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La déception, ou le rendez-vous manqué avec soi-même

Nous disons volontiers : il m’a déçu. La grammaire elle-même nous trompe, qui place l’autre en sujet du verbe, comme s’il avait agi contre nous. Mais l’autre, le plus souvent, n’a rien fait. Il a simplement continué d’être ce qu’il était, tandis que nous attendions de lui ce qu’il n’avait jamais promis d’être.

Car la déception ne naît pas d’un acte : elle naît d’un écart. L’écart entre la personne réelle et le personnage que nous avions écrit pour elle, en secret, sans lui remettre le script. Nous distribuons ainsi des rôles (le fidèle, la disponible, celui-qui-comprendra), puis nous nous indignons que les acteurs ne connaissent pas leur texte. Ils ne pouvaient pas le connaître : la pièce se jouait en nous.

Épictète l’avait formulé avec une économie redoutable, il y a vingt siècles : « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu’ils portent sur les choses » (Manuel, V). Il suffit de remplacer « les choses » par « les autres » pour tenir tout notre sujet. Le trouble n’est pas dans autrui ; il est dans le regard qui l’a d’abord embelli et agrandi, puis qui lui reproche d’être resté à sa taille.

La psychanalyse a donné un nom à ce mouvement : la projection. Freud, puis Jung après lui, ont décrit comment nous déposons sur autrui des fragments de nous-mêmes que nous ne reconnaissons plus comme nôtres. La déception serait alors ce moment étrange où la projection se décolle du mur : l’image tombe, la paroi nue apparaît, et nous croyons que c’est la paroi qui a changé. Jung y voyait même une chance, car ce qui nous heurte chez l’autre est souvent une porte dérobée vers ce que nous ignorons de nous.

Proust, en écrivain, était arrivé à la même clairière par un autre sentier. Toute la Recherche montre que nous n’aimons jamais tout à fait une personne, mais la création que notre attente a bâtie autour d’elle. Albertine déçoit le narrateur non parce qu’elle ment, mais parce qu’elle existe, parce qu’elle déborde obstinément le portrait qu’il avait peint d’elle.

Être déçu, c’est peut-être cela : rencontrer enfin quelqu’un, après avoir longtemps fréquenté son image.

Il y a pourtant, dans cette lucidité, un danger symétrique. Renoncer à toute attente serait renoncer au lien lui-même : on n’aime pas sans espérer quelque chose. La psychologie sociale nous rappelle d’ailleurs que nos attentes ne sont pas seulement des illusions ; il leur arrive de sculpter l’autre réellement. C’est la leçon, certes discutée et depuis relativisée, de Rosenthal et Jacobson (1968) : les élèves dont le maître attend davantage progressent, en moyenne, un peu davantage (effet modeste, mais d’autant plus net que l’élève est déjà fragilisé par le regard de l’institution). L’attente n’est donc pas coupable en soi. Elle devient toxique quand elle cesse d’être une offre pour devenir une créance, quand nous exigeons le remboursement d’un prêt que l’autre n’a jamais contracté.

Alors peut-être la déception mérite-t-elle d’être accueillie autrement : non comme une trahison, mais comme une information. Elle ne nous dit presque rien de l’autre ; elle nous dit beaucoup de nous. Elle dessine, en creux, la carte de nos manques : ce que nous espérions recevoir, ce que nous n’osions pas demander, ce que nous n’avons pas su nous donner. Chaque déception est une lettre que nous nous sommes adressée à nous-mêmes, et que nous ouvrons par erreur devant quelqu’un d’autre.

Il ne s’agit pas de cesser d’attendre. Il s’agit de savoir que nos attentes nous appartiennent, de les porter comme on porte un désir plutôt que de les brandir comme un dû. L’autre cesse alors d’être le débiteur de notre imaginaire. Il redevient ce qu’il n’avait jamais cessé d’être : quelqu’un que l’on peut, enfin, rencontrer.

Références

  • Épictète, Manuel, chap. V (trad. classique).
  • S. Freud, Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (le cas Schreber, 1911) et Totem et tabou (1913), sur le mécanisme de projection ; C. G. Jung, sur le retrait des projections comme voie d’individuation (voir aussi M.-L. von Franz, Reflets de l’âme : projection et récollection, 1978).
  • M. Proust, À la recherche du temps perdu, en particulier La Prisonnière et Albertine disparue.
  • R. Rosenthal & L. Jacobson, Pygmalion in the Classroom, 1968 ; pour la portée réelle de l’effet, voir la méta-analyse de L. Jussim & K. D. Harber, « Teacher Expectations and Self-Fulfilling Prophecies », Personality and Social Psychology Review, 2005.

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