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Mon besoin d’être aimé est grand, mais moins grand que mon besoin d’être libre

« Le désir d’être aimé est la dernière illusion. Renoncez-y, et vous serez libre. » Margaret Atwood

On croit toujours que le manque d’amour est notre blessure la plus profonde. Chez moi, ce n’est pas la première. Il y en a une autre, dessous, que la tendresse même n’arrive pas à apaiser.

On naît en réclamant un visage. Avant la parole, avant la faim peut-être, il y a cette main qui cherche et ce cri qui n’attend pas du lait mais des yeux. Être aimé : le premier des besoins, celui qui précède les autres et qui les teinte tous. On ne fait ensuite qu’en décliner les formes. On écrit pour être lu, on se tait pour être deviné, on se montre et l’on se cache dans le même geste, espérant qu’on viendra nous chercher jusque dans nos cachettes. Personne n’y échappe. Moi non plus. Moins que personne, sans doute, qui ai si longtemps confondu le silence d’autrui avec un verdict.

Et pourtant.

Il y a, sous ce besoin, ou au-dessus (je n’ai jamais su dire si c’est une cave ou un ciel), un autre besoin, plus ancien encore, plus têtu, qui ne se laisse ni nourrir ni consoler : celui de n’appartenir à personne. Non par froideur. Par une nécessité aussi physique que la respiration. J’ai toujours aimé le mieux depuis un seuil, une porte laissée ouverte derrière moi, la certitude tranquille que je pourrais partir. Qu’on me ferme cette porte, fût-ce avec de la tendresse, fût-ce pour mon bien, et l’air vient à manquer. La main qui me retient, même douce, je la sens d’abord comme une menotte avant de la reconnaître comme une caresse.

Voilà le scandale intime que je mets si longtemps à m’avouer : être aimé me fixe, et je suis fait pour bouger. L’amour, dans sa pente naturelle, veut posséder ; il demande des comptes au nom même de ce qu’il donne ; il transforme l’élan en dû. Et moi, à l’instant précis où je deviens un dû, je cesse d’être moi. On a cru me garder, on n’a gardé qu’une statue de moi, polie par l’attente, et le vivant s’est échappé par la fenêtre qu’on avait oublié de surveiller.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce que je cherche n’est pas l’isolement. L’isolement est une liberté pauvre, un manque qu’on n’a pas choisi. La solitude, elle, je l’aime : elle me ressource, elle est le lieu où je me retrouve, et je l’aime d’autant plus que je suis libre d’en sortir. Ce que je veux est plus difficile et plus rare : rester libre dans le lien, aimer sans être capturé, être aimé sans être tenu. Donner ma présence sans signer de cession. C’est presque toujours incompris, parce que cela ressemble, vu de l’extérieur, à de la tiédeur. Ce n’en est pas. C’est l’inverse : c’est aimer assez la liberté de l’autre pour ne pas vouloir la mienne en échange de la sienne.

Il vient un jour où il faut hiérarchiser ses faims. Non pas renoncer, hiérarchiser. Le besoin d’être aimé reste, intact, brûlant, et je ne le renierai pas : il serait malhonnête de jouer l’affranchi quand on tremble encore au moindre regard. Mais quand les deux faims s’opposent, quand il faut choisir entre la chaleur d’une cage et le froid clair du dehors, je sais désormais, sans triomphe et sans drame, ce qui l’emporte.

Mon besoin d’être aimé est grand, mais moins grand que mon besoin d’être libre.

Ce n’est pas une victoire. C’est une fidélité. La dernière, peut-être, celle qu’on garde quand on a renoncé à toutes les autres : la fidélité à ce point en soi que nul amour ne doit pouvoir acheter, sous peine qu’il ne reste plus personne à aimer.

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