Milieu professionnel, usagers : ce qu’ils font aux professionnel·les de l’aide et que tout le monde préfère ignorer
Une éducatrice qui travaille des années en milieu prostitutionnel ne repart pas du travail comme elle y est arrivée. Ce n’est pas une hypothèse. C’est de la physiologie. Et c’est exactement ce dont personne ne parle.

On ne le dit pas aux étudiants en éducation spécialisée. Ou si on le dit, c’est dans une parenthèse de cours, entre deux diapositives sur la bientraitance, avec le ton de quelqu’un qui mentionne un risque météorologique mineur. Pourtant ce que le terrain fait au corps et à la tête de ceux qui s’y rendent n’a rien d’anecdotique. Ce n’est pas une mise en garde rhétorique. C’est un fait documenté que les institutions continuent de traiter comme une fragilité individuelle plutôt que comme une réalité structurelle du métier.
Commençons par ce que les chercheurs ont nommé, progressivement, avec une précision croissante.
En 1990, McCann et Pearlman décrivent pour la première fois la traumatisation vicariante : une transformation durable des schémas cognitifs du ou de la professionnel(le) de l’aide exposé(e) de façon répétée aux récits ou aux réalités traumatiques d’autrui. Ce n’est pas une simple fatigue. C’est une réorganisation profonde de la manière dont il ou elle perçoit le monde (sa sécurité, la fiabilité des autres, le sens de ce qu’il fait, sa propre valeur). Les auteurs s’appuient sur la théorie constructiviste du soi de Janoff-Bulman (1992) pour expliquer le mécanisme : le ou la professionnel(le) intègre activement le matériel traumatique dans ses propres structures de sens, qui s’en trouvent altérées durablement.
Figley (1995), lui, travaille sur ce qu’il appelle le traumatisme secondaire (ou stress traumatique secondaire). Le concept désigne la possibilité de développer des symptômes quasi identiques à ceux du trouble de stress post-traumatique sans avoir été exposé directement à l’événement traumatisant. La simple proximité avec la souffrance, l’écoute répétée, la co-présence au récit suffisent à générer une réponse symptomatique homologue : intrusions, évitement, hypervigilance, engourdissement affectif. Figley regroupe ces phénomènes sous le terme de fatigue de compassion (compassion fatigue), que Stamm (2010) opérationnalisera plus tard dans le Professional Quality of Life Scale – un outil de mesure distinguant la satisfaction de compassion, la fatigue de compassion et le burnout, trois dimensions que la pratique quotidienne tend à confondre.
Ce qu’il faut retenir : ces construits ne sont pas des variantes du burnout. Le burnout est lié aux conditions organisationnelles (surcharge, manque de reconnaissance, absence de sens). La fatigue de compassion et la traumatisation vicariante sont intrinsèques à la relation d’aide elle-même. On peut travailler dans des conditions institutionnelles satisfaisantes et quand même se transformer profondément au contact de ce que vivent les personnes accompagnées.
Prenons un premier terrain : l’accompagnement en milieu prostitutionnel.
Une éducatrice travaillant dans une association de réduction des risques auprès de personnes en situation de prostitution est exposée, chaque jour ou presque, à des récits de violences physiques et sexuelles, à des négociations tarifaires entendues en temps réel, à des corps marqués, à des récits de dissociation utilisée comme stratégie de survie. Elle entend comment certaines personnes décrivent leur rapport au corps comme un outil qu’on loue et qu’on récupère ensuite, si on peut. Elle entend aussi, parfois, une normalisation de ce que d’autres appellent violence – parce que la normalisation est elle-même une stratégie adaptative, une façon de tenir.
Ce que la littérature documente dans ces contextes, ce n’est pas (et il faut être précis ici) un développement de comportements sexuels nouveaux chez le ou la professionnel(le). Il n’existe pas de données robustes établissant un tel lien causal, et les problèmes méthodologiques seraient considérables (biais de sélection, impossibilité de contrôler les variables). Ce qui est documenté, en revanche, c’est une modification des représentations de la sexualité et de l’intimité. Stevelink et al. (2022), dans une revue portant sur les professionnels accompagnant des victimes de violence sexuelle, documentent deux trajectoires opposées selon les individus : une désensibilisation progressive à certains récits, une normalisation cognitive de pratiques initialement perçues comme marginales – mais aussi, chez d’autres, une hypersensibilisation croissante, une incapacité à imperméabiliser leur propre vie intime de ce qu’ils entendent au travail. Lorsqu’elles ne sont pas prises en charge, ces réorganisations peuvent conduire à des ruptures d’alliance, des débordements de cadre et des réactions professionnellement inadéquates.
Ce phénomène de porosité n’est pas une découverte récente. Il est inhérent à toute forme d’accompagnement où la présence est réelle – pas instrumentale, pas protocolaire. La question n’a jamais été de l’éviter. Elle a toujours été de savoir quoi en faire.
Ce que vivent concrètement ces professionnelles – parce que ce terrain est très majoritairement féminin – c’est souvent une reconfiguration du rapport à la norme. Ce qui était perçu comme déviant devient banal. Ce qui était vécu comme intime peut devenir étrange, presque fragile à défendre. Certaines rapportent des difficultés dans leurs propres relations, non pas parce qu’elles auraient « adopté les mœurs » du terrain, mais parce que la frontière entre ce qui leur appartient et ce qu’elles ont absorbé professionnellement est devenue poreuse, floue, difficile à réétablir sans un travail explicite de décontamination.
Le deuxième terrain que l’on ne peut ignorer ici : l’accompagnement en santé mentale.
Un éducateur ou une éducatrice travaillant en institution psychiatrique ou en service de crise est exposé(e) quotidiennement à des états dissociatifs, à des idéations suicidaires, à des délires, à des comportements auto-agressifs, à des récits de persécution vécus de l’intérieur avec une cohérence interne implacable. Il ou elle doit simultanément maintenir un contact empathique (ne pas se fermer) et préserver une distance fonctionnelle (ne pas basculer). Cet équilibre est épuisant précisément parce qu’il est paradoxal.
Bride et al. (2007), dans une étude portant sur des travailleurs sociaux américains, estiment que 15 à 20% d’entre eux présentent des symptômes significatifs de stress traumatique secondaire – taux qui grimpe chez ceux exposés à des populations en crise psychiatrique ou en situation de violence chronique. Hensel et al. (2015), dans une méta-analyse couvrant 54 études, ne donnent pas de chiffre unique mais confirment une prévalence préoccupante à travers l’ensemble des professions d’aide, modulée de façon significative par la présence ou l’absence de dispositifs institutionnels de soutien.
Mais au-delà des chiffres, ce que décrivent les professionnels eux-mêmes – quand ils acceptent d’en parler, ce qui n’est pas la norme – c’est quelque chose de plus insidieux que les symptômes cliniques : une contamination des cadres interprétatifs. Après des mois passés à décrypter les signes précurseurs d’une décompensation, certains éducateurs rapportent qu’ils commencent à lire leur propre entourage avec les mêmes grilles. Un proche qui dort mal devient potentiellement dépressif. Une amie colérique devient potentiellement « limite ». Ce glissement – que certains superviseurs nomment « déformation professionnelle » de façon trop légère – est en réalité une forme de traumatisation vicariante cognitive : les schémas de lecture du monde ont été restructurés par l’exposition répétée à la pathologie.
Il y a aussi, dans ce terrain spécifiquement, un phénomène que Pearlman et Saakvitne (1995) ont bien décrit : la perte du sens de la sécurité du monde. Quelqu’un qui accompagne des personnes en crise suicidaire de façon intensive finit par intégrer que la mort volontaire est une possibilité toujours présente, pour n’importe qui, à tout moment. Ce n’est pas une croyance irrationnelle : c’est une réalité clinique. Mais lorsqu’elle s’installe dans la vie personnelle du ou de la professionnel(le), elle génère une forme d’anxiété diffuse, une vigilance permanente à l’égard de ses proches, qui peut être profondément handicapante.
Il y a un point commun entre accompagner une femme qui dissèque son propre corps comme un outil de travail et rester assis en face de quelqu’un qui vous explique, avec une logique impeccable, pourquoi il n’a plus de raison de vivre. Dans les deux cas, le ou la professionnel(le) ne prête pas ses compétences. Il prête son système nerveux. Ce que les neurosciences affectives appellent la co-régulation – le fait que deux systèmes nerveux en présence s’influencent mutuellement (Porges, 2011) – n’est pas une métaphore poétique. C’est un mécanisme physiologique dont les bases neuroanatomiques précises restent débattues (Grossman & Taylor, 2007), mais dont les effets observables sur le plan clinique sont difficilement contestables. Et un système nerveux prêté trop longtemps sans restitution, ça finit par ne plus tout à fait revenir à son propriétaire.
La question n’est donc pas de savoir si le ou la professionnel(le) de l’aide est transformé(e) par son terrain. Il ou elle l’est. La question est de savoir si cette transformation est reconnue, accompagnée, travaillée – ou si elle se dépose silencieusement dans un corps qui continue de se lever chaque matin pour aller travailler, en portant de plus en plus ce qu’il croyait avoir laissé au bureau.
Les institutions le savent, d’une certaine façon. Elles ont lu les rapports, elles ont assisté aux colloques, elles connaissent les chiffres de Bride et les travaux de Hensel. Et elles continuent de gérer ça à coups de « séances de bien-être au travail » et de formations d’une journée sur la gestion du stress. Ce n’est pas de l’ignorance. C’est un choix. Recruter sur la base d’une vocation, puis laisser cette vocation absorber ce que l’organisation ne veut pas traiter elle-même, c’est un modèle économique. Il s’appelle parfois « engagement professionnel ». Il devrait s’appeler autrement.
Références :
- Bride, B. E., Radey, M., & Figley, C. R. (2007). Measuring compassion fatigue. Clinical Social Work Journal, 35(3), 155-163.
- Figley, C. R. (1995). Compassion fatigue: Coping with secondary traumatic stress disorder in those who treat the traumatized. Brunner/Mazel.
- Grossman, P., & Taylor, E. W. (2007). Toward understanding respiratory sinus arrhythmia: Relations to cardiac vagal tone, evolution and biobehavioral functions. Biological Psychology, 74(2), 263-285.
- Hensel, J. M., Ruiz, C., Finney, C., & Dewa, C. S. (2015). Meta-analysis of risk factors for secondary traumatic stress in therapeutic work with trauma victims. Journal of Traumatic Stress, 28(2), 83-91.
- Janoff-Bulman, R. (1992). Shattered assumptions: Towards a new psychology of trauma. Free Press.
- McCann, I. L., & Pearlman, L. A. (1990). Vicarious traumatization: A framework for understanding the psychological effects of working with victims. Journal of Traumatic Stress, 3(1), 131-149.
- Pearlman, L. A., & Saakvitne, K. W. (1995). Trauma and the therapist: Countertransference and vicarious traumatization in psychotherapy with incest survivors. Norton.
- Porges, S. W. (2011). The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation. Norton.
- Stamm, B. H. (2010). The concise ProQOL manual (2nd ed.). ProQOL.org.
- Stevelink, S. A. M., Fear, N. T., & Hotopf, M. (2022). The impacts of working with victims of sexual violence: A rapid evidence assessment. BMC Psychiatry. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9660261/
Ce sujet me touche profondément en tant qu’infirmière en psychiatrie . Je pense oui que le milieu est usant en expériences fortes mais aussi qu’au départ les soignants sont souvent élevés déjà dans des mieux particulier .Je dis souvent ça me paraît normal c’est la couleur de mon enfance.
Merci 🙏
Le manque de subsides dans les secteurs des soins, de l’aide… est souvent utilisé pour justifier le manque d’accompagnement des travailleurs sociaux et des thérapeutes. Une supervision individuelle prise en charge par les services qui engagent ces professionnels est un minimum.
Comme tu dis, c’est une question de choix!