La bienveillance, ou le miel sur la lame

Et si la bienveillance, à force d’être brandie comme un étendard, était devenue l’outil le plus élégant pour faire taire ceux qui dérangent ? Quand la douceur prescrite interdit la parole vraie, il est temps de regarder ce qu’elle recouvre (et ce qui pourrait lui succéder).

Essai sur une vertu dévoyée – et ce qui pourrait lui succéder

Il est des mots qui meurent d’être trop aimés. Bienveillance est de ceux-là. Prononcé mille fois par jour dans les salles de classe, les open spaces et les cercles de développement personnel, il a fini par ne plus rien dire – ou plutôt, par dire trop de choses à la fois, dont certaines que personne n’ose regarder en face.

Car la bienveillance, telle qu’elle circule aujourd’hui dans le discours social, n’est plus une disposition éthique. Elle est devenue un dispositif au sens où Foucault entendait ce terme : un agencement de discours, de pratiques et d’institutions qui produit des effets de pouvoir sous couvert de produire du bien. Et c’est précisément parce qu’elle se présente comme irréprochable qu’elle est si difficile à contester.

Qui oserait, après tout, s’opposer à la bienveillance ?

C’est là que commence le piège.

1. Généalogie d’une confiscation

La bienveillance, dans son acception philosophique classique, relève de ce qu’Aristote nommait eunoia : une disposition favorable envers autrui, dénuée d’intérêt personnel, qui ne réclame ni réciprocité ni gratitude. Elle est, chez les Stoïciens, sœur de la justice : non pas un sentiment, mais un exercice de la raison appliqué au lien social.

Rien de commun, donc, avec ce que le management contemporain ou la psychologie populaire en ont fait : une injonction comportementale, un vernis relationnel, une technique de communication assortie de formations certifiantes et de posters en salle de réunion.

Le glissement n’est pas anodin. Lorsque la bienveillance cesse d’être un ethos pour devenir une norme, elle change de nature. Elle ne décrit plus une intention intérieure librement consentie ; elle prescrit une performance extérieure socialement contrôlée. Et celui qui ne performe pas correctement (celui qui confronte, qui refuse, qui nomme l’inacceptable) devient, par un renversement pervers, le malveillant.

C’est ce que Pascal Bruckner, dans La tentation de l’innocence, décrivait déjà comme la tyrannie du positif : un régime discursif où l’expression de la souffrance, de la colère ou du désaccord est recodée comme pathologie, comme défaut d’adaptation, comme violence.

2. Le mécanisme : douceur contraignante et double contrainte

La bienveillance instrumentalisée fonctionne selon une mécanique que les chercheurs en communication paradoxale ont bien identifiée. Watzlawick et l’école de Palo Alto parlaient de double bind : une situation dans laquelle un message explicite est contredit par un message implicite, rendant toute réponse adéquate impossible.

« Ici, on est bienveillants » signifie, dans nombre de contextes institutionnels : ici, tu n’as pas le droit de dire que ça ne va pas.

L’injonction à la bienveillance crée un cadre où la critique devient structurellement illégitime. Non pas interdite (ce serait trop visible), mais moralement disqualifiée. Celui qui la formule n’est pas censuré ; il est diagnostiqué. On ne lui dit pas « tais-toi » ; on lui dit « tu manques de bienveillance », ce qui est infiniment plus efficace, parce que cela déplace le problème du contenu vers la personne.

C’est exactement la structure que Hirigoyen (1998) identifiait dans le harcèlement moral : non pas l’agression frontale, mais la disqualification douce, progressive, enveloppée de sollicitude apparente. La violence n’a pas besoin de crier. Elle peut murmurer, et c’est même quand elle murmure qu’elle est la plus difficile à nommer.

En contexte éducatif, cette dynamique prend une dimension particulièrement préoccupante. Les travaux de Debarbieux (2015) sur le climat scolaire montrent que les établissements qui affichent le plus ostensiblement la « bienveillance » ne sont pas nécessairement ceux où les élèves se sentent le mieux ; c’est parfois même le contraire, lorsque l’injonction bienveillante sert à invisibiliser les conflits plutôt qu’à les traiter.

3. La bienveillance comme technologie du silence

Il faut aller plus loin. La bienveillance dévoyée ne se contente pas de neutraliser la parole critique ; elle restructure les rapports de pouvoir en les rendant innommables.

Dans une relation asymétrique (enseignant/élève, manager/subordonné, thérapeute/patient), l’invocation de la bienveillance par celui qui détient le pouvoir produit un effet bien documenté en psychologie sociale : elle naturalise la domination. Si je suis bienveillant envers toi, alors ma position de surplomb n’est plus un rapport de force ; elle est un don. Et un don, comme Mauss l’a montré il y a un siècle, crée une dette.

La bienveillance devient ainsi un système de crédit symbolique : je t’accorde ma douceur, et en retour tu me dois ta docilité. Le contrat est implicite, jamais formulé, mais sa violation est immédiatement sanctionnée : non par la punition, mais par la déception. « Après tout ce que j’ai fait pour toi. » « Je ne comprends pas ton agressivité, j’ai toujours été bienveillant. »

On reconnaît ici, presque trait pour trait, ce que Racamier (1992) décrivait sous le nom de décervelage dans les systèmes pervers narcissiques (et ce, sans qu’il soit nécessaire de postuler un pervers quelque part). Le système peut fonctionner sans intention malveillante individuelle. Il suffit d’une norme collective assez puissante pour que chacun en devienne, simultanément, l’agent et la victime.

4. Ce que la bienveillance échoue à faire

La bienveillance, même sincère, même non instrumentalisée, se heurte à une limite structurelle : elle est unilatérale. Elle part de moi vers toi. Elle dit quelque chose de mon intention, rien de ton expérience. Elle est, en ce sens, fondamentalement narcissique – non au sens pathologique, mais au sens phénoménologique : elle me regarde moi en train d’être bon envers toi.

C’est pourquoi les approches contemporaines en éthique du care – celles de Tronto (1993), de Gilligan (1982), reprises dans le champ éducatif par Noddings (2003) – insistent sur un déplacement décisif : ce qui compte n’est pas l’intention de celui qui donne le soin, mais la réception de celui qui le reçoit. Un acte n’est véritablement bientraitant que s’il est vécu comme tel par celui à qui il s’adresse.

Ce renversement est considérable. Il retire au « bienveillant » le monopole de la définition du bien. Il replace l’autre (l’élève, le patient, l’enfant, le subordonné) en position de sujet plutôt que d’objet du soin. Et il ouvre la voie à quelque chose de plus exigeant, de plus inconfortable, mais d’infiniment plus juste.

5. Vers la bientraitance : une éthique de l’inconfort

La bientraitance (terme né dans le champ médico-social français, formalisé notamment par l’ANESM (2008) puis la HAS) ne se réduit pas à un changement de vocabulaire. Elle constitue un changement de paradigme.

Là où la bienveillance est une posture, la bientraitance est un processus. Là où la première se décrète, la seconde s’évalue. Là où l’une relève de l’intention, l’autre relève de l’effet.

La bientraitance intègre ce que la bienveillance refuse de voir : le conflit, la confrontation, le désaccord, le refus, comme composantes légitimes du lien. Elle accepte que prendre soin de quelqu’un, c’est parfois lui dire non. Que respecter un élève, c’est parfois le confronter à ce qu’il ne veut pas entendre. Que protéger un patient, c’est parfois résister à sa demande.

En d’autres termes, la bientraitance fait droit à ce que Winnicott appelait la mère suffisamment bonne : non pas celle qui satisfait tous les besoins, mais celle qui, en échouant de manière dosée et prévisible, permet au sujet de se constituer comme séparé, autonome, capable de tolérer la frustration. L’excès de sollicitude, Winnicott le savait déjà, est une forme d’emprise.

Dans le champ éducatif, cela signifie renoncer au fantasme de la relation sans friction. Les travaux de Vygotski sur la zone proximale de développement le montrent avec une élégance rarement égalée : on n’apprend qu’à la limite de ce qu’on sait déjà, c’est-à-dire dans l’inconfort. Un enseignement véritablement bientraitant n’est pas celui qui épargne la difficulté à l’élève ; c’est celui qui l’accompagne dans et à travers la difficulté, sans la nier, sans la minimiser, sans la recouvrir d’un vernis sucré.

6. Éloge du frottement

Il y a, dans la vraie rencontre entre deux sujets, quelque chose d’irréductiblement rugueux. Levinas le disait mieux que quiconque : le visage de l’autre est ce qui résiste à ma compréhension, ce qui excède mes catégories, ce qui m’oblige – non pas à être doux, mais à être juste.

La justice n’est pas douce. Elle est exigeante, parfois abrupte, souvent inconfortable. Mais elle a ceci que la bienveillance n’a pas : elle reconnaît l’autre comme un égal. Elle ne le protège pas d’en haut ; elle le rencontre de face.

Peut-être est-ce là ce vers quoi il faudrait tendre : non pas la bienveillance (ce mot fatigué, usé jusqu’à la corde, vidé de sa substance à force d’avoir été instrumentalisé), mais quelque chose qui n’a pas encore de nom confortable. Une attention exigeante. Un respect qui ne ment pas. Une façon d’être avec l’autre qui accepte de ne pas être aimable pour être vraie.

La bientraitance, si l’on veut bien la prendre au sérieux, est cela : non pas le contraire de la maltraitance, mais le dépassement de la bienveillance. Non pas un adoucissement supplémentaire du monde, mais l’acceptation courageuse que le monde (le vrai, celui où les gens souffrent, apprennent, échouent, résistent et se relèvent) n’a pas besoin de miel.

Il a besoin de vérité.

Et la vérité, quand elle est dite avec soin, est la forme la plus haute du respect.

Références

  • Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre IX.
  • Bruckner, P. (1995). La tentation de l’innocence. Grasset.
  • Debarbieux, É. (2015). Du « climat scolaire » : définitions, effets et politiques publiques. Éducation & Formations, 88-89.
  • Gilligan, C. (1982). In a Different Voice. Harvard University Press.
  • Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral. Syros.
  • HAS / ANESM (2008). Recommandation de bonnes pratiques : La bientraitance.
  • Levinas, E. (1961). Totalité et infini. Martinus Nijhoff.
  • Mauss, M. (1925). Essai sur le don.
  • Noddings, N. (2003). Caring: A Relational Approach to Ethics and Moral Education. University of California Press.
  • Racamier, P.-C. (1992). Le génie des origines. Payot.
  • Tronto, J. (1993). Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care. Routledge.
  • Vygotski, L. (1934/1997). Pensée et langage. La Dispute.
  • Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of Human Communication. Norton.
  • Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock.

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