Du dentifrice et des larmes
Petite défense de l’empathie autiste
À rebours d’un préjugé tenace, ce texte montre que les personnes autistes ne manquent pas d’empathie : elles éprouvent souvent intensément les émotions d’autrui, mais peinent parfois à en traduire socialement les codes attendus. En s’appuyant sur les neurosciences, la psychologie et le concept de « double empathie », il déconstruit l’idée d’une froideur autiste pour révéler un malentendu relationnel plus profond entre mondes neurotypiques et neurodivergents.

Il y a, sur les réseaux, une image qui fait sourire à peu près tout le monde, y compris ceux qu’elle décrit. Un homme aux cheveux longs, au visage d’une perplexité presque tendre, tend à la caméra un tube de dentifrice. La légende dit : Quand quelqu’un commence à pleurer mais que tu ne sais pas quoi faire. On rit, et puis, parfois, on se reconnaît.
Ce qu’il y a de juste dans ce mème, c’est qu’il rate exactement la cible où le sens commun s’est trompé pendant quarante ans. L’homme au dentifrice n’est pas indifférent. Il est même probablement bouleversé. Ce qui lui manque, ce n’est pas la résonance. C’est la grammaire du geste.
Et cette différence, entre ce qu’on ressent et ce qu’on sait faire de ce ressenti, n’est pas un détail. C’est l’un des malentendus les plus coûteux que la psychologie du XXᵉ siècle ait légués à la culture commune. Je voudrais m’y attarder un peu, parce qu’il engage à la fois une question scientifique et une éthique de la rencontre.
I. Généalogie d’un contresens
Le malentendu remonte à 1985. Cette année-là, Baron-Cohen, Leslie et Frith publient une étude désormais canonique : Does the autistic child have a « theory of mind »? Le test de Sally et Anne y montre que des enfants autistes échouent à attribuer à autrui une croyance fausse. La conclusion, prudente dans l’article, devient bientôt slogan : les autistes seraient « aveugles à l’esprit ». Par glissement médiatique, puis clinique, ce déficit supposé de théorie de l’esprit s’est transmué en déficit d’empathie tout court, comme si comprendre intellectuellement ce qu’un autre pense et ressentir ce qu’il éprouve relevaient d’une seule et même opération mentale. Le raccourci a tenu lieu de vérité pendant trois décennies. On en mesure aujourd’hui les dégâts cliniques et sociaux.
L’empathie n’est pas un bloc. La recherche s’efforce, depuis longtemps et non sans débats, de la dépecer en au moins deux composantes distinctes.
La première, dite empathie cognitive, désigne la capacité à inférer ce qu’un autre pense ou ressent : prendre sa perspective, lire ses intentions, anticiper ses réactions. C’est l’empathie du tacticien. C’est aussi celle dont le négociateur, le diplomate, le bon enseignant, et, c’est tout le paradoxe, le manipulateur, ont besoin pour opérer dans le monde social.
La seconde, l’empathie affective (ou émotionnelle), est d’une autre étoffe. Elle est cette résonance presque corporelle qui fait que la tristesse de l’autre vient cogner contre la nôtre, que sa douleur déclenche en nous une douleur sœur. Mazza et collaborateurs, en 2014, ont précisé la cartographie : les difficultés des adolescents autistes se concentrent sur les mesures de mentalisation, tandis que le partage émotionnel, au moins pour les valences positives, est préservé (Mazza et al., 2014). Le tableau, déjà, était plus complexe que le slogan ne le laissait croire.
II. Autisme et psychopathie : des miroirs inversés
La dissociation prend tout son relief quand on la met à l’épreuve d’une comparaison qu’on évite souvent parce qu’elle dérange : celle de l’autisme et de la psychopathie. Jones, Happé, Gilbert, Burnett et Viding, dans une étude de 2010 devenue classique, ont comparé directement des garçons aux tendances psychopathiques et des garçons avec un trouble du spectre de l’autisme sur des tâches d’empathie affective et de prise de perspective cognitive. Le verdict dit l’essentiel : les psychopathes présentent un effondrement de l’empathie affective avec une prise de perspective relativement préservée ; les autistes présentent l’inverse, la résonance affective est là, et c’est l’inférence qui peine (Jones et al., 2010).
Le tableau s’est complexifié depuis. Brook et Kosson, en 2013, ont montré qu’une mesure de l’« exactitude empathique » (la capacité à identifier correctement l’émotion qu’un autre exprime dans une vidéo) révèle elle aussi des déficits chez les sujets psychopathiques, preuve, peut-être, que la frontière entre cognitif et affectif n’est pas aussi étanche qu’on l’avait cru, et que certaines tâches dites « cognitives » mobilisent en réalité des ressources affectives (Brook & Kosson, 2013). Les dimensions de la psychopathie, distinguées par Patrick et Drislane (2015), sont elles-mêmes hétérogènes : meanness et boldness d’une part, disinhibition de l’autre. Une revue récente (Campos et al.) montre que la psychopathie primaire et la meanness s’accompagnent d’une atteinte large, tandis que la boldness affiche un profil singulier, empathie cognitive augmentée couplée à une empathie affective réduite (Patrick & Drislane, 2015 ; Campos et al., 2023).
Ce qui demeure stable, à travers les études : un découplage entre voie automatique-viscérale et voie explicite-cognitive. L’emotion paradox, dans la littérature psychopathique, désigne cette configuration où l’information émotionnelle d’autrui est traitée correctement sans que cette information vienne réguler la conduite. Le contraste avec l’autisme s’en trouve renforcé : chez le sujet autiste, la voie viscérale est ouverte ; c’est en aval, vers l’action ajustée, que les choses se compliquent.
Cette dissociation a une portée morale qu’il faut prendre le temps de mesurer. Le manipulateur, appelons-le ainsi pour ne pas se réfugier derrière les nosographies, sait souvent très bien ce que vous éprouvez ; c’est même la condition de son emprise. Il lit vos peurs comme un mode d’emploi. Ce qui lui manque, ce n’est pas la carte de votre intériorité ; c’est le frisson devant votre douleur. À l’inverse, la personne autiste est souvent traversée par les affects d’autrui avec une intensité que les non-autistes peinent à se figurer.
III. L’architecture cérébrale d’une dissociation
Le couple cognitif/affectif n’est pas qu’une commodité descriptive. Il a un substrat neural, et c’est l’un des apports majeurs des deux dernières décennies de neurosciences sociales.
Les travaux de Simone Shamay-Tsoory ont été décisifs ici. Dans une étude pionnière de 2009, elle compare des patients porteurs de lésions du gyrus frontal inférieur (IFG) à des patients porteurs de lésions ventromédiales préfrontales (VM). Le résultat est une double dissociation d’une netteté frappante : les lésions de l’IFG, où loge le système des neurones miroirs, perturbent sélectivement l’empathie émotionnelle ; les lésions ventromédiales perturbent sélectivement l’empathie cognitive (Shamay-Tsoory et al., 2009). Ces deux versants ne sont pas seulement conceptuellement séparables, ils dépendent de réseaux cérébraux distincts.
La synthèse que Shamay-Tsoory propose en 2011 dans The Neuroscientist étend ce modèle. L’empathie émotionnelle s’appuie sur un réseau associant gyrus frontal inférieur, lobule pariétal inférieur et structures impliquées dans le partage corporel des affects (insula antérieure, cortex cingulaire). L’empathie cognitive, elle, mobilise le cortex préfrontal ventromédial, la jonction temporo-pariétale et le lobe temporal médial, structures clés du raisonnement sur soi et sur autrui (Shamay-Tsoory, 2011). Les deux systèmes interagissent sans être étanches, mais leur dissociation explique pourquoi un même individu peut présenter des profils empathiques radicalement asymétriques selon les composantes.
Appliqué à l’autisme, ce cadre éclaire ce qu’une littérature trop globalisante avait brouillé. Plusieurs études en imagerie fonctionnelle ont montré que, devant la souffrance d’un tiers, les régions cérébrales du partage émotionnel, insula antérieure et cortex cingulaire, s’activent chez les personnes autistes selon des patrons comparables à ceux des sujets neurotypiques, parfois plus (Fan et al., 2014). Hadjikhani et collaborateurs ont notamment documenté une contagion émotionnelle pour la douleur préservée chez les adultes autistes : l’activation automatique des réseaux affectifs, lorsqu’on observe quelqu’un souffrir, est bien là (Hadjikhani et al., 2014). La résonance viscérale, base du soin, est intacte.
Le bât blesse ailleurs : dans la chaîne qui mène du ressenti à la conduite ajustée. Fletcher-Watson et Bird, en 2020, ont proposé un modèle en quatre étapes éclairant : (1) repérer le signal émotionnel chez l’autre ; (2) l’interpréter correctement ; (3) produire une réponse affective adaptée ; (4) choisir, enfin, l’action sociale appropriée (Fletcher-Watson & Bird, 2020). C’est aux étapes 1 et 4 que les personnes autistes rencontrent le plus de friction, pas au cœur affectif (étape 3) du processus. La traduction de l’affect en geste socialement reconnaissable requiert des compétences pragmatiques fines, une lecture rapide de signaux non verbaux subtils, une intuition culturelle des conventions du soutien. Autant de paramètres rapportés par les neurosciences sociales au cortex préfrontal ventromédial et à la jonction temporo-pariétale, c’est-à-dire à ce que Shamay-Tsoory rattache au pôle cognitif.
La personne autiste sent, mais ne trouve pas la formule. Et ce n’est pas la même chose qu’un cœur sec.
IV. Le tube de dentifrice : anatomie d’un geste qui rate sa langue
D’où le tube de dentifrice. L’homme du mème ressent ; il est même peut-être submergé. Mais entre ce qu’il éprouve et ce que la convention sociale attend de lui, la phrase juste, la main posée à la bonne distance, le silence qui ne soit ni indifférent ni envahissant, il y a un espace que la culture neurotypique a rempli d’évidences invisibles, et que lui doit, à chaque fois, traverser à pied.
Sheldon Cooper, dans The Big Bang Theory, en offre la version comique : on lui a appris qu’il faut offrir une boisson chaude lorsqu’un proche est en détresse, et il l’applique, avec la rigueur d’un théorème dont il n’a pas signé la démonstration. Le geste est juste ; ce qui manque, c’est l’évidence intuitive de pourquoi il l’est. Et cela, qui se voit de l’extérieur comme de la maladresse, voire de la froideur, est rigoureusement l’inverse d’une absence d’empathie. C’est une empathie qui n’a pas trouvé sa langue.
Ce dépaysement à l’égard des codes pragmatiques produit, chez beaucoup de personnes autistes, une stratégie compensatoire massive : observer, archiver, élaborer mentalement des protocoles, déduire ce qui, chez l’autre, sortirait de soi-même par habitude. C’est une empathie de second degré, médiatisée, parfois épuisante, parce qu’elle exige un travail conscient là où la majorité fonctionne en pilotage automatique.
Hull, Mandy, Lai et leurs collègues, dans la validation du Camouflaging Autistic Traits Questionnaire (CAT-Q) en 2019, ont décrit cette compensation sous le nom de camouflage : un ensemble de pratiques d’imitation et de masquage qui produit, vu de l’extérieur, l’illusion d’une fluidité sociale, et qui prélève, vu du dedans, un coût considérable en charge cognitive et en bien-être psychique. Leur travail établit également une corrélation préoccupante entre niveau de camouflage et symptomatologie anxieuse et dépressive (Hull et al., 2019). L’asymétrie est cruelle : ce qui se voit, c’est éventuellement la maladresse résiduelle ; ce qui ne se voit pas, c’est l’effort gigantesque par lequel quelqu’un tente, dans chaque interaction, de traduire en temps réel ce que la culture neurotypique tient pour donné.
V. L’alexithymie : un confondant qui change tout
Encore faut-il préciser : ce qui semble déficit cognitif est sans doute, pour partie, autre chose. L’hypothèse de l’alexithymie, formulée par Bird et Cook en 2013, a recomposé le paysage de manière saisissante.
L’alexithymie, littéralement, l’absence de mots pour les émotions, n’est pas une absence d’émotion, mais une difficulté à les identifier, les nommer, les différencier des sensations corporelles voisines. Brewer, Cook et Bird, dans un article complémentaire de 2016, en font un déficit général de l’interoception : non un retrait de l’affectivité, mais un brouillage de la traduction entre signaux corporels (battements cardiaques, tension viscérale, modifications respiratoires) et représentations conscientes de ce que l’on éprouve.
C’est ici que l’argument bascule. Environ la moitié des personnes autistes présentent une alexithymie cliniquement significative, contre environ dix pour cent dans la population générale (Bird & Cook, 2013 ; Brewer et al., 2016). La méta-analyse de Kinnaird, Stewart et Tchanturia confirme cette élévation systématique des taux d’alexithymie en population autiste, avec des estimations situant la co-occurrence entre 40% et 65% (Kinnaird et al., 2019).
Les conséquences méthodologiques sont vertigineuses. Si la moitié des participants autistes inclus dans les études classiques sur l’empathie sont également alexithymiques, et si l’alexithymie elle-même affecte la reconnaissance et l’expression des émotions, alors une partie considérable de ce qui a été imputé à l’autisme appartient en réalité à un confondant rarement contrôlé. Lorsqu’on procède à ce contrôle statistique, comme le font Cook, Brewer, Shah et Bird en 2013 dans une étude au titre programmatique, Alexithymia, not autism, predicts poor recognition of emotional facial expressions, c’est l’alexithymie, et non l’autisme per se, qui prédit les difficultés de reconnaissance des émotions (Cook et al., 2013). Oakley, Jones, Crawley et collègues, dans une étude de cohorte longitudinale de grande ampleur publiée dans Psychological Medicine, confirment la centralité de l’alexithymie comme prédicteur des difficultés socio-communicationnelles, de l’anxiété et des symptômes dépressifs au sein de la population autiste (Oakley et al., 2022).
La distinction n’est pas qu’académique. Elle déplace la responsabilité épistémique : ce que la clinique a longtemps imputé à l’autisme appartient en réalité à une condition souvent associée mais distincte, et qui se rencontre tout autant chez des sujets non autistes. Elle invite, surtout, à cesser d’essentialiser. Les autistes ne ressentent pas est une proposition fausse ; les personnes alexithymiques peinent à nommer ce qu’elles ressentent est une proposition vraie ; et la confusion des deux a entretenu un mythe particulièrement nocif.
VI. Le tournant neurodivergent et le problème de la double empathie
Le dernier ressort de cette reconfiguration s’appelle, depuis Damian Milton, le problème de la double empathie (Milton, 2012). La proposition, formulée en 2012 par ce sociologue lui-même autiste, est limpide et, à bien y regarder, vertigineuse. Si les personnes autistes peinent à comprendre intuitivement les neurotypiques, l’inverse est tout aussi vrai. Les neurotypiques décodent mal les expressions, les rythmes, les signaux affectifs des personnes autistes, et concluent un peu vite à leur absence. Le malentendu n’est pas dans une tête : il est entre les deux. Ce que la psychologie classique a localisé comme un dysfonctionnement intra-individuel doit, selon Milton, être relocalisé comme un dysfonctionnement de la rencontre, une difficulté inter-individuelle qui, comme toute difficulté inter-individuelle, est par construction symétrique.
La proposition aurait pu rester théorique. Elle a été soumise à l’épreuve expérimentale, et les résultats ont changé la donne.
Crompton, Ropar, Evans-Williams, Flynn et Fletcher-Watson, en 2020, ont mis en place un dispositif de chaîne de diffusion : un récit est transmis de proche en proche le long de chaînes de huit participants, soit entièrement autistes, soit entièrement neurotypiques, soit mixtes. Le résultat est sans appel. Les chaînes autistes et les chaînes neurotypiques transmettent l’information avec une efficacité comparable ; ce sont les chaînes mixtes qui voient la rétention chuter significativement, et le rapport interactionnel ressenti par les participants y être lui aussi plus bas (Crompton et al., 2020). Autrement dit : le problème de communication ne vient pas d’un déficit unilatéral des personnes autistes, il émerge à l’interface entre deux configurations cognitives différentes. Entre eux, les autistes communiquent très bien.
Edey, Cook, Brewer, Johnson, Bird et Press l’avaient déjà suggéré en 2016 sous une formulation provocante : les adultes neurotypiques manifestent une forme de cécité mentale à l’égard des personnes autistes, c’est-à-dire échouent à inférer correctement leurs états mentaux à partir de leurs comportements (Edey et al., 2016). Sasson, Faso, Nugent et collègues, dans une étude de 2017 publiée dans Scientific Reports, ont documenté une réalité plus brutale encore. À partir de très brèves observations vidéo (thin slices), les observateurs neurotypiques jugent les adultes autistes plus négativement et expriment moins d’intention d’interagir avec eux. Ces biais apparaissent en quelques secondes, ne se dissipent pas avec l’exposition, et persistent à travers les groupes d’âge (Sasson et al., 2017). Plus saisissant encore : ces jugements défavorables s’évanouissent dès lors que les évaluations portent sur le contenu conversationnel privé d’indices audiovisuels. Ce n’est donc pas la substance de ce que disent les personnes autistes qui pose problème, mais leur style prosodique et corporel, un style qui, parce qu’il s’écarte des conventions neurotypiques, déclenche des heuristiques de rejet automatiques.
L’étude de 2019 de Sasson et Morrison ajoute une donnée précieuse : ces premières impressions s’améliorent significativement lorsque les évaluateurs sont informés du diagnostic et possèdent des connaissances sur l’autisme (Sasson & Morrison, 2019). Morrison, DeBrabander, Faso et Sasson, la même année, montrent que la variabilité des jugements portés sur les adultes autistes est davantage déterminée par les caractéristiques des évaluateurs, leur niveau de stigmatisation, leurs connaissances sur l’autisme, que par les caractéristiques des personnes autistes évaluées (Morrison et al., 2019). Le résultat est d’une importance considérable. Il déplace la « cause » du malentendu de la personne autiste vers la disposition de l’observateur. Le déficit, s’il faut en parler, est aussi celui d’une culture neurotypique mal informée.
Cette inversion du regard a une portée plus large que l’autisme. Elle nous oblige à repenser ce qu’est, fondamentalement, l’empathie. Si l’empathie est définie comme la capacité d’un sujet à comprendre et résonner avec un autre, alors elle n’est pas une propriété individuelle, mais une propriété relationnelle, une qualité de l’interaction, conditionnée par la proximité ou la distance des dispositions cognitives en présence. Le concept même de « déficit empathique » devient suspect, dès lors qu’il occulte la question de savoir : empathie pour qui ? Les personnes autistes manifestent une empathie remarquablement fluide envers d’autres personnes autistes ; les personnes neurotypiques échouent largement à empathiser avec les personnes autistes. Le même verdict, appliqué symétriquement, aboutit à une conclusion dont la communauté scientifique commence seulement à prendre la mesure : il n’y a pas une intelligence sociale, il y en a (au moins) plusieurs, et ce sont leurs frottements, plus que les défaillances supposées de l’une d’elles, qui produisent ce que nous avons longtemps appelé le « handicap autistique ».
VII. Implications cliniques et pédagogiques
Reste à dire ce que cela engage, sur le plan clinique et pédagogique. Avoir présenté pendant des décennies les personnes autistes comme dénuées d’empathie a eu un coût considérable : honte intériorisée, diagnostics tardifs (singulièrement pour les femmes, dont les profils ont été masqués par des stratégies de camouflage), thérapies orientées vers la production d’apparences plus que vers l’élaboration du ressenti, exclusions silencieuses. Les conséquences psychiques sont documentées. Mitchell, Sheppard et Cassidy, en 2021, ont articulé un modèle développemental dans lequel les misperceptions répétées dont les personnes autistes font l’objet de la part de la majorité neurotypique nourrissent un cycle d’isolement et de détresse qui pèse lourdement sur leur santé mentale (Mitchell et al., 2021). L’enjeu n’est pas seulement épistémique. Il est de soin.
Sur le plan clinique, plusieurs déplacements me paraissent désormais incontournables.
D’abord, le travail d’évaluation lui-même doit cesser de prendre l’empathie pour un construit unidimensionnel. Les outils auto-rapportés comme l’Empathy Quotient de Baron-Cohen et Wheelwright ont longtemps confondu cognitif et affectif, et leurs items sur la « lecture sociale » sont sensibles au camouflage et à la honte intériorisée. Les approches multifacettes (Multifaceted Empathy Test) et l’évaluation séparée des dimensions sont devenues indispensables.
Ensuite, l’évaluation systématique de l’alexithymie, distincte du diagnostic d’autisme, devrait être un standard. Elle ouvre des voies thérapeutiques spécifiques (interventions sur l’interoception, thérapies axées sur la nomination émotionnelle, approches mind-body) qui ne se confondent pas avec une « rééducation sociale ».
Enfin, et peut-être surtout, le travail thérapeutique gagne à se déplacer : non plus apprendre à paraître empathique selon les codes neurotypiques, mais aider la personne à reconnaître, valider et exprimer ce qu’elle ressent réellement, y compris quand cela diffère, dans la forme, de ce qui est attendu.
Sur le plan pédagogique, un point qui me tient à cœur, étant donné qu’il touche à la formation des futurs enseignants comme à celle des professionnels du soin, il y a un déplacement parallèle à opérer. Tant que la formation des éducateurs, des psychologues scolaires et des thérapeutes véhicule l’idée que l’autisme est, par essence, un déficit d’empathie, elle équipe ses étudiants pour passer à côté de l’expérience autiste.
Trois corrections me paraissent prioritaires. Premièrement, intégrer le modèle de la double empathie aux curriculums : non comme une opinion alternative, mais comme un acquis empirique appuyé par des données expérimentales convergentes (Crompton et al., Sasson et al., Morrison et al.). Deuxièmement, déplacer l’objectif de l’« inclusion » : il ne s’agit pas seulement d’accommoder l’élève autiste à un environnement neurotypique, mais d’outiller les élèves et adultes neurotypiques à mieux décoder leurs pairs autistes. La responsabilité de la traduction est bilatérale. Troisièmement, prendre au sérieux la parole autiste dans la production scientifique elle-même : Milton, Crompton, Botha et bien d’autres chercheurs autistes ont produit un corpus dont la richesse théorique et méthodologique ne le cède en rien aux travaux non autistes, et dont la marginalisation a longtemps appauvri la discipline.
Pour les professionnels qui rencontrent au quotidien des personnes autistes, enseignants, médecins, soignants, collègues, la conséquence pratique tient à peu de choses, mais ces peu de choses changent tout. Ne pas confondre la maladresse pragmatique avec la froideur affective. Supposer le ressenti là où l’on ne perçoit pas son expression conventionnelle. Se demander si, dans tel échange qui « se passe mal », c’est l’autre qui manque d’empathie ou si c’est moi qui ne sais pas la reconnaître quand elle prend une autre forme. Cette dernière question, posée honnêtement, ouvre plus de portes que toutes les rééducations.
VIII. Coda : ce que le tube de dentifrice nous apprend
La vérité, plus rugueuse que le slogan ancien, est plus juste. Il y a chez beaucoup de personnes autistes une porosité au monde qui les expose à la surcharge, une éthique de l’exactitude qui rend le mensonge social pénible, une fidélité aux affects qui, faute d’être reconnue, se replie en détresse. Le tube de dentifrice n’est pas l’emblème d’un manque ; c’est l’emblème d’un excès de soin qui n’a pas trouvé son objet. Il y a là, je crois, une élégance philosophique : celle de quelqu’un qui, voyant l’autre pleurer, refuse les automatismes mous et cherche, même gauchement, ce qui pourrait vraiment aider.
Ce que les neurosciences de Shamay-Tsoory démontrent au niveau cérébral, ce que les méta-analyses confirment au niveau comportemental, ce que Milton, Crompton et Sasson établissent au niveau interactionnel converge vers une même thèse : l’empathie autiste existe, elle est souvent intense, et lorsqu’elle paraît absente, c’est presque toujours qu’on l’a cherchée dans la mauvaise langue.
Le geste rate. L’intention, elle, est d’une probité que nos théories devraient, depuis longtemps déjà, avoir cessé de méconnaître. Reste à apprendre, et c’est peut-être la tâche la plus difficile, parce qu’elle requiert d’humilier nos certitudes, à recevoir, dans le silence d’un homme ou d’une femme qui tend un tube de dentifrice, la forme exacte d’un soin qui ne savait pas comment se dire.
Références
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