À quoi bon, vraiment…

On ne dit plus grand-chose sur le sujet. On a dit ce qu’on avait à dire – à des amis, à des thérapeutes, à soi-même à trois heures du matin – et quelque part le discours s’est épuisé avant le problème.

On ne le dit pas comme ça, bien sûr. On dit qu’on est fatigué, qu’on a besoin de temps, qu’on veut d’abord se retrouver soi-même. Mais derrière ces formules propres et raisonnables, il y a quelque chose de plus brut, quelque chose qu’on n’avoue qu’à demi dans les heures creuses : la peur que l’effort ne serve plus à rien. La peur que la prochaine fois ressemble à la dernière.

Parce qu’il y a eu des fois. Des tentatives sincères, des cœurs offerts avec maladresse et bonne foi, des soirées où l’on a cru tenir quelque chose. Et puis la mécanique s’est grippée. Pas toujours spectaculairement – parfois juste un effilochage lent, quelqu’un qui disparaît progressivement dans ses propres cicatrices, quelqu’un qui aimait l’idée de l’amour davantage que l’amour lui-même, quelqu’un que ses vieilles douleurs empêchaient d’accoster vraiment. Les casseroles, comme on dit. Mot étrange, presque comique, pour désigner ce qui est souvent tragique : des enfances mal digérées, des trahisons reconduites de relation en relation comme un bail qu’on n’a jamais osé ne pas renouveler, des blessures qui font encore mal au toucher et qu’on n’a pas nommées.

On finit par se demander si les gens cherchent vraiment quelqu’un ou s’ils cherchent surtout quelqu’un qui ne les fera pas souffrir comme les autres. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Alors on lit ces cris perdus dans le fil des réseaux – Mais où sont les vrais mecs ? Mais où sont les femmes correctes ? – et on hésite entre la compassion et une tristesse plus sèche. Parce que derrière la question, il y a le bilan. Il y a le compte des tentatives ratées, le tableau de chasse des espoirs effondrés, et ce moment précis où l’on a commencé à tenir un registre. Ce moment où l’échec est devenu catégorie, où l’on a cessé de voir des individus pour ne voir plus que des types, des profils, des signaux d’alarme à détecter avant qu’il ne soit trop tard.

Et peu à peu, sans qu’on s’en rende vraiment compte, on ferme la porte. Pas avec fracas. Doucement, presque raisonnablement. On reste chez soi. On s’y fait. On se dit que c’est provisoire, puis on cesse de se le dire. Le canapé a une forme qui correspond à la sienne, les habitudes s’installent avec la discrétion des choses qui durent, et l’envie – cette chose fragile, imprudente, qui avait survécu à tant de déconvenues – se met à reculer. Pas à mourir tout à fait. Juste à se taire.

La solitude n’arrive pas comme un deuil. Elle arrive comme une évidence progressive, comme une pluie fine qu’on n’a pas vu venir parce qu’on regardait ailleurs.

Le paradoxe est là, cruel et banal : sans prendre le risque, rien ne peut advenir. Chacun le sait. Chacun l’a lu, entendu, répété. Mais le savoir n’immunise pas contre l’épuisement. Et c’est l’épuisement qui gagne, finalement – pas le cynisme, pas l’égoïsme, pas l’incapacité à aimer. Simplement la lassitude de celui qui a couru longtemps vers quelque chose qui s’est toujours dérobé au dernier moment.

Il reste quelque chose, pourtant. Un reste d’attente qu’on ne confesse plus, logé quelque part entre le sternum et la gorge. On ne l’appelle plus espoir (ce mot-là est devenu trop grand, trop exposé). Mais il est là. Discret, têtu, un peu honteux de lui-même.

Comme quelqu’un qui attendrait encore, sans plus savoir ce qu’il attend.

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