La transparence comme architecture
Sur la cohérence acte-ressenti dans les fonctionnements neurodivergents, et sur l’erreur de projection qu’elle engendre
On prête volontiers aux personnes autistes une opacité émotionnelle. C’est l’inverse qu’il faudrait examiner : une transparence si structurelle qu’elle en devient un piège, celui de croire que l’autre est bâti sur le même plan.

Il y a des gens pour qui mentir est un geste ; pour d’autres, c’est un chantier. La différence n’est pas morale, elle est architecturale. Chez beaucoup de personnes autistes, et chez une partie des profils TDAH et à haut potentiel, la sincérité n’est pas d’abord une vertu cultivée : c’est un état par défaut, la conséquence d’un système où l’écart entre ce qui est ressenti et ce qui est montré coûte si cher qu’il devient, à terme, insoutenable. On ne fait pas ce qu’on ne ressent pas, non par héroïsme éthique, mais parce que le faux-semblant mobilise des ressources que d’autres n’ont même pas conscience de dépenser. C’est de cette asymétrie qu’il faut partir, parce qu’elle éclaire à la fois la grandeur du fonctionnement et le piège qu’il tend à celui qui l’habite : croire que le reste du monde est bâti sur le même plan.
I. Le prix du masque
Toute vie sociale est une scène ; Goffman (1973) en a fait la thèse fondatrice de la microsociologie : nous gérons des « faces », nous tenons des rôles, nous ajustons en permanence la représentation de nous-mêmes que nous donnons à voir. Mais ce que Goffman décrivait comme une dramaturgie fluide, quasi gratuite, automatisée au point d’en devenir invisible à ses propres acteurs, prend chez la personne autiste la forme d’un travail au sens le plus physique du terme. La littérature sur le camouflage social a donné un nom, une mesure et une phénoménologie à cette intuition ancienne des personnes concernées. Hull et ses collègues (2017), dans une étude qualitative au titre devenu emblématique (« Putting on my best normal »), décrivent ce que coûte le rôle : surveillance permanente de son propre visage, calibrage du contact oculaire, suppression des mouvements d’autorégulation, scénarisation anticipée des conversations, débriefing rétrospectif des interactions comme on repasse une bande. Les participants parlent d’épuisement, de perte du sentiment d’identité, du vertige de ne plus savoir où finit le personnage et où commence la personne. Les travaux qui ont suivi ont relié l’intensité de ce camouflage à l’anxiété, à la dépression et à l’effondrement fonctionnel que la communauté nommait burnout autistique bien avant que la recherche ne le formalise.
En France, Julie Dachez (2018) – docteure en psychologie sociale et elle-même autiste – a décrit ce même phénomène depuis l’intérieur et depuis le laboratoire à la fois : la « normalisation » comme injonction permanente, et le masque comme dette contractée envers soi-même, dont les intérêts se paient en épuisement et en dépersonnalisation. Josef Schovanec (2012) – qui signe d’ailleurs la préface du livre de Dachez ) raconte quant à lui, avec l’ironie douce qui est sa marque, ce que devient la conversation mondaine quand chaque implicite doit être calculé à la main : là où l’interlocuteur neurotypique surfe, lui rame… et l’on ne rame pas longtemps en donnant l’air de surfer.
Ce que ces travaux et ces témoignages établissent, en creux, c’est une asymétrie de coûts cognitifs. La présentation de soi relève, chez la plupart des gens, d’un traitement implicite, procédural, économique ; elle relève chez la personne autiste d’un traitement contrôlé, délibéré, explicite – une compensation, pour reprendre le terme désormais consacré : reconstruire par la voie algorithmique ce que d’autres obtiennent par la voie intuitive. Or un système qui doit tout expliciter ne peut pas se payer le luxe du double discours. Le mensonge social ordinaire, celui que DePaulo et ses collègues (1996) ont documenté comme survenant dans environ une conversation sur cinq chez l’adulte tout-venant, sans culpabilité notable ni effort mesurable, suppose de tenir simultanément trois registres : ce que je ressens, ce que je montre, et la comptabilité de l’écart entre les deux. Quand le deuxième registre coûte déjà tout, le troisième est prohibitif. Il ne s’agit donc pas de dire que la personne autiste ne peut pas mentir (elle le peut, laborieusement) mais que son économie interne rend le mensonge structurellement déficitaire. La cohérence acte-ressenti n’est pas une posture : c’est un budget.
Et comme tout ce qui est budgétaire, elle finit par devenir éthique. Ce qui commence en contrainte s’achève en valeur : à force de ne pas pouvoir se dédoubler à bas coût, on érige l’unité de soi en principe, et l’on a raison de le faire : la sincérité contrainte n’est pas moins sincère que la sincérité choisie, elle est seulement plus solide, parce qu’elle ne dépend pas de l’humeur. Mais il faut garder en mémoire cette généalogie : c’est une éthique née d’une architecture. Nous verrons que c’est précisément ce qui la rend difficile à exporter.
II. Le cliché renversé : alexithymie et granularité
Le sens commun, nourri de représentations datées, voudrait que la personne autiste soit opaque à elle-même (froide, ou illisible de l’intérieur). La réalité empirique est plus intéressante, parce qu’elle est bimodale. Oui, l’alexithymie (la difficulté à identifier et à décrire ses propres états émotionnels) est surreprésentée dans les populations autistiques : la méta-analyse de Kinnaird, Stewart et Tchanturia (2019) situe sa prévalence autour de 50 %, contre 5 à 10 % en population générale. Il n’est pas indifférent, au passage, que la généalogie du concept soit largement francophone : avant que Sifneos ne forge le mot, Marty et de M’Uzan (1963) avaient décrit, sous le nom de pensée opératoire, cette vie psychique collée au factuel, pauvre en fantasme et en éprouvé nommé, preuve que la question de l’accès au ressenti travaille la clinique de langue française depuis soixante ans.
Mais le chiffre de Kinnaird dit deux choses à la fois, et l’on n’en retient d’ordinaire qu’une. Il dit qu’environ la moitié des personnes autistes présentent ce trait ; il dit aussi que l’autre moitié ne le présente pas. Et Bird et Cook (2013) ont soutenu de façon convaincante que l’alexithymie est un trait co-occurrent, non un constituant de l’autisme : ce qui a longtemps passé pour un déficit émotionnel « autistique » serait en réalité l’effet de cette co-occurrence, et s’estompe largement quand on la contrôle. Le cliché, en somme, confond la moitié avec le tout, et le voisin avec l’habitant.
Chez cette autre moitié, l’introspection prend souvent une forme que Lisa Feldman Barrett (2017) appellerait une haute granularité émotionnelle : la capacité à découper l’expérience affective en catégories fines, différenciées, nommables : distinguer l’irritation de la frustration, la mélancolie de la déception, l’inconfort sensoriel de l’angoisse sociale, et dater le moment où le premier a amorcé la seconde. Dans le cadre constructionniste de Barrett, cette granularité fait bien davantage que décrire : elle régule, car nommer finement, c’est déjà agir sur ce qu’on nomme. Soyons honnêtes sur l’état du terrain, cependant : la démonstration directe d’une granularité supérieure chez les personnes autistes non alexithymiques reste un chantier ouvert, et les travaux sur la conscience émotionnelle en contexte autistique soulignent surtout l’hétérogénéité massive des profils. Mais la convergence est forte entre l’observation clinique, les récits en première personne et ce que Laurent Mottron (2004) a établi sur un plan plus général : le fonctionnement autistique n’est pas un fonctionnement typique amputé, c’est une autre intelligence, un traitement perceptif et catégoriel qui, tourné vers le monde, produit cette acuité pour le détail et la structure que l’on connaît, et qui, tourné vers soi, produit une cartographie intérieure d’une précision taxonomique. On ne ressent pas « mal », en bloc ; on ressent une saturation auditive de tel type, doublée d’un sentiment d’injustice procédurale, et l’on peut produire l’horodatage.
Un tel système engendre une conséquence comportementale directe : quand la carte intérieure est précise, l’acte qui la trahirait devient immédiatement détectable (par soi-même d’abord). Là où beaucoup vivent la dissonance comme un léger bruit de fond qu’on apprend à ignorer, elle retentit ici comme une alarme catégorielle, datée, nommée. D’où cette éthique incarnée, non délibérée, qui frappe tant chez certaines personnes neurodivergentes : elles ne choisissent pas la cohérence, elles l’habitent. Merleau-Ponty (1945) dirait qu’il n’y a pas ici un intérieur qui déciderait de se traduire fidèlement au-dehors : le corps est l’expression, l’acte est le ressenti devenu visible, sans instance intermédiaire chargée du maquillage. C’est une manière d’être au monde où la traduction est si directe qu’elle ne laisse pas de place au traducteur, donc pas de place au traître.
III. L’erreur symétrique : projeter son système d’exploitation
Et c’est ici que le raisonnement doit accomplir son geste le plus inconfortable : se retourner contre celui qui le tient. Car la personne qui fonctionne ainsi commet volontiers une erreur d’une élégance parfaite : elle suppose que l’autre fonctionne de même. Puisque chez moi l’acte est un indice fiable du ressenti, l’acte de l’autre doit l’être aussi ; puisque chez moi dire est s’engager, sa parole l’engage ; puisque chez moi le faux-semblant coûterait tout, son faux-semblant ne peut être qu’une dépense délibérée, donc une trahison préméditée. Le syllogisme est impeccable. Il n’a qu’un défaut : sa prémisse implicite (l’autre est bâti comme moi) est probablement fausse. L’autre n’opère pas sur le même système d’exploitation ; il exécute peut-être la même instruction apparente avec un coût, une intention et une signification entièrement différents.
Damian Milton (2012) a donné à cette symétrie son nom désormais classique : le problème de la double empathie. Le déficit de lecture mutuelle n’appartient à aucun cerveau en propre ; il loge dans l’interface entre deux neurotypes : un problème de version, pas de panne. Les données expérimentales sont venues étayer l’intuition, et dans le sens le moins attendu : Sheppard et ses collègues (2016) ont montré que les observateurs neurotypiques peinent à lire les états mentaux des personnes autistes (l’illisibilité, longtemps imputée à un seul camp, est bidirectionnelle). Et Crompton et al. (2020), dans une élégante expérience de chaîne de transmission, ont montré que l’information circule aussi efficacement entre personnes autistes qu’entre personnes neurotypiques : c’est la chaîne mixte qui perd le signal. La compréhension cesse alors d’être une compétence que l’un posséderait et l’autre pas : elle devient une affaire d’appariement. Deux modems de même protocole se parlent ; deux protocoles différents produisent du bruit, et chacun impute le bruit à l’autre.
Il faut alors admettre le corollaire, moins souvent formulé parce qu’il blesse une fierté légitime : la double empathie coupe dans les deux sens. La personne neurodivergente qui prête à autrui sa propre transparence commet, structurellement, la même erreur de projection que le neurotypique qui lui prête sa propre duplicité aisée : même geste, systèmes inversés. L’un lit du mensonge là où il y a littéralité ; l’autre lit de la trahison là où il n’y a que la dramaturgie ordinaire de Goffman, cette gestion des faces où l’écart entre ressenti et montré n’est ni coûteux, ni vécu comme un mensonge, ni même toujours conscient. Le collègue qui lance « il faudra qu’on déjeune un de ces jours » sans intention de déjeuner n’éprouve, le plus souvent, aucune dissonance : son système traite l’énoncé comme un lubrifiant relationnel, un geste phatique, pas comme un contrat. Le juger à l’aune d’un système où toute parole est performative (où dire, c’est faire, toujours), c’est le condamner pour un crime que sa machine ne commet pas au prix qu’on imagine. Inversement, exiger de la personne autiste qu’elle pratique ce petit théâtre « comme tout le monde », c’est lui facturer au tarif fort ce que les autres obtiennent gratuitement, et s’étonner ensuite qu’elle fasse faillite.
Le paradoxe mérite d’être savouré : c’est précisément la solidité éthique du fonctionnement (cette unité acte-ressenti chèrement acquise) qui rend la projection si tentante et si difficile à débusquer. On se méfie de ses vices ; on ne se méfie jamais assez de ses vertus. Une théorie de l’autre bâtie sur sa propre probité reste une théorie bâtie sur un échantillon d’une personne.
Coda
Il y aurait une conclusion paresseuse : renvoyer chacun à son relativisme : tous les systèmes se valent, personne ne comprend personne, dispersez-vous. Elle serait indigne du problème. La conclusion exigeante est autre. La cohérence acte-ressenti des profils neurodivergents est un fait : coûteusement acquis, empiriquement étayé, éthiquement précieux, et il n’est pas question de le relativiser. Mais un fait sur soi n’est jamais une théorie de l’autre. La granularité qui rend si finement lisible le paysage intérieur devient, tournée vers autrui, un instrument mal calibré : elle mesure avec une précision admirable des grandeurs qui, chez l’autre, n’existent peut-être pas sous cette forme (ou pas à ce prix). Le travail – le vrai, celui que Milton appelle de ses vœux et que la clinique francophone, de Marty à Mottron, prépare à sa manière depuis longtemps – n’est pas d’apprendre à l’un des deux systèmes à imiter l’autre. C’est de bâtir, entre les deux, quelque chose comme une couche de compatibilité : la conscience réciproque que la parole de l’un est un acte, et la parole de l’autre, parfois, seulement un geste, et qu’aucun des deux, en cela, ne ment vraiment. Traduire n’est pas trahir ; c’est admettre qu’il y a deux langues.
Références
- Barrett, L. F. (2017). How Emotions Are Made: The Secret Life of the Brain. Houghton Mifflin Harcourt.
- Bird, G., & Cook, R. (2013). Mixed emotions: The contribution of alexithymia to the emotional symptoms of autism. Translational Psychiatry, 3(7), e285.
- Crompton, C. J., Ropar, D., Evans-Williams, C. V., Flynn, E. G., & Fletcher-Watson, S. (2020). Autistic peer-to-peer information transfer is highly effective. Autism, 24(7), 1704–1712.
- Dachez, J. (2018). Dans ta bulle ! Les autistes ont la parole : écoutons-les. Marabout.
- DePaulo, B. M., Kashy, D. A., Kirkendol, S. E., Wyer, M. M., & Epstein, J. A. (1996). Lying in everyday life. Journal of Personality and Social Psychology, 70(5), 979–995.
- Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne, t. 1 : La présentation de soi (trad. A. Accardo). Éditions de Minuit. (Éd. originale 1959.)
- Hull, L., Petrides, K. V., Allison, C., Smith, P., Baron-Cohen, S., Lai, M.-C., & Mandy, W. (2017). « Putting on my best normal »: Social camouflaging in adults with autism spectrum conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders, 47(8), 2519–2534.
- Kinnaird, E., Stewart, C., & Tchanturia, K. (2019). Investigating alexithymia in autism: A systematic review and meta-analysis. European Psychiatry, 55, 80–89.
- Marty, P., & de M’Uzan, M. (1963). La pensée opératoire. Revue française de psychanalyse, 27 (n° spécial, XXIIIᵉ Congrès des psychanalystes de langues romanes), 345–356.
- Merleau-Ponty, M. (1945). Phénoménologie de la perception. Gallimard.
- Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: The « double empathy problem ». Disability & Society, 27(6), 883–887.
- Mottron, L. (2004). L’autisme : une autre intelligence. Diagnostic, cognition et support des personnes autistes sans déficience intellectuelle. Mardaga.
- Schovanec, J. (2012). Je suis à l’Est ! Savant et autiste : un témoignage unique. Plon.
- Sheppard, E., Pillai, D., Wong, G. T.-L., Ropar, D., & Mitchell, P. (2016). How easy is it to read the minds of people with autism spectrum disorder? Journal of Autism and Developmental Disorders, 46(4), 1247–1254.