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L’existence comme acte : choisir ou se perdre

« Ne pas choisir, c’est déjà choisir » – cette formule, attribuée à Kierkegaard, sonne comme un paradoxe. Elle est en réalité une mise en demeure : celle de prendre acte que l’existence ne tolère pas l’abstention, et que chaque silence décisionnel est lui-même une réponse – sourde, subie, mais réelle.

Il est des vérités philosophiques qui résistent au temps non parce qu’elles consolent, mais parce qu’elles dérangent. Celle que Søren Kierkegaard a placée au cœur de sa pensée en est l’une des plus incisives : l’existence authentique ne se reçoit pas : elle se conquiert, décision après décision.

Dans une époque saturée d’options, de comparaisons infinies et d’injonctions contradictoires, la paralysie décisionnelle est devenue une pathologie silencieuse du quotidien. Le psychologue Barry Schwartz l’a montré empiriquement dans The Paradox of Choice (2004) : au-delà d’un certain seuil, la multiplication des possibles n’émancipe pas, elle inhibe. Elle transforme la liberté en fardeau, et l’individu en spectateur de sa propre vie.

Kierkegaard avait anticipé ce vertige bien avant les neurosciences. Dans Le Concept de l’angoisse (1844), il décrit l’angoisse non comme une pathologie à fuir, mais comme le « vertige de la liberté » – ce trouble singulier qui saisit l’être au bord de ses propres possibles. Ce n’est pas la peur d’un danger précis ; c’est le face-à-face avec le fait que tout est possible, et que choisir l’un, c’est renoncer aux autres. Une tension que les travaux contemporains en neurosciences décisionnelles – notamment ceux d’Antonio Damasio sur le rôle des émotions dans la prise de décision (Descartes’ Error, 1994) – confirment à leur manière : décider engage la totalité de l’être, corps et affect compris.

Mais c’est ici que Kierkegaard effectue un renversement fondamental. L’angoisse, loin d’être un signal d’alarme à éteindre, devient l’indicateur de notre capacité à nous constituer librement. Elle signale que quelque chose de réel est en jeu (notre identité, notre trajectoire, notre rapport au monde). Refuser de décider, c’est donc refuser de s’engager dans cette constitution de soi. C’est s’absenter de sa propre existence.

Et pourtant, l’inaction se déguise volontiers en prudence. On attend le bon moment, les bonnes conditions, les bonnes garanties. On accumule les informations dans l’espoir d’une certitude qui ne viendra pas – car la certitude absolue est, par définition, étrangère à la condition humaine. Les travaux sur la procrastination décisionnelle (Tice & Baumeister, 1997) montrent qu’à long terme, ce report systématique génère davantage de détresse psychologique que les décisions regrettées elles-mêmes. Ce n’est pas l’erreur qui blesse le plus profondément, c’est l’absence de choix, ce blanc dans le récit de soi.

Choisir, c’est donc s’écrire. Dans sa conception des stades de l’existence (esthétique, éthique, religieux), Kierkegaard trace une ligne de croissance qui exige à chaque étape un saut : non une déduction logique, mais un acte de volonté assumé dans l’incertitude. C’est ce que le philosophe Paul Ricœur prolongera plus tard sous le concept d’identité narrative: nous ne découvrons pas qui nous sommes, nous le construisons dans la cohérence de nos décisions, dans le fil de nos engagements (Soi-même comme un autre, 1990).

Agir avec courage ne signifie pas agir sans peur. Cela signifie agir malgré elle, reconnaître que la peur de se tromper est inhérente à tout choix qui compte vraiment. Les recherches en psychologie positive, notamment celles de Carol Dweck sur le growth mindset (2006), convergent ici : ce n’est pas l’absence d’erreur qui forge la résilience, c’est la capacité à intégrer l’erreur comme donnée constitutive de l’apprentissage et de la croissance.

Assumer ses décisions – y compris celles qui vacillent, y compris celles dont on ne voit pas encore le sens – c’est refuser de se dissoudre dans le regard des autres ou dans le flux indifférent des événements. C’est affirmer, au sens le plus kierkegaardien du terme, que je suis quelqu’un qui choisit, donc quelqu’un qui existe.

Avoir confiance en sa voie ne demande pas une foi aveugle en l’avenir. Cela demande une fidélité lucide à ce qui nous constitue : nos valeurs, nos intuitions, cette boussole intérieure que l’on apprend à écouter précisément en la sollicitant, jamais en la mettant en veille.

Il reste une dernière vérité, peut-être la plus inconfortable de toutes : ne pas choisir, c’est aussi un choix. Un choix par défaut, silencieux, qui délègue à l’inertie ou aux autres le soin de dessiner notre vie. Kierkegaard n’aurait pas dit que c’est un mauvais choix, il aurait dit que c’est un choix inauthentique, une façon de vivre à côté de soi-même.

L’existence pleine n’est pas celle qui accumule les bonnes décisions. C’est celle qui ose en prendre, qui accepte l’incertitude comme territoire naturel de l’humain, et qui reconnaît dans chaque choix, même tremblant, une signature de présence au monde.

Références

  • Schwartz, B. (2004). The Paradox of Choice: Why More Is Less. Harper Perennial.
  • Damasio, A. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain. Putnam.
  • Kierkegaard, S. (1844/1990). Le Concept de l’angoisse (trad. P.-H. Tisseau). Gallimard.
  • Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.
  • Tice, D. M., & Baumeister, R. F. (1997). Longitudinal study of procrastination, performance, stress, and health: The costs and benefits of dawdling. Psychological Science, 8(6), 454–458.
  • Dweck, C. S. (2006). Mindset: The New Psychology of Success. Random House.

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