L’IA et l’érosion de l’admiration : quand le soupçon remplace l’émerveillement
Le talent a longtemps été une évidence qui n’avait pas à se défendre. Aujourd’hui, il arrive en accusé. Dès qu’une œuvre atteint l’excellence, le réflexe n’est plus l’admiration, c’est l’enquête.

Je me souviens d’avoir relayé, il y a peu, une réflexion du philosophe Vincent Flamand devant des élèves de rhéto : l’IA, disait-il, fonctionne entièrement dans la logique problème-solution. Elle est imbattable dans cet espace-là. Mais elle ne sait rien faire de ce qui n’est pas un problème (de l’amour, du sens, de la joie, de la peur..). Ces choses-là ne se résolvent pas. Elles se traversent. Et c’est précisément cette traversée qui constitue, selon lui, une forme d’intelligence que l’on risque de perdre à force de fréquenter une intelligence qui, elle, ne tremble jamais.
Le mème reproduit ici illustre quelque chose de proche, mais en creux : ce n’est pas seulement notre intelligence qui change, c’est notre regard.
Avant, face à une œuvre (un texte, un dessin, une vidéo) on était traversé par quelque chose. Maintenant, la première question est : « C’est de l’IA ? » Le soupçon a colonisé la place qu’occupait l’émerveillement.
Mais il faut s’arrêter ici et ne pas céder trop vite à la nostalgie. Depuis des années, face à la déferlante des fake news, des deepfakes politiques, de la désinformation industrialisée, on répète inlassablement qu’il faut développer l’esprit critique : apprendre à douter, à vérifier, à ne pas avaler ce qu’on nous sert. Et voilà que les gens doutent. Voilà qu’ils vérifient. Voilà qu’ils ne s’émerveillent plus naïvement devant le premier contenu venu.
Alors : aurions-nous réussi ?
La question mérite d’être posée sérieusement avant d’être écartée. Si le réflexe « c’est de l’IA ? » est une forme de vigilance épistémique, c’est peut-être moins un symptôme qu’une compétence, maladroite, mal calibrée, mais réelle.
Ce qui me dérange, pourtant, c’est que ce soupçon-là ne ressemble pas à de l’esprit critique. L’esprit critique suspend le jugement pour examiner. Lui, il ferme. Il n’interroge pas l’œuvre, il la disqualifie avant même de la recevoir. Ce n’est pas du scepticisme méthodique, c’est du scepticisme défensif, et peut-être, quelquefois, quelque chose de moins avouable : une jalousie à peine déguisée. Si c’est une machine qui l’a fait, je n’ai pas à me sentir diminué par mon incapacité à en faire autant. Le doute comme protection narcissique.
La vraie lucidité consisterait à distinguer les deux : douter là où le doute est légitime et productif, et rester capable d’admirer là où quelqu’un s’est réellement exposé. Ce n’est pas la même chose de vérifier une information et de suspecter un artiste. L’esprit critique qu’on appelait de nos vœux était fait pour protéger la vérité, pas pour éteindre l’émerveillement.
Ce glissement est plus grave qu’il n’y paraît.
En psychopédagogie, on sait depuis longtemps (Vygotski le disait autrement, mais il le disait) que l’admiration est un moteur. L’enfant qui voit quelqu’un faire quelque chose d’extraordinaire et se dit « je veux apprendre ça » : c’est ce mécanisme-là qui est court-circuité quand la première réaction est le soupçon. On ne s’identifie pas à ce qu’on suspecte. On ne désire pas apprendre d’une source dont on questionne l’humanité avant même d’avoir reçu ce qu’elle propose.
Et il y a une ironie cruelle dans tout ça. Ce que l’IA ne peut structurellement pas faire (j’y reviens souvent dans mes cours) c’est avoir la peau dans le jeu. Elle ne risque rien dans la rencontre. Elle ne peut pas rater dans le sens existentiel du terme, celui où l’échec dit quelque chose de soi. Or c’est précisément cette exposition (la vulnérabilité de celui qui crée et qui peut ne pas y parvenir) qui rendait l’admiration possible. On n’admire pas une performance. On admire quelqu’un qui s’est mis en danger pour produire quelque chose.
En instillant le doute sur l’origine humaine des œuvres, l’IA ne détruit pas seulement la confiance dans le génie. Elle détruit la condition de possibilité de l’admiration elle-même.
Il faudrait nuancer, bien sûr. L’admiration naïve a ses propres pathologies : elle a longtemps servi à mystifier une certaine idée du génie, masculine, blanche, bourgeoise. Le scepticisme peut être une forme de lucidité démocratique. Et l’histoire est jalonnée de paniques similaires : la photographie allait tuer la peinture, la musique électronique allait tuer la musique vraie. Ces catastrophes ne se sont pas produites sous la forme annoncée.
Mais ce qui me dérange ici, c’est quelque chose de plus souterrain. Ce n’est pas que l’IA produise de belles choses – elle en produit, indéniablement. C’est qu’elle rend indécidable la question de l’altérité. Or l’admiration, au fond, n’est pas un jugement esthétique. C’est un acte relationnel : je reconnais dans l’autre une singularité qui me dépasse. Pour que cela soit possible, il faut que l’autre soit irréductiblement autre, pas un miroir perfectionné de ce que j’aurais pu vouloir produire.
Quand je ne sais plus si ce que je contemple vient de quelqu’un ou de quelque chose, cette irréductibilité s’effondre. Et avec elle, quelque chose de l’ordre du lien.
La vraie perte n’est peut-être pas dans les œuvres elles-mêmes. Elle est dans ce que le doute systématique fait à notre disponibilité intérieure. Un étudiant qui arrive en cours avec ce réflexe-là (tout questionner avant de recevoir) est fermé avant même d’avoir ouvert. Et former des sujets désirants, pour reprendre Meirieu, c’est d’abord leur restituer la capacité d’être touché.
Ce n’est pas une question de naïveté. C’est une question de posture épistémique. Aller vers le monde comme quelque chose qui m’émerveille, qui me fait trembler (Flamand avait raison là-dessus), c’est aussi de l’intelligence. Et c’est celle-là que l’on est en train d’apprendre à réprimer.
La question n’est donc pas « C’est de l’IA ? » – mais « Qu’avons-nous perdu le jour où cette question est devenue notre premier réflexe ? »
Références
- Flamand, V. (s. d.). Intelligence artificielle et rapport au monde [Intervention orale]. Les Clés, Institut Sainte-Marie, Seraing, Belgique.
- Heidegger, M. (1958). La question de la technique. Dans M. Heidegger, Essais et conférences (A. Préau, Trad., pp. 9-48). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1954)
- Meirieu, P. (2016). Peut-on susciter le désir d’apprendre ? Dans M. Fournier (dir.), Éduquer et former : Connaissances et débats en éducation et formation (pp. 152-158). Éditions Sciences Humaines. https://doi.org/10.3917/sh.fourn.2016.01.0152
- Ricoeur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.
- Vygotski, L. S. (1997). Pensée et langage. La Dispute. (Œuvre originale publiée en 1934)