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L’infidélité : un acte, et ce qu’il fait

L’image ci-dessous a circulé récemment sur les réseaux sociaux, accompagnée d’une phrase qui tranche : « L’infidélité n’est pas une erreur mais un choix. » Les réactions, nombreuses et parfois remarquablement fines, méritaient mieux qu’une réponse en commentaire. J’ai donc pris le temps d’écrire un texte plus long, croisant la psychologie clinique anglo-saxonne (Glass, Perel, Rusbult), la sociologie française du couple et de la sexualité (Neuburger, Kaufmann, Le Van, Bajos & Bozon) et un détour par Levinas pour penser ce que la trahison fait, éthiquement, à celui ou celle qui la subit. Ce qui suit est moins un plaidoyer qu’une tentative de tenir ensemble la rigueur du concept et la complexité du vécu.

Il y a une grammaire commune de l’infidélité avouée : je me suis laissé emporterc’est arrivé comme çaje ne sais pas ce qui m’a pris. La voix passive y est partout. L’agent s’efface, le sujet devient un terrain que des forces traversent. C’est ce que l’image montre par défaut : un homme qui descend une pente en tenant une main, pendant qu’une autre étreinte se forme autour de la même femme. Aucune chute. Deux gestes coordonnés. La phrase qui surplombe l’image – l’infidélité n’est pas une erreur mais un choix – formule de manière brutale ce que le discours commun s’épuise à dissimuler.

Il faut pourtant accueillir l’objection logique qu’on m’a opposée, parce qu’elle est juste : choix et erreur n’appartiennent pas à la même catégorie. Une erreur peut être la conséquence non anticipée d’un choix ; un choix peut, après coup, se reconnaître comme une erreur. L’aphorisme oppose deux registres qui en réalité se superposent. Reformulons donc : l’infidélité est toujours un choix au sens d’un acte délibéré, et ce choix peut aussi être une erreur au sens d’un jugement rétrospectif sur sa pertinence. Les deux registres ne s’opposent pas. Ce que le discours commun confond, c’est précisément cette superposition : il invoque l’erreur (le jugement) pour escamoter le choix (l’acte).

La pente n’est pas glissante toute seule

Shirley Glass, dans Not « Just Friends » (2003), a passé sa carrière clinique à démonter l’argument de la pente glissante. Sa thèse est simple : l’infidélité ne tombe pas sur quelqu’un, elle se construit par paliers : un déjeuner accepté, un message prolongé, une confidence livrée à la mauvaise personne. Chaque pas, isolément, paraît anodin. Le cumul fait l’acte. Glass propose la métaphore des murs et des fenêtres : l’infidèle érige un mur entre lui et son partenaire officiel, et ouvre simultanément une fenêtre vers un tiers. Ces deux mouvements architecturaux sont des décisions, pas des accidents.

La sociologue Charlotte Le Van, dans Les quatre visages de l’infidélité en France (Payot, 2010), confirme cette lecture par l’enquête. À partir de cinquante récits de vie d’hommes et de femmes ayant entretenu des relations extraconjugales, elle dégage une typologie qui rend compte de la diversité des trajectoires sans dissoudre la dimension délibérée de l’acte : l’infidélité de transition (qui prépare la rupture), l’infidélité instituée (qui s’installe dans la durée parallèle), le turnover (succession de liaisons brèves) et l’aventure sans lendemain. Aucune de ces formes ne ressemble à un accident. Toutes supposent un sens construit a posteriori par celui ou celle qui en a été l’auteur, ce qui éclaire d’ailleurs pourquoi le discours de l’erreur fleurit après l’acte, jamais avant.

Esther Perel, dans The State of Affairs (2017), est plus indulgente culturellement que Glass mais ne dédouane pas davantage le sujet. Pour elle, l’infidélité est une transgression choisie : on n’y tombe pas, on y entre. Parfois en sachant exactement ce qu’on fait. Souvent en se mentant sur ce qu’on est en train de faire. Toujours en agissant.

Le système éclaire sans excuser

L’objection systémique est sérieuse, et je veux y répondre sans la balayer. Oui, l’infidélité s’inscrit dans un contexte : qualité du dialogue conjugal, satisfaction mutuelle, biographie de chacun, styles d’attachement, normes sociales. Robert Neuburger, dans Nouveaux couples (Odile Jacob, 1997) puis dans Les rituels familiaux (Payot, 2003), a élaboré l’une des lectures systémiques les plus fines en langue française. Pour lui, le couple contemporain repose sur des mythes fondateurs et des rituels qui fabriquent son identité propre (ce qu’il appelle la « maison-couple »). L’infidélité, dans ce cadre, n’est pas seulement une transgression d’un cadre exclusif : c’est une atteinte au mythe fondateur, et sa découverte peut détruire l’institution-couple parce qu’elle révèle que l’un des deux a, en silence, cessé d’y croire.

Kaufmann, dans sa Sociologie du couple et plus encore dans L’étrange histoire de l’amour heureux (Armand Colin, 2009), pousse l’analyse plus loin : le couple contemporain est devenu fragile précisément parce qu’on lui demande tout : la passion, l’attachement, la sécurité, l’épanouissement individuel, l’aventure. Les attentes démesurées qu’il porte le rendent plus exposé à la déception, donc à la transgression. Cette lecture rejoint ce qu’écrit Eli Finkel sur le « all-or-nothing marriage » en contexte américain : le couple n’a jamais été aussi exigeant, aussi désirable, aussi périlleux. C’est précisément le titre que Neuburger a donné à son livre de 2012 : Le Couple : le désirable et le périlleux.

Mais aucune de ces variables systémiques n’abolit la délibération individuelle. Le système crée des probabilités, jamais des nécessités. Deux conjoints traversant la même crise, partageant le même style d’attachement, exposés aux mêmes tentations, ne réagissent pas identiquement. L’un parle, l’autre trompe. L’un part, l’autre ment. C’est cet écart, cette marge irréductible entre la situation et l’acte, qui constitue le lieu du choix. Le système éclaire, il n’excuse pas. Sur ce point, Glass et Neuburger se rejoignent malgré leurs cadres théoriques différents : tous deux refusent de réduire l’infidèle à une variable du système qui le porte.

L’hypothèse, mentionnée par l’un des commentateurs, d’un lien entre figures d’attachement multiples dans l’enfance et capacité adulte à aimer plusieurs personnes en parallèle mérite qu’on s’y arrête. Elle évoque vaguement les modèles internes opérants de Mary Main, mais la littérature empirique ne va pas dans ce sens. Ce que les figures d’attachement multiples favorisent dans l’enfance, c’est la sécurité affective et la capacité à différencier les liens, pas une prédisposition à l’infidélité. Et il faut surtout ne pas confondre deux choses : le polyamour assumé suppose un cadre négocié à plusieurs ; l’infidélité suppose un cadre brisé unilatéralement. La première est une forme de relation, la seconde une forme de mensonge. Les théoriser ensemble est une confusion conceptuelle qu’aucun clinicien sérieux n’opère.

L’alibi biologique ne tient pas

L’argument nous ne sommes pas faits pour la monogamie (souvent décliné en variante genrée, l’homme est un chasseur, la femme méprise les hommes, comme l’écrit l’un des commentateurs) relève d’une mythologie pré-scientifique qu’il faut nommer comme telle. Helen Fisher distingue trois systèmes neuronaux (désir, attraction romantique, attachement profond) qui peuvent coexister et se diriger vers des objets différents. Mais Fisher elle-même rappelle que cette coexistence neurochimique n’implique aucune nécessité comportementale. Le cortex préfrontal humain, siège du contrôle exécutif, médiatise entre l’impulsion et l’acte. Avoir un désir n’équivaut pas à le réaliser. Cette distinction, banale en éthique kantienne autant qu’en psychologie cognitive, suffit à ruiner l’argument déterministe.

Les données empiriques achèvent le travail. L’enquête Contexte de la sexualité en France (CSF), menée par Nathalie Bajos et Michel Bozon (INED/INSERM, 2006-2008) auprès de plus de douze mille personnes, montre une chose précise : les écarts entre les sexes en matière d’infidélité diminuent à mesure que diminuent les inégalités de genre. Bozon en tire une conclusion sociologique claire : la sexualité n’est pas l’expression d’une nature, elle est une construction sociale, et son évolution suit celle des rapports de genre. Si l’infidélité masculine relevait d’une nature de chasseur, on ne s’expliquerait pas que les femmes des générations récentes adoptent des comportements convergents à mesure que les normes sociales se transforment. C’est l’évolution culturelle qui se mesure ici, pas la biologie. Atkins, Baucom et Jacobson (Journal of Family Psychology, 2001) avaient déjà documenté la même tendance dans la population américaine.

Choisir, c’est déjà refuser ailleurs

Le modèle d’investissement de Caryl Rusbult, élaboré depuis 1980 puis affiné jusqu’à sa mort en 2010, pose que l’engagement résulte de trois variables : la satisfaction dans la relation, la qualité des alternatives perçues, et l’investissement consenti. Drigotas et Rusbult (JPSP, 1992), puis Drigotas, Safstrom et Gentilia (JPSP, 1999) dans une étude spécifiquement consacrée à l’infidélité, ont montré que les partenaires engagés pratiquent une derogation of alternatives : ils dévalorisent activement les options extérieures. La fidélité y apparaît non comme une absence de tentation mais comme un travail psychique permanent. Ne pas l’accomplir, c’est déjà choisir.

Ce cadre permet d’intégrer une intuition juste qu’on retrouve plusieurs fois dans les commentaires : si on est infidèle, c’est qu’on n’est pas avec la bonne personne. L’intuition n’est pas fausse. Mais elle inverse la causalité. Ce n’est pas l’inadéquation conjugale qui produit mécaniquement l’infidélité, c’est le refus de nommer cette inadéquation, de la traiter par la parole et le cas échéant par la rupture, qui ouvre l’espace de la transgression. L’infidélité se substitue alors à un travail relationnel évité. Elle n’est pas la solution à la mauvaise relation : elle est la fuite hors de l’obligation d’en parler. Neuburger le formule autrement : trahir le mythe, c’est plus facile que d’accepter qu’il a vieilli et qu’il faut le réécrire ensemble.

Le visage qu’on efface

Plusieurs commentateurs convergent sur un point que je crois décisif. Ce qui rend l’infidélité moralement insupportable, ce n’est pas tant la transgression du cadre exclusif que le mépris pour la souffrance qu’elle infligera. L’indifférence à ce que l’autre vivra quand il saura : voilà la véritable faute. Levinas, dans Totalité et Infini (1961), soutient que le visage d’autrui m’oblige avant toute délibération, que la relation éthique précède l’ontologie. L’infidélité, lue dans ce cadre, n’est pas seulement la rupture d’un contrat tacite : c’est l’effacement délibéré du visage de l’autre, sa réduction à un arrière-plan ou à un obstacle. Ce que l’image montre est exactement cette structure : la main encore tenue, mais le corps déjà donné ailleurs. La présence physique maintenue comme alibi, alors que la présence éthique a déserté.

Cette dimension n’est pas qu’une métaphore philosophique : la clinique la confirme. Le concept de Post-Infidelity Stress Disorder proposé par Dennis Ortman en 2005 n’a jamais été reconnu comme catégorie nosologique distincte dans le DSM-5, et il faut le préciser. Mais les recherches empiriques plus récentes (Lonergan et al., Stress and Health, 2021 ; Roos et al., 2019) confirment qu’une part importante des partenaires trahis présente l’ensemble des symptômes du trouble de stress post-traumatique, à l’exception du critère d’exposition à un événement potentiellement mortel : intrusions mémorielles, hypervigilance, hyperréactivité, érosion durable de la capacité à faire confiance. Ce que Gordon et Baucom décrivent comme un trauma relationnel s’inscrit dans la durée. Parfois pour la vie, comme l’écrit l’un des commentateurs avec une justesse que la littérature confirme.

La temporalité distingue le lapsus du choix

Ce qui sépare l’erreur ponctuelle du choix délibéré, c’est la temporalité. Une erreur, au sens strict, est instantanée, irréfléchie, immédiatement regrettée (un baiser volé sous l’effet de l’alcool, par exemple, dont on se relève horrifié dès la seconde suivante). Cette catégorie existe. Mais l’infidélité telle qu’on la rencontre dans la clinique et dans la vie (la liaison qui dure, les mensonges qui s’organisent, la double vie qui s’installe) relève d’une autre temporalité. Le Van montre dans son enquête que la durée moyenne des relations extraconjugales analysées (notamment dans la catégorie « infidélité instituée ») se compte en années, parfois en décennies. On ne commet pas une infidélité comme on commet un lapsus. On l’entretient, jour après jour, message après message, mensonge après mensonge.

Restituer l’agentivité

Dire que l’infidélité est un choix – qui peut, par ailleurs, être aussi une erreur – n’est pas verser dans le moralisme. C’est rendre au sujet sa pleine agentivité, et donc sa pleine humanité. Le discours de l’égarement déshumanise paradoxalement celui qu’il prétend défendre : il en fait un être passif, traversé par des forces qui le dépassent, incapable de se déterminer. La reconnaissance du choix suppose au contraire un sujet libre (celui-là même qui peut, demain, faire d’autres choix). Parler avant de tromper. Rompre avant de mentir. Renégocier le cadre par la parole plutôt que le briser par la dissimulation.

L’image est juste pour cette raison : elle ne montre pas une chute. Elle montre une descente. Et ce qui se descend, on a choisi d’y poser le pied.

Références

Sources francophones :

  • Bajos, N. & Bozon, M. (dir.) (2008). Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé. La Découverte.
  • Bozon, M. (2018). Sociologie de la sexualité (4ᵉ édition augmentée). Armand Colin.
  • Kaufmann, J.-C. (2009). L’étrange histoire de l’amour heureux. Armand Colin.
  • Kaufmann, J.-C. (2003/2024). Sociologie du couple. PUF, coll. « Que sais-je ? ».
  • Le Van, C. (2010). Les quatre visages de l’infidélité en France. Une enquête sociologique. Payot.
  • Levinas, E. (1961). Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité. Martinus Nijhoff.
  • Neuburger, R. (1997). Nouveaux couples. Odile Jacob.
  • Neuburger, R. (2003). Les rituels familiaux. Essais de systémique appliquée. Payot & Rivages.
  • Neuburger, R. (2012). Le Couple : le désirable et le périlleux. Payot & Rivages.

Sources anglo-saxonnes :

  • Atkins, D. C., Baucom, D. H., & Jacobson, N. S. (2001). Understanding infidelity: Correlates in a national random sample. Journal of Family Psychology, 15(4), 735-749.
  • Drigotas, S. M., & Rusbult, C. E. (1992). Should I stay or should I go? A dependence model of breakups. JPSP, 62(1), 62-87.
  • Drigotas, S. M., Safstrom, C. A., & Gentilia, T. (1999). An investment model prediction of dating infidelity. JPSP, 77(3), 509-524.
  • Fisher, H. (2004). Why We Love: The Nature and Chemistry of Romantic Love. Henry Holt.
  • Glass, S. P. (2003). Not « Just Friends »: Rebuilding Trust and Recovering Your Sanity After Infidelity. Free Press.
  • Gordon, K. C., Baucom, D. H., & Snyder, D. K. (2004). An integrative intervention for promoting recovery from extramarital affairs. JMFT, 30(2), 213-231.
  • Lonergan, M., Brunet, A., Rivest-Beauregard, M., & Groleau, D. (2021). Is romantic partner betrayal a form of traumatic experience? Stress and Health, 37(1), 19-31.
  • Ortman, D. C. (2009). Transcending Post-Infidelity Stress Disorder. Celestial Arts. (Concept proposé en 2005 ; non reconnu dans le DSM-5.)
  • Perel, E. (2017). The State of Affairs: Rethinking Infidelity. Harper.
  • Rusbult, C. E., & Buunk, B. P. (1993). Commitment processes in close relationships. JSPR, 10(2), 175-204.

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