Le silence et le soupçon
Anxiété autistique, ghosting et procès en perversion narcissique
Un message reste marqué « vu », puis plus rien. Le ghosting, désormais étudié comme une forme d’ostracisme, prend un poids particulier chez les personnes autistes, dont une large part vit déjà avec un trouble anxieux. Ce texte examine ce qui se joue lorsqu’à ce silence s’ajoute le soupçon, infondé, de perversion narcissique.

Certaines ruptures s’annoncent. D’autres se constatent peu à peu, à mesure que les messages restent sans réponse et que l’autre se retire sans rien expliquer. Le ghosting appartient à cette seconde catégorie. Pour une personne autiste, ce retrait sans parole pose un problème particulier. Il la prive de ce dont elle a le plus besoin pour comprendre une situation sociale : des informations explicites.
Un terrain déjà fragile
L’anxiété accompagne souvent l’autisme bien avant toute rupture. Zaboski et Storch (2018) s’appuient sur la méta-analyse de van Steensel et al. (2011) pour rappeler que près de 40 % des enfants et adolescents autistes présentent au moins un trouble anxieux. Chez l’adulte, Hollocks et al. (2019) estiment la prévalence actuelle des troubles anxieux à environ 27 %, et la prévalence sur la vie entière à environ 42 %. Ces taux dépassent nettement ceux de la population générale, même si les échantillons étudiés sont en grande partie cliniques.
Parmi les mécanismes proposés, l’intolérance à l’incertitude occupe une place centrale. Boulter et al. (2014) montrent qu’elle joue un rôle médiateur entre autisme et anxiété. Le ghosting offre à cette vulnérabilité un objet presque parfait. La personne ignore pourquoi la relation s’est arrêtée, si elle est réellement terminée et ce qu’elle aurait pu faire autrement. Elle relit les échanges, pèse chaque formulation et échafaude des hypothèses que rien ne viendra trancher.
Ce que l’ostracisme fait au corps
Kipling Williams (2009) a modélisé les effets de l’ostracisme en trois temps. La douleur est d’abord immédiate, et elle menace quatre besoins fondamentaux : l’appartenance, l’estime de soi, le contrôle et le sentiment d’une existence qui compte. Viennent ensuite des tentatives pour comprendre et réagir. Enfin, lorsque l’exclusion dure, s’installe une résignation faite d’aliénation et d’impuissance. En analysant les récits de personnes ghostées, Pancani et al. (2021) concluent que le ghosting et l’orbiting peuvent être compris comme des formes d’ostracisme, ce qui autorise à mobiliser ce modèle. Une seconde étude de la même équipe a d’ailleurs mesuré chez les personnes ghostées les conséquences classiques de l’exclusion sociale, notamment la menace pesant sur ces besoins fondamentaux (Pancani et al., 2022).
Une seconde étude de la même équipe a d’ailleurs mesuré chez les personnes ghostées les conséquences classiques de l’exclusion sociale, notamment la menace pesant sur ces besoins fondamentaux (Pancani et al., 2022).
Deux études expérimentales ont justement examiné l’ostracisme chez des personnes autistes, à l’aide du Cyberball. Dans ce jeu de passes en ligne, le participant cesse brusquement de recevoir la balle. Chez des adolescents, cette brève exclusion a augmenté l’anxiété et menacé les quatre besoins aussi bien dans le groupe autiste que dans le groupe contrôle, mais elle n’a pas modifié l’humeur des adolescents autistes (Sebastian et al., 2009). Chez des adultes, l’exclusion a accru l’activation physiologique des participants autistes, et non celle des contrôles, sans que ces participants la décrivent comme émotionnellement marquante. Les auteurs y voient la trace possible de difficultés intéroceptives (Trimmer et al., 2017).
Il faut rester prudent : il s’agit d’exclusions de quelques minutes, en laboratoire, sur de petits échantillons. Ces résultats suggèrent néanmoins une piste que le ghosting rend concrète. Le corps réagit à l’exclusion alors que la personne peine à reconnaître et à nommer ce qu’elle ressent. Une détresse qui n’est pas identifiée comme telle est difficile à apaiser, et elle risque de se vivre comme une anxiété diffuse, sans objet clair.
Le procès en perversion narcissique
Reste la situation la plus amère : être ghosté parce qu’on a été pris pour ce que l’on n’est pas. La « perversion narcissique » vient de la psychanalyse française, et notamment des travaux de Racamier (1992). Elle ne figure ni dans le DSM-5-TR ni dans la CIM-11, mais elle circule aujourd’hui comme une étiquette populaire au pouvoir considérable.
Certains traits autistiques peuvent, vus de l’extérieur et sans clé de lecture, prêter à ce contresens. Un visage peu expressif passe pour de la froideur, une franchise sans détour pour de la dureté. La difficulté à ajuster sa réponse aux émotions d’autrui est prise pour de l’indifférence, et le besoin de logique dans un conflit pour une volonté de contrôle. Quant au camouflage social, une fois découvert, il est parfois interprété comme de la duplicité.
Milton (2012) a proposé une lecture qui renverse la perspective : le double problème d’empathie. Selon lui, la difficulté de compréhension ne réside pas dans la seule personne autiste mais dans l’écart entre deux façons de percevoir, et elle est réciproque. Crompton et al. (2020) l’ont montré expérimentalement. Une information se transmet aussi bien entre personnes autistes qu’entre personnes non autistes, et c’est dans les échanges mixtes qu’elle se dégrade. Le jugement, en outre, tombe vite. Sasson et al. (2017) ont observé que des personnes neurotypiques se forment en quelques secondes une impression moins favorable d’adultes autistes, et se disent moins disposées à interagir avec eux.
La personne autiste soupçonnée de perversion perd alors deux choses : la relation elle-même, et la possibilité de donner sa version des faits. Un récit circule à son sujet sans qu’on lui ait laissé la parole. Et le silence de l’autre suppose qu’elle devrait savoir pourquoi, alors que deviner ce qui n’est pas dit est justement ce qui lui coûte le plus.
Quand la rumination s’installe
Rumination sans issue, émotions difficiles à identifier, fatigue du camouflage : ces facteurs ne sont pas anodins. Cassidy et al. (2018) ont relevé que le camouflage et les besoins de soutien non satisfaits figuraient parmi les marqueurs de risque suicidaire chez les adultes autistes. Cela justifie de prendre le ghosting au sérieux dans ce contexte, plutôt que de le traiter comme un simple travers des relations contemporaines.
Il faut aussi le dire clairement : à ce jour, aucune étude publiée n’a examiné directement le ghosting chez les personnes autistes. Le raisonnement qui précède assemble des résultats solides, établis séparément, mais leur articulation reste une hypothèse à éprouver empiriquement.
Le silence de l’autre renseigne d’abord sur ses propres limites. Accompagner une personne autiste ghostée, en thérapie, en psychoéducation ou simplement en ami, consiste à l’aider à ne plus chercher dans ce silence une vérité sur elle-même, et à rétablir de la prévisibilité là où l’autre a laissé l’incertitude.
Références
- American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.). https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425787
- Boulter, C., Freeston, M., South, M., & Rodgers, J. (2014). Intolerance of uncertainty as a framework for understanding anxiety in children and adolescents with autism spectrum disorders. Journal of Autism and Developmental Disorders, 44(6), 1391–1402.
- Cassidy, S., Bradley, L., Shaw, R., & Baron-Cohen, S. (2018). Risk markers for suicidality in autistic adults. Molecular Autism, 9, 42.
- Crompton, C. J., Ropar, D., Evans-Williams, C. V., Flynn, E. G., & Fletcher-Watson, S. (2020). Autistic peer-to-peer information transfer is highly effective. Autism, 24(7), 1704–1712.
- Hollocks, M. J., Lerh, J. W., Magiati, I., Meiser-Stedman, R., & Brugha, T. S. (2019). Anxiety and depression in adults with autism spectrum disorder: A systematic review and meta-analysis. Psychological Medicine, 49(4), 559–572.
- Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: The « double empathy problem ». Disability & Society, 27(6), 883–887.
- Organisation mondiale de la Santé. (2019). Classification internationale des maladies (11e révision). https://icd.who.int/fr
- Pancani, L., Mazzoni, D., Aureli, N., & Riva, P. (2021). Ghosting and orbiting: An analysis of victims’ experiences. Journal of Social and Personal Relationships, 38(7), 1987–2007. https://doi.org/10.1177/02654075211000417
- Pancani, L., Aureli, N., & Riva, P. (2022). Relationship dissolution strategies: Comparing the psychological consequences of ghosting, orbiting, and rejection. Cyberpsychology, 16(2). https://doi.org/10.5817/CP2022-2-9
- Racamier, P.-C. (1992). Le génie des origines. Psychanalyse et psychoses. Payot.
- Sasson, N. J., Faso, D. J., Nugent, J., Lovell, S., Kennedy, D. P., & Grossman, R. B. (2017). Neurotypical peers are less willing to interact with those with autism based on thin slice judgments. Scientific Reports, 7, 40700.
- Sebastian, C., Blakemore, S.-J., & Charman, T. (2009). Reactions to ostracism in adolescents with autism spectrum conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders, 39(8), 1122–1130. https://doi.org/10.1007/s10803-009-0725-4
- Trimmer, E., McDonald, S., & Rushby, J. A. (2017). The physiological and psychological effects of ostracism in adults with ASD. Journal of Autism and Developmental Disorders, 47(8), 2326–2335. https://doi.org/10.1007/s10803-017-3146-9
- van Steensel, F. J. A., Bögels, S. M., & Perrin, S. (2011). Anxiety disorders in children and adolescents with autistic spectrum disorders: A meta-analysis. Clinical Child and Family Psychology Review, 14(3), 302–317.
- Williams, K. D. (2009). Ostracism: A temporal need-threat model. Advances in Experimental Social Psychology, 41, 275–314.
- Zaboski, B. A., & Storch, E. A. (2018). Comorbid autism spectrum disorder and anxiety disorders: A brief review. Future Neurology, 13(1), 31–37. https://doi.org/10.2217/fnl-2017-0030