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La miséricorde des pères

« Une mère ne peut être tenue responsable d’avoir tué son enfant : son corps a agi à sa place. » Cette phrase, on pourrait la signer en 1870 comme en 2026 : c’est justement le problème. À Plymouth, on défend une femme avec l’exacte arme qui servait, hier, à les mettre toutes sous tutelle.

Le 15 juin 2023, dans l’Ohio, Chad Doerman a abattu ses trois fils (trois, quatre et sept ans) et blessé leur mère. Il avait évoqué de « mauvaises pensées » et un besoin d’aide ; ses avocats ont plaidé la démence, puis y ont renoncé. Nul n’a lancé de campagne « le système l’a abandonné ». Trois ans plus tard, dans le Massachusetts, une mère a étranglé ses trois enfants et un chœur s’est levé pour dire, précisément, qu’elle avait été abandonnée. Le meurtre est un meurtre. Mais la même arme, on le voit, n’excuse pas les deux mains de la même façon et c’est cette asymétrie, bien plus que les hormones, qui demande à être regardée en face.

Tout un procès peut tenir dans un mot. À Plymouth, tandis que neuf femmes et trois hommes délibèrent, deux psychiatres se sont affrontés des heures sur une seule frontière : psychose ou dépression. Nul ne conteste les faits : elle a étranglé Cora, Dawson et Callan, puis s’est tailladé la gorge et les poignets avant de se jeter d’une fenêtre. Ce qui se joue, c’est un diagnostic : y avait-il, à cet instant, une conscience capable de savoir que l’acte était mal ? La défense parle d’une voix impérative, d’une force étrangère ayant pris possession du corps ; l’accusation, d’une dépression sévère mais lucide, qui savait distinguer le bien du mal. Question clinique, coupante et, c’est décisif, non genrée : la même frontière acquitterait un père en pleine bouffée délirante.

Voilà la salle. Mais autour de la salle, dans le chœur qui soutient l’accusée, l’argument change insensiblement d’échelle. Il cesse de parler d’une femme rompue par la maladie pour parler des mères, de leur corps, de leurs hormones, du « quatrième trimestre », de ce que « n’importe quelle mère aurait pu ». Et c’est là, dans ce glissement (du cas à la classe, de la pathologie à la physiologie, de « elle a sombré » à « une mère ne s’appartient pas ») que gît une ironie que ces voix n’aperçoivent pas. L’arme qu’elles saisissent pour défendre une femme est celle qu’on avait forgée pour les tenir toutes en tutelle.

Rappelons de quoi cette arme est faite. Dans les années 1920, l’époque même du « sexiste » de l’image, l’endocrinologie naissante érige les glandes sexuelles en organe maître, gouverneur de la personnalité entière. Louis Berman publie The Glands Regulating Personality (1921) : on y lit le caractère, et la place assignée à chaque sexe, dans sa chimie interne. En amont, tout un fleuve : l’hystérie, née du nom grec de l’utérus ; la « périodicité » menstruelle censée disqualifier la femme du raisonnement soutenu ; l’argument, tout frais après le suffrage de 1920, qu’un être si biologiquement instable n’est pas taillé pour les responsabilités de la cité. « La femme est gouvernée par son corps, donc inapte à la pleine responsabilité » : cet énoncé n’était pas une injure de trottoir, c’était une science d’État. Et c’est exactement lui que les aïeules (suffragettes, premières bachelières, premières jurées) ont passé un siècle à démonter, os par os, pour établir une seule chose : que la femme est un sujet, auteur de ses actes, apte au vote, au prétoire, à la responsabilité morale entière.

Que fait alors l’essentialiste maladroite de 2026 ? Pour arracher un acquittement, elle rouvre l’arsenal. Elle plaide que le corps a agi à la place du sujet, que les hormones, la maternité, la biologie ont suspendu l’agent. Elle croit tendre un bouclier ; c’est l’épée des adversaires de ses grands-mères qu’elle empoigne, par la lame. Le legs pour lequel on a saigné (nous sommes responsables, donc nous sommes libres) elle le dépense au comptant pour acheter une irresponsabilité.

On ne peut pas hisser l’agentivité en étendard et, sitôt l’horreur venue, tout verser au compte du mari, des médecins, du système (n’importe qui sauf elle). Mais le piège n’est pas dans le mot « féminisme », il est dans le mot « responsabilité ». Revendiquer l’autonomie d’un sexe n’oblige à rien nier de la responsabilité d’un acte ; et reconnaître qu’une psychose précise a défait l’agent, chez une femme comme chez un homme, ce n’est pas dételer la responsabilité, c’est en appliquer la définition. L’incohérence, la vraie, n’est pas celle d’une idée : c’est celle de qui réclame l’autonomie comme un droit et la dépose comme un fardeau dès qu’elle pèse.

Et l’ironie a un fond plus noir. Ce geste n’est même pas neuf. Le XIXᵉ siècle avait déjà sa machine à excuser les mères : la « folie puerpérale ». Des juges et des jurys d’hommes acquittaient volontiers les infanticides sous ce chef, répugnant à envoyer ces femmes à la potence ; l’historienne Hilary Marland a résumé l’affaire d’un titre : Getting Away with Murder ? Mais cette clémence avait un coût, et il a été nommé : dire « seule une folle ferait cela », c’était sauver la femme du gibet en lui retirant son statut d’agent, confirmer qu’elle n’était pas maîtresse d’elle-même, réinstaller le cliché de la créature faible et sans empire sur ses actes. Miséricorde et mépris n’étaient pas deux attitudes : c’étaient les deux faces d’un seul paternalisme. L’essentialiste d’aujourd’hui, croyant inventer une mansuétude féministe, rejoue le gentleman victorien : elle épargne la femme en la déclarant irresponsable, c’est-à-dire mineure.

Reviens alors à l’homme du début. Doerman ne rouvre pas un second dossier : il ferme le premier. Regarde le double script que le siècle nous a légué. La mère est présumée non-agente (l’amour maternel serait si naturel que sa transgression doit être maladie, force étrangère, corps qui a pris la main), alors on l’excuse. Le père est présumé plein agent (sa violence doit donc être un choix mauvais), alors ses « mauvaises pensées », son appel à l’aide glissent sans laisser de trace, et nul ne songe à écrire que le système l’a lâché. Or ces deux présomptions ne s’opposent pas : c’est le même essentialisme, distribué selon le sexe. La main qui refuse à la femme le statut de sujet, en l’excusant comme on excuse un mineur, est celle qui refuse à l’homme la possibilité d’être malade, en le condamnant comme on condamne un monstre. L’asymétrie n’est pas dans le verdict (la démence fut plaidée des deux côtés) mais dans la clameur : à elle le chœur du « on l’a abandonnée », à lui le silence. Cette clameur genrée est la preuve, non la réfutation, que nous tenons encore une théorie du sexe, pas de la personne. La vraie poignée de main à travers le siècle (celle de l’image) ne relie donc pas un sexiste à une féministe : elle relie des paternalismes.

Qu’on ne se méprenne pas, car tout se joue sur la finesse du trait. Reconnaître la maladie psychiatrique périnatale n’est pas l’erreur : c’est une exigence de justice et de soin. La psychose du post-partum est réelle, rare (une à deux naissances sur mille), foudroyante, et elle frappe dans la moitié des cas des femmes sans le moindre antécédent. Plaider qu’une personne précise a réellement rompu avec le réel n’a rien d’essentialiste : c’est de la clinique, et cela peut disculper, un homme comme une femme. L’erreur commence un cran plus loin, au seul endroit où l’on passe de « cette femme-ci a sombré » à « une mère ne peut être tenue ». Le premier énoncé sauve un individu sans effleurer la dignité du sexe ; le second rachète l’accusée en hypothéquant toutes les autres. Défendre Clancy par le premier, c’est du soin. La défendre par le second, c’est lui porter secours avec l’instrument même qui servait, hier, à les mettre toutes sous tutelle.

Il y a pourtant, sous la satire facile, un avertissement juste, et il vise d’abord les femmes qui applaudiraient trop vite. Si l’on fête cet acquittement en le racontant « ses hormones l’ont fait », on ne remporte rien : on rouvre un dossier. Car l’idée que le corps féminin destitue le jugement n’a jamais servi qu’à une chose : retrancher les femmes de l’urne, du prétoire, du commandement. Ce n’est pas le verdict qui porte ce risque : un verdict d’irresponsabilité vise un individu, exige la preuve d’une psychose, et vaut pour un père comme pour une mère. Le risque est dans le récit d’accompagnement, le « une mère, ses hormones, le quatrième trimestre » qui, d’un cas, fait une loi de l’espèce. Ovationner cette histoire-là, c’est applaudir l’avocat de 1926. On ne peut pas réclamer l’autorité d’un sujet et brader, au premier drame, l’irresponsabilité d’une nature.

Reste, sous tout cela, ce que l’ironie ne doit jamais faire oublier : six enfants morts entre deux maisons, une mère dans un fauteuil, un père en prison pour la vie, un autre qui a tout perdu en une nuit. On dissèque la logique d’un chœur ; on ne dissèque pas ces tombes. Et c’est peut-être là que l’image dit vrai malgré elle. Deux avant-bras noués, arc-boutés, aucun ne cède : non pas l’alliance qu’elle croit peindre, mais l’étreinte de plusieurs paternalismes que rien ne sépare (celui qui exclut la femme, celui qui l’excuse, celui qui refuse à l’homme jusqu’au doute) se reconnaissant enfin, par-dessus cent ans, comme un seul et même homme. Et la seule main qui les desserre n’offre ni plus de fers ni moins de clémence : elle exige la même mesure pour la même faute, quel que soit le sexe qui l’a commise.

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