| | |

Se nommer soi-même : les dérives de l’auto-diagnostic

Nommer ce qu’on est, le besoin est légitime. Mais entre la reconnaissance de soi et la certitude diagnostique, il y a un espace que ni un livre de grande surface ni un fil Reddit ne peuvent honnêtement combler.

Il y a quelque chose de profondément humain dans le besoin de mettre un nom sur ce qu’on est. Pas une faiblesse, une nécessité. Le langage est ce par quoi l’expérience devient transmissible, partageable, supportable. Alors quand quelqu’un découvre, à trente-cinq ans, qu’il existe un mot pour cette façon d’habiter le monde qui l’a toujours distingué des autres sans qu’il sache pourquoi, ce mot fait l’effet d’une fenêtre ouverte dans une pièce close depuis toujours. Sauf que la fenêtre peut aussi donner sur un couloir de miroirs.

Le miroir et ce qu’il déforme

En 1949, Bertram Forer soumet à ses étudiants un test de personnalité, puis remet à chacun un profil présenté comme personnalisé. En réalité, tout le monde reçoit le même texte : vague, flatteur, suffisamment universel pour que chacun s’y reconnaisse pleinement. Adhésion moyenne : 4,26 sur 5. L’article s’intitule The fallacy of personal validation et reste, soixante-quinze ans plus tard, l’une des démonstrations les plus nettes que la psychologie ait produites (Forer, 1949).

Ce que Forer observait en laboratoire, on peut le lire aujourd’hui sur la quatrième de couverture de n’importe quel ouvrage grand public sur le haut potentiel ou l’autisme : vous pensez différemment, vous ressentez plus intensément, vous vous sentez souvent incompris. Des formulations qui ne décrivent personne en particulier et dans lesquelles chacun se reconnaît parfaitement – mécanisme d’autant plus efficace qu’il s’adresse précisément à des individus en quête de reconnaissance. Ce n’est pas de la naïveté. C’est de la cognition ordinaire, fonctionnant exactement comme prévu.

Mais l’effet Barnum ne suffit pas à expliquer ce qui se passe ensuite. Il décrit l’adhésion initiale, pas la trajectoire. Ce qui transforme une reconnaissance en conviction, c’est souvent la rencontre d’une personne diagnostiquée dont le récit résonne avec une force inattendue. « Mais c’est exactement moi. » La projection identificatoire prend alors le relais : l’individu perçoit dans l’autre un reflet de lui-même et rabat cette perception sur sa propre identité comme s’il s’agissait d’une révélation. La ressemblance partielle devient preuve. L’analogie devient identité. Et le glissement est d’autant plus difficile à percevoir qu’il s’opère dans un registre émotionnel intense, celui de la reconnaissance, de la fin d’une errance.

Ce que la littérature de grande surface fabrique

Le marché éditorial autour des neurodivergences a produit une quantité considérable d’ouvrages dont la rigueur scientifique est, pour le moins, inégale. Howard-Jones (2014) a formalisé dans le champ des neurosciences de l’éducation le concept de neuromythe, cette fausse croyance sur le fonctionnement cérébral, suffisamment plausible pour traverser les filtres critiques ordinaires. La littérature grand public en génère à flux tendu, non par malveillance mais parce que la simplification est la condition de la lisibilité commerciale, et que la nuance clinique ne se vend pas.

On y rencontre des typologies binaires séduisantes mais réductrices, des listes de traits présentées comme des marqueurs pathognomoniques alors qu’elles décrivent des variations humaines ordinaires, et surtout un glissement sémantique caractéristique : le HPI comme génie incompris, l’autisme de haut niveau comme singularité supérieure. Ce déplacement (du clinique au statutaire) n’est pas anodin. Il transforme le diagnostic en insigne identitaire. Et dès lors, l’auto-diagnostic n’est plus une hypothèse sur soi : c’est une revendication, avec tout ce que cela implique en termes de résistance à la contradiction.

Ce que les communautés fabriquent, elles aussi

La dynamique change encore quand cette reconnaissance de soi rencontre un groupe. Les travaux de Tajfel et Turner sur la théorie de l’identité sociale (1979) ont établi quelque chose de simple et de robuste : l’appartenance à un groupe modifie la perception de soi de manière rétrospective autant que prospective. On ne se contente pas de rejoindre un groupe, on devient ce que le groupe définit, y compris en réinterprétant son propre passé à cette lumière. La dissonance cognitive (Festinger, 1957) fait le reste : ce qui contredit l’identité adoptée est écarté, minimisé, réinterprété.

Les communautés en ligne organisées autour de l’identité neuro-atypique offrent un terrain d’observation saisissant. Ce que la recherche commence à documenter – notamment à partir de la circulation massive de contenus sur TikTok et Reddit depuis 2020 – c’est une forme de cristallisation symptomatologique par conformité : des individus qui, au contact prolongé de ces espaces, voient progressivement émerger des caractéristiques jusqu’alors absentes ou marginales dans leur répertoire comportemental, sans simuler consciemment quoi que ce soit.

Ce phénomène s’appuie sur un substrat cognitif bien établi. Elizabeth Loftus a passé sa carrière à démontrer que la mémoire n’est pas un enregistrement, c’est une reconstruction permanente, orientée par les croyances et attentes du moment (Loftus, 1997). Convaincu d’être autiste, on réinterprète l’enfance, on réordonne les souvenirs, on construit une cohérence narrative qui ressemble à un diagnostic sans en être un. Le passé se réécrit sincèrement, ce qui le rend d’autant plus difficile à interroger, et d’autant plus résistant à l’examen clinique. Ce n’est pas de la simulation. C’est quelque chose de plus subtil et, à certains égards, de plus préoccupant : une mémoire autobiographique restructurée autour d’une identité empruntée, qui finit par fonctionner comme une mémoire authentique.

Les conséquences pratiques méritent d’être nommées sans détour : demandes de soins inadaptés, consommation de traitements inutiles voire délétères, et – paradoxe cruel – passage à côté d’une problématique réelle, sous-jacente, qui aurait mérité une évaluation rigoureuse. L’étiquette choisie peut masquer ce qu’un œil clinique aurait su voir.

Le diagnostic n’est pas le Graal – mais il n’est pas rien non plus

Ce serait une erreur symétrique que d’ériger le diagnostic institutionnel en vérité absolue par opposition à l’auto-diagnostic défaillant. Le diagnostic psychiatrique et neuropsychologique est un outil, construit à partir de critères consensuels nécessairement provisoires. Les révisions successives du DSM l’illustrent avec une éloquence que certains trouvent inquiétante : ce qui était pathologie hier ne l’est plus aujourd’hui, et la prochaine édition redistribuera encore les cartes. Le diagnostic est une photographie prise à un instant T, dans un contexte culturel daté, par un clinicien lui-même situé dans ses propres représentations, avec des outils dont les biais sont réels. Les biais de genre dans le diagnostic de l’autisme, particulièrement documentés, en sont l’illustration la plus frappante : des décennies de femmes autistes non diagnostiquées parce que les critères avaient été construits sur des populations masculines (Lai et al., 2015).

L’étiquette, si elle peut être utile, ne dit jamais tout de ce qu’on est. Le danger n’est pas dans le diagnostic lui-même, mais dans le rapport qu’on entretient avec lui : quand il devient le centre gravitationnel d’une identité, il réduit la complexité d’un être humain à une catégorie nosographique qui sera révisée à la prochaine édition du manuel. On n’est pas son diagnostic. On est une personne qui présente certaines caractéristiques correspondant à certains critères décrits dans un outil clinique imparfait et provisoire, ce qui est très différent.

Ce que la quête dit, en dessous

Ce serait une erreur, enfin, de s’en tenir au seul diagnostic critique. Derrière l’auto-diagnostic, même dans ses formes les plus fragiles épistémologiquement, il y a presque toujours quelque chose de réel : une expérience de décalage durable, une fatigue de ne pas comprendre pourquoi les choses coûtent autant, un besoin de sens que Viktor Frankl aurait reconnu immédiatement (1959). La logothérapie part d’une observation simple : l’être humain peut traverser presque n’importe quoi à condition de comprendre pourquoi. L’auto-diagnostic est souvent une tentative (maladroite dans sa forme, légitime dans son élan) de répondre à cette question.

Le problème n’est pas le besoin. Il est dans ce qu’on lui propose comme réponse. Une étiquette n’est pas une compréhension, elle peut en être le début, si elle ouvre vers un travail d’élucidation réel avec un clinicien compétent. Elle devient un substitut quand elle clôt la question au lieu de l’approfondir, quand l’identité diagnostique remplace l’enquête sur soi plutôt qu’elle ne la fonde.

Se connaître reste la tâche la plus longue et la moins achevable qui soit. Elle supporte mal les raccourcis, même ceux qui, au moment où on les emprunte, ressemblent exactement à une arrivée.

Références

  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  • Forer, B. R. (1949). The fallacy of personal validation. Journal of Abnormal and Social Psychology, 44(1), 118-123.
  • Frankl, V. E. (1959). Man’s Search for Meaning. Beacon Press.
  • Howard-Jones, P. A. (2014). Neuroscience and education: Myths and messages. Nature Reviews Neuroscience, 15(12), 817-824.
  • Lai, M.-C., Lombardo, M. V., Auyeung, B., Chakrabarti, B., & Baron-Cohen, S. (2015). Sex/gender differences and autism. JAACAP, 54(1), 11-24.
  • Loftus, E. F. (1997). Creating false memories. Scientific American, 277(3), 70-75.
  • Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The Social Psychology of Intergroup Relations. Brooks/Cole.

Similar Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *