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L’excès de cœur.

Essai contre l’empathie sans mesure…

Aimer son prochain comme soi-même, pas à sa place. Quand l’empathie n’a plus de mesure, elle rend injuste, épuise celui qui l’éprouve et protège parfois celui qui le détruit. Un essai à rebours d’une évidence.

Qui veut faire l’ange fait la bête. Pascal, Pensées

Ouverture

Il est des mots qu’on ne critique pas, et l’empathie en fait partie. On l’enseigne dès la maternelle et on l’exige des soignants ; on en a même fait une « compétence du XXIᵉ siècle ». Lui reprocher quoi que ce soit, c’est passer pour un monstre froid, ou pire, pour un réactionnaire.

Prenons pourtant le risque. Ma thèse tient en une phrase : sans mesure, l’empathie ne rend pas meilleur, elle dérègle. Rien de ce qui est noble n’échappe à cette loi. Le courage poussé à bout devient témérité, la franchise tourne à la brutalité, la prudence dégénère en lâcheté. On ne voit pas pourquoi l’empathie, seule entre toutes, serait exemptée de la pathologie de l’excès.

Une capacité n’est pas une vertu

Aristote l’avait vu : la vertu est une disposition à choisir, réglée par la raison et située dans un juste milieu entre deux vices (Aristote, 1972). Elle ne se mesure jamais à l’intensité. On n’est pas d’autant plus courageux qu’on se jette plus vite sous le feu.

L’empathie relève d’un autre ordre. C’est une capacité, au même titre que la vue ou la mémoire : la faculté de se représenter, voire d’éprouver, ce que vit autrui. Une capacité n’a pas de valeur morale en soi ; elle la reçoit de l’usage qu’on en fait. Le manipulateur habile et l’escroc séduisant sont souvent d’excellents empathes cognitifs. Ils savent exactement ce que l’autre ressent, et c’est pour cela qu’ils réussissent.

Confondre la capacité et la vertu revient à croire qu’il suffit d’avoir de bons yeux pour bien juger. On rencontre ainsi des gens fiers de « tout ressentir », comme si l’intensité de l’émotion garantissait la justesse de l’acte. Elle ne garantit rien, et il arrive qu’elle l’empêche.

Un projecteur, pas une boussole

Paul Bloom a trouvé l’image juste : l’empathie fonctionne comme un projecteur (Bloom, 2016). Elle éclaire vivement un point, une personne, un visage, et plonge tout le reste dans l’ombre. Elle préfère le proche au lointain, et le visage connu à la foule anonyme. Surtout, elle ne sait pas compter.

Paul Slovic en a fait la démonstration. Notre souci d’autrui décroît à mesure que le nombre de victimes augmente (Slovic, 2007). Dans une étude de Kogut et Ritov (2005), un enfant malade présenté par son nom et sa photo a recueilli environ deux fois plus de dons qu’un groupe de huit enfants présentés de la même façon. Il appelle ce phénomène l’engourdissement psychique. C’est lui qui permet de pleurer devant un reportage et de rester de marbre devant une statistique de famine.

Plus troublant encore, l’empathie peut rendre injuste. Dans une expérience devenue classique, Batson et ses collègues ont amené des participants à éprouver de l’empathie pour une fillette malade, inscrite sur une liste d’attente de soins. Beaucoup ont alors accepté de la faire passer devant des enfants plus prioritaires qu’elle (Batson et al., 1995). L’émotion n’a pas corrigé une injustice. Elle en a créé une, avec la meilleure conscience du monde.

L’empathie qui mord

On croit l’empathie pacifique. Fritz Breithaupt montre qu’elle est souvent partisane (Breithaupt, 2019). Devant un conflit, nous choisissons vite un camp, puis nous ressentons pour lui, et donc contre l’autre. L’élan vers la victime désignée nourrit l’hostilité envers le coupable désigné, et cette hostilité se vit comme une vertu.

Breithaupt décrit aussi une empathie qu’il dit « vampirique » : on vit par procuration la vie de l’autre, comme ces parents qui n’élèvent plus un enfant mais s’éprouvent à travers lui. Il relève enfin que l’aidant peut avoir intérêt à maintenir l’aidé dans sa position de victime, puisque cette position fait de lui un héros.

Premier paradoxe, donc : la passion de compatir fabrique ses propres ennemis, et parfois ses propres victimes.

Celui qui se dévore

Le second paradoxe concerne l’empathe lui-même. C’est ici que le mot « suicidaire » cesse d’être une figure de style.

Les métiers du soin connaissent bien la fatigue de compassion, que Charles Figley a décrite comme un traumatisme secondaire : à force d’absorber la détresse d’autrui, l’aidant s’épuise, se ferme, puis cesse d’aider (Figley, 1995). Les neurosciences précisent le mécanisme. Tania Singer et Olga Klimecki distinguent la résonance empathique, qui fait éprouver la souffrance de l’autre comme la sienne et mène à la détresse puis au retrait, de la compassion, qui se soucie de l’autre sans s’y dissoudre et soutient l’engagement dans la durée (Singer et Klimecki, 2014). Celui qui ressent tout finit par ne plus rien faire.

L’ouvrage collectif dirigé par Barbara Oakley va plus loin et parle d’altruisme pathologique : une conduite qui vise le bien d’autrui et produit des dommages, pour l’autre ou pour soi (Oakley et al., 2012). La codépendance en est la forme la plus familière. On se consacre entièrement à quelqu’un qui vous détruit, on le protège de toute conséquence, et l’on appelle cela de l’amour.

Disons-le sans précaution. L’oubli total de soi passe pour une générosité supérieure ; on devrait y voir un abandon de poste. Celui qui se laisse détruire ne donne plus rien à personne. Il prive ceux qui comptaient sur lui de la seule chose qu’il avait à offrir : sa présence en état de marche.

En classe : la bienveillance qui renonce

L’école offre un laboratoire quotidien de ces dérives. La bienveillance éducative est une conquête précieuse. Poussée à l’extrême, elle se retourne contre ceux qu’elle prétend servir.

On la reconnaît à quelques signes. L’aménagement qui devait permettre l’apprentissage finit par en dispenser. La note de complaisance épargne une déception aujourd’hui et prépare un échec demain. L’enseignant qui éprouve trop vivement la détresse de l’élève n’ose plus exiger, alors que l’exigence est souvent la forme la plus haute du respect : elle dit à l’élève qu’on le croit capable.

Reste l’enseignant lui-même. Celui qui porte toutes les souffrances de sa classe tiendra rarement une carrière entière, et un professeur épuisé ne protège personne. Pour l’éducateur, la distinction entre résonance et compassion vaut programme : rester proche de l’élève sans se confondre avec lui, et le soutenir sans porter à sa place.

Le mot de Saad, et son piège

Gad Saad a donné à cette intuition un nom qui claque : l’empathie suicidaire, soit une émotion mal calibrée qui conduit une société à agir contre ses propres intérêts (Saad, 2026). Le mot a fait fortune parce qu’il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : la compassion ne tient pas lieu de politique.

Le concept souffre pourtant d’un défaut de fabrication. Chez Saad, il sert presque toujours le même camp, et ses exemples relèvent de choix politiques plus que de mesures psychologiques. Qui fixe le bon calibrage ? Le plus souvent, l’auteur lui-même. Une notion qui désigne systématiquement l’adversaire comme malade tient davantage de l’arme rhétorique que de l’outil d’analyse.

Il faut donc retourner l’argument contre ceux qui le brandissent. Si l’excès d’empathie est dangereux, son déficit l’est tout autant. L’empathie suicidaire a une jumelle, l’indifférence confortable, qui se fait passer pour du réalisme. Aristote ne disait pas autre chose : de part et d’autre du juste milieu, il y a deux vices, et non un seul.

Objection : sans excès, pas de Justes

On objectera que l’histoire morale est faite d’excès. Ceux qui ont caché des Juifs sous l’Occupation, au péril de leur vie et de celle de leurs enfants, n’ont pas cherché le juste milieu. Lévinas va jusqu’à faire d’une responsabilité infinie pour autrui, qui fait de moi son otage, le fondement même de l’éthique (Lévinas, 1974). Dans cette perspective, la mesure ressemble beaucoup à une excuse d’égoïste.

L’objection est forte, et elle mérite réponse. D’abord, les Justes ne se sont pas oubliés : ils ont risqué leur vie en sachant ce qu’ils faisaient, pour qui et contre qui. Leur don était lucide. Ensuite, Lévinas lui-même introduit le tiers. Dès qu’il y a plus d’un autre, la responsabilité doit se faire justice, et la justice oblige à comparer. L’infini du visage n’abolit pas l’exigence de discernement ; il la rend plus pressante.

L’objection garde une part de vérité. Une société où personne ne risquerait jamais rien pour autrui serait invivable. Le critère décisif tient donc moins à l’intensité du don qu’à la lucidité de celui qui donne.

Conclusion

L’empathie est un organe de perception. Elle nous ouvre aux autres, et cela n’a pas de prix. Mais un organe ne gouverne pas. Le cœur renseigne ; c’est à la raison de trancher. Renverser cet ordre, c’est confier les clés de la maison à celui qui frappe le plus fort à la porte, ou qui pleure le plus fort.

La sagesse ancienne demandait d’aimer son prochain comme soi-même. Comme soi-même, et non à sa place. Celui qui s’efface entièrement devant autrui croit accomplir le commandement ; il en supprime la moitié.

Références

  • Aristote. (1972). Éthique à Nicomaque (J. Tricot, trad. ; 3ᵉ éd.). Vrin.
  • Batson, C. D., Klein, T. R., Highberger, L., et Shaw, L. L. (1995). Immorality from empathy-induced altruism: When compassion and justice conflict. Journal of Personality and Social Psychology, 68(6), 1042–1054. https://doi.org/10.1037/0022-3514.68.6.1042
  • Bloom, P. (2016). Against empathy: The case for rational compassion. Ecco.
  • Breithaupt, F. (2019). The dark sides of empathy (A. B. B. Hamilton, trad.). Cornell University Press. (Ouvrage original publié en 2017)
  • Figley, C. R. (dir.). (1995). Compassion fatigue: Coping with secondary traumatic stress disorder in those who treat the traumatized. Brunner/Mazel.
  • Kogut, T., et Ritov, I. (2005). The singularity effect of identified victims in separate and joint evaluations. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 97, 106–116. https://doi.org/10.1016/j.obhdp.2005.02.003
  • Lévinas, E. (1974). Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Martinus Nijhoff.
  • Oakley, B., Knafo, A., Madhavan, G., et Wilson, D. S. (dir.). (2012). Pathological altruism. Oxford University Press.
  • Saad, G. (2026). Suicidal empathy: Dying to be kind. Broadside Books.
  • Singer, T., et Klimecki, O. M. (2014). Empathy and compassion. Current Biology, 24(18), R875–R878. https://doi.org/10.1016/j.cub.2014.06.054
  • Slovic, P. (2007). « If I look at the mass I will never act »: Psychic numbing and genocide. Judgment and Decision Making, 2(2), 79–95.

Note

  • Dans l’expérience de Batson et al. (1995), la fillette et la liste d’attente sont fictives, ce que les participants ignoraient au moment de décider.

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