L’ordre moral a changé de camp. Pas de nature.
Que se passe-t-il quand la tolérance devient le nom de code de l’intolérance ? Quand ceux qui s’en réclament le plus fort sont précisément ceux qui l’exercent le moins, mais à sens unique, selon des critères d’appartenance que personne n’a soumis au vote ?

Il y a une forme de violence particulièrement sophistiquée dans l’époque : celle qui se drape de la tolérance pour exercer l’intolérance la plus radicale. On ne l’appelle pas censure, parce que ce mot fait peur et rappelle des régimes qu’on aime se féliciter d’avoir dépassés. On l’appelle bienveillance. On l’appelle vigilance. On l’appelle, selon les jours, inclusion ou sécurité émotionnelle.
J’ai publié récemment un post humoristique sur Facebook. Une image d’une réunion de femmes, quelques lignes qui assumaient ce qu’elles étaient : des lignes drôles. Le verdict est tombé vite, propre, sans appel : la mécanique est bien huilée. Humour misogyne. Peu importe que l’humour soit précisément l’un des outils les plus anciens et les plus honnêtes de la critique sociale. Peu importe que la misogynie, pour exister, suppose une intention de rabaisser, une jouissance dans la domination : rien de tout cela n’a été cherché, parce que rien de tout cela n’était là. Mais dans le tribunal de l’affect, l’intention ne plaide pas. Seul compte l’effet déclaré, unilatéralement, par celui ou celle qui se dit blessé.
La psychologie sociale a un nom pour ce qui se joue ici. McGraw et Warren (2010) ont montré que la perception d’un énoncé humoristique dépend moins du contenu que de la distance entre l’auditoire et la norme transgressée : plus un individu est fortement attaché à cette norme, moins la transgression lui paraît anodine, et plus elle bascule de l’humour vers l’offense. Autrement dit, la même blague n’existe pas deux fois : elle existe autant de fois qu’il y a de dispositions dans la salle. Ce que certains lisent comme misogynie, d’autres lisent comme distance critique. Ni l’un ni l’autre ne détient la vérité du texte. Mais un seul des deux a actuellement le droit de la proclamer.
Pendant ce temps, Alice Coffin (élue, éditée chez Grasset, reçue dans les médias) écrit dans Le Génie lesbien qu’il faut, je cite, « (…) les éliminer. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. » Le pronom désigne les hommes. Et pour ceux qui s’inquiéteraient de la radicalité de la formule, l’autrice a prévu une clause d’apaisement : « Plus tard, ils pourront revenir. » On notera la générosité. On notera surtout la structure du propos : l’élimination d’abord, le retour conditionnel ensuite – accordé, comme une grâce, par celle qui s’est arrogé le droit de prononcer l’exclusion. Ce n’est pas une nuance. C’est une assignation à la non-existence, assortie d’une promesse de réhabilitation dont les critères restent à la discrétion de l’assignante. La phrase a déclenché un émoi poli, quelques éditoriaux tempérés, et l’autrice a expliqué qu’on l’avait mal comprise. Soit. Mais observons ce qui ne s’est pas produit : personne n’a convoqué Coffin devant le tribunal de la haine. Personne n’a réclamé sa désélection, sa démonétisation, son exclusion des plateaux. La formule était peut-être maladroite. Elle était, à tout le moins, acceptable – puisqu’elle l’a été.
Ce double standard n’est pas un accident. Il est le cœur du système. La recherche sur les biais intergroupes le documente depuis des décennies : les mêmes comportements sont systématiquement jugés plus sévèrement lorsqu’ils sont attribués à un membre de l’exogroupe qu’à un membre de l’endogroupe (Valdesolo & DeSteno, 2008 ; Abrams et al., 2013). Ce n’est pas de la mauvaise foi consciente. C’est de la cognition ordinaire, mais érigée ici en principe moral, institutionnalisée, et baptisée justice.
La tolérance sélective est une forme d’autoritarisme doux. Elle décide, sans le dire, qui a le droit de parler, de quoi, sur quel ton, avec quelles précautions préalables. Elle distribue des permis d’indignation selon des critères identitaires que personne ne soumet à débat. Monin et Miller (2001) ont décrit le moral licensing : le fait de s’être préalablement positionné du bon côté de la vertu autorise ensuite des attitudes que l’on condamnerait chez autrui. Se réclamer de la tolérance fonctionne exactement de cette façon, comme un crédit moral qui finance l’intolérance à venir, pourvu qu’elle soit dirigée dans la bonne direction.
Je suis homme blanc cisgenre de plus de cinquante ans. Je le précise non pour m’en plaindre ni pour revendiquer quoi que ce soit au nom de ce fait démographique, mais parce que l’époque en a fait une catégorie et qu’on m’y range avant même que j’aie ouvert la bouche. J’ai traversé dans ma vie des choses que je ne détaillerai pas ici, parce que l’épreuve n’est pas un argument et que la souffrance privée n’a pas à servir de monnaie d’échange dans le débat public. Ce que j’en retiens, c’est une conviction simple : se victimiser ne m’a jamais rien apporté. Ni comme individu, ni comme professionnel, ni comme être pensant. La dédramatisation n’est pas du déni. C’est une posture épistémique, la décision de ne pas laisser ce qui m’est arrivé définir ce que je pense.
Desproges avait raison, et il faut citer la phrase en entier pour ne pas la déformer : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. » Ce n’est pas une permission. C’est un constat lucide sur la nature de l’humour et la structure de l’auditoire. L’humour exige un espace partagé, une confiance dans l’intention, une capacité à distinguer la cible réelle de la cible apparente. Quand cet espace disparaît, quand la suspicion précède toujours la lecture, quand le rire devient preuve à charge, ce n’est plus de l’humour qu’on juge. C’est l’auteur. Et juger l’auteur avant le texte, c’est exactement ce que la tradition libérale avait appris, laborieusement, à ne plus faire.
Il ne s’agit pas de pleurer la liberté perdue dans quelque paradis révolu. Il s’agit de nommer ce qui se passe : une intolérance qui a appris à parler le langage de la tolérance. Une censure qui se présente en victime. Un ordre moral nouveau, aussi rigide que les anciens, mais qui a eu la bonne idée de s’habiller en émancipation.
Références
- Abrams, D., Randsley de Moura, G., & Travaglino, G. A. (2013). A double standard when group members behave badly: Transgression credit to ingroup leaders. Journal of Personality and Social Psychology, 105(5), 799-815.
- McGraw, A. P., & Warren, C. (2010). Benign violations: Making immoral behavior funny. Psychological Science, 21(8), 1141-1149.
- Monin, B., & Miller, D. T. (2001). Moral credentials and the expression of prejudice. Journal of Personality and Social Psychology, 81(1), 33-43.
- Valdesolo, P., & DeSteno, D. (2008). The duality of virtue: Deconstructing the moral hypocrite. Journal of Experimental Social Psychology, 44(5), 1334-1338.