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Le musée des amours

Conserver ses ex dans sa vie s’appelle désormais de la maturité émotionnelle. Le vocabulaire thérapeutique a ce talent : il rend présentable à peu près n’importe quoi.

Il y a des gens qui collectionnent leurs ex comme d’autres collectionnent des faïences. Un sur chaque étagère, à bonne distance les uns des autres, bien éclairés, chacun portant une petite étiquette invisible – originedate d’acquisitionétat de conservation. La collection ne se vend pas. Elle ne s’expose pas non plus, vraiment. Elle se garde. On y revient parfois, distraitement, le dimanche.

« Rester amis » – la formule est si consensuelle qu’on n’ose plus la retourner. Elle désigne pourtant quelque chose de précis : maintenir le témoin. Quelqu’un qui a su ce que tu étais au lit, dans la colère, dans tes repentirs du matin – et qui accepte aujourd’hui d’occuper une position subalterne dans ta vie, sans titre, sans droits, juste une présence domestiquée. La rupture a produit une rétrogradation. L’ex est là, redescendu dans le rang, mais toujours là. Présent. Disponible. Un peu humilié si on regarde vraiment.

Les recherches sur l’attachement adulte montrent quelque chose d’intéressant : après une rupture, les liens biologiques ne se dissolvent pas immédiatement. Les études de Sbarra et Hazan (2008) sur la coregulation émotionnelle montrent que les ex-partenaires restent des régulateurs physiologiques mutuels pendant des mois, parfois des années après la rupture. Leur simple présence continue d’apaiser ou d’activer le système nerveux. Garder un ex à portée, c’est parfois refuser le sevrage plutôt que choisir l’amitié. Ce n’est pas de la générosité. C’est de la méthadone affective.

Mais il y a pire que le confort. Il y a le spectacle.

Qui n’a pas vu cet usage particulier des réseaux sociaux, ce soin avec lequel on s’assure que l’ex verra la photo avec le nouveau ou la nouvelle : pas de front, jamais, juste suffisamment. Un tag, une localisation, un sourire calculé dans un cadre de porte. Le message ne dit rien. Il montre tout. Regarde comme je me suis replacé. Regarde ce que tu as perdu. Regarde comme j’ai l’air heureux maintenant – et comme tu n’y es pour rien.

C’est ce que les psychologues sociaux appellent la jalousie induite par induction sociale, un mécanisme documenté depuis Buss (1988) dans le cadre des stratégies de rétention des partenaires. La différence, ici, c’est que le partenaire est parti. On induit donc la jalousie chez quelqu’un qui n’a plus aucun titre à se défendre. C’est du tir sur une cible désarmée. Et le conserver dans son entourage n’est pas un acte généreux, c’est une condition logistique. On ne peut pas faire souffrir quelqu’un à distance.

La collection, elle, sert une autre fonction encore : la narration de soi. Avoir plusieurs ex qui acceptent de rester témoigne – ou est censé témoigner – d’une qualité particulière. Je suis quelqu’un que l’on ne quitte pas vraiment. Je laisse des traces. Les gens reviennent. C’est une forme de capitalisme symbolique sentimental, une valeur-signal. La personne qui prétend être restée en très bons termes avec tous ses ex dit en réalité : je suis irremplaçable, même quand on me remplace.

On parle peu de ce qu’on leur demande, à eux. La configuration exige qu’ils fassent leur deuil en public, sous la surveillance constante de celui ou celle qu’ils doivent cesser d’aimer. Qu’ils assistent à la nouvelle vie sans pouvoir partir vraiment, parce que partir serait lire l’étiquette à voix haute. Dans l’économie affective contemporaine, on n’en parle pas. On reste. On sourit. On like.

Quelques-unes de ces amitiés tiennent. On les reconnaît à ceci : elles ont coûté une rupture franche, un temps de silence, une véritable désorientation réciproque. Elles ne ressemblent pas à une collection. Elles ressemblent à n’importe quelle autre amitié, avec ses maladresses et ses oublis, parce qu’elles en sont une.

Tout le reste est un musée. Et dans un musée, on ne touche pas aux œuvres. On les regarde, on lit la plaquette, on repart. C’est exactement ce qu’on demande à l’ex : rester sous vitrine, ne rien réclamer, et sourire quand on lui explique le contexte.

Références :

  • Sbarra, D. A., & Hazan, C. (2008). Coregulation, dysregulation, self-regulation: An integrative analysis and empirical agenda for understanding adult attachment, separation, loss, and recovery. Personality and Social Psychology Review, 12(2), 141–167.
  • Buss, D. M. (1988). From vigilance to violence: Tactics of mate retention in American undergraduates. Ethology and Sociobiology, 9(5), 291–317.

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