Le voleur qui criait au vol

On a tous, ou presque, accusé un jour un partenaire d’être toxique. C’est plus rare, beaucoup plus rare, de se demander si la toxicité, dans le couple, n’était pas la nôtre, déguisée en amour exigeant, en sensibilité, en peur sincère de perdre l’autre.

Il y a une scène qui se rejoue, presque toujours la même, dans le huis clos des couples qui se défont. L’un parle, l’autre écoute. L’un énumère – tu ne me rassures pas assez, tu ne me regardes plus comme avant, tu mets trop de temps à répondre, tu t’absentes même quand tu es là -, et l’autre, peu à peu, se tasse. Ce qui se joue dans ce tassement, ce n’est pas seulement la fatigue d’être mal aimé : c’est le lent travail d’une érosion dont l’auteur, pourtant, se croit la victime. Car celui qui réclame est convaincu de prendre soin. Il veille, il s’inquiète, il anticipe et c’est précisément cette vigilance, retournée comme un gant, qui constitue la matière même de sa toxicité.

La psychologie de l’attachement, depuis les travaux fondateurs de John Bowlby et le protocole expérimental de Mary Ainsworth, a stabilisé l’idée que nos liens adultes recyclent, sous des formes parfois méconnaissables, les schémas appris dans la dépendance précoce. Hazan et Shaver, dans leur article séminal de 1987 (Romantic love conceptualized as an attachment processJournal of Personality and Social Psychology, 52(3), 511–524), ont montré que les distributions des styles d’attachement chez l’adulte amoureux reproduisent à peu près celles observées chez l’enfant en situation étrange. Parmi ces styles, l’attachement anxieux – que Bartholomew et Horowitz (1991, JPSP, 61(2), 226–244) appelleront préoccupé dans leur modèle bidimensionnel – désigne une configuration où le sujet, doutant de sa propre valeur tout en surinvestissant l’autre, vit la relation sous le régime permanent de la menace de perte. Côté francophone, Raphaële Miljkovitch a consacré à ces questions plusieurs ouvrages devenus des références : dans Les fondations du lien amoureux (PUF, 2009), elle montre comment ce qu’elle nomme, à la suite de Bowlby, les modèles internes opérants (ces représentations construites dans la petite enfance à partir de la disponibilité ou de l’indisponibilité des figures parentales) ne se contentent pas d’imprégner la vie psychique : ils orientent activement la lecture que l’adulte fait de ses partenaires, jusque dans le détail des gestes ordinaires. Blaise Pierrehumbert, dans L’attachement en questions (Odile Jacob, 2020), prolonge cette analyse à la lumière des données neurobiologiques récentes, et rappelle que ces modèles, pour anciens qu’ils soient, ne sont pas immuables mais leur révision est lente, et exige autre chose que la simple volonté d’aller mieux.

Ce qu’il faut comprendre, et qui dérange, c’est que cette menace n’a pas besoin d’être réelle pour être agissante. Elle se fabrique. Elle s’auto-alimente. Le système d’attachement, lorsqu’il est hyperactivé – pour reprendre la terminologie de Mikulincer et Shaver dans Attachment in Adulthood (Guilford, 2016) -, sélectionne les indices d’abandon comme un radar mal calibré sélectionne les fausses alertes : un message non lu devient désamour, un silence devient préméditation, une fatigue devient désinvestissement. Le sujet anxieux ne lit pas la relation, il la scanne. Et ce scan a un coût : il transforme l’autre en objet à surveiller plutôt qu’en présence à rencontrer. Il transforme aussi, plus insidieusement, le quotidien amoureux en série d’examens dont les notes ne sont jamais vraiment rendues ; chaque jour est à rejouer, et la moindre maladresse réactive la totalité de l’angoisse comme si rien n’avait été acquis.

C’est ici que se loge le retournement que la conscience commune peine à voir. Dans le récit que se fait l’anxieux de sa propre histoire amoureuse, il est celui qui aime trop, celui qui s’investit, celui qui souffre. Il a, à portée de main, tout un vocabulaire culturellement légitimé (je suis sensible, je suis intense, je tiens à nous) pour habiller en don ce qui est, structurellement, une demande sans fond. Or les recherches de Campbell, Simpson, Boldry et Kashy (2005, JPSP, 88(3), 510–531) ont montré que les partenaires anxieux perçoivent davantage de conflit qu’il n’en existe objectivement, surinterprètent les comportements ambigus dans un sens négatif, et provoquent par leurs réactions (reproches, tests, retraits ostensibles, demandes de réassurance qui ne se laissent jamais rassurer) les ruptures qu’ils redoutaient. Le mécanisme porte un nom dans la littérature : la prophétie auto-réalisatrice de l’abandon.

Le partenaire de l’anxieux, lui, vit dans une étrange dissonance. On lui dit qu’il ne donne pas assez, alors qu’il donne sans cesse. On lui reproche une froideur qu’il ne reconnaît pas. On l’accuse, parfois, de jouer un jeu auquel il ne sait pas qu’il joue. Il se met à douter de sa propre perception, et finit par se rétracter, par se taire, par calculer ses mots, par éviter. Ce retrait, alors, est lu par l’anxieux comme la confirmation de ses craintes initiales : tu vois, tu t’éloignes. La boucle se referme, et ce qui était une projection est devenu un fait. Overall et collègues (2014, JPSP, 106(2), 235–256) ont documenté avec finesse ce mécanisme par lequel l’anxieux, en cherchant à prévenir le rejet, le produit. Plus troublant encore : Miljkovitch et Cohin, dans une étude publiée dans la revue Dialogue (2007, 175(1), 87-96), ont mis en évidence un phénomène d’alignement à rebours dans les couples qui réunissent une personne sécure et une personne insécure : c’est, dans la majorité des cas, la personne sécure qui finit par réviser ses propres modèles d’attachement pour les rapprocher de ceux du partenaire insécure, et non l’inverse. Le sécure s’insécurise. Le tissu de la relation se contamine. Et l’anxieux, qui pourtant cherchait la sécurité, l’a en réalité abolie chez celui-là même qui aurait pu la lui transmettre.

Il faut être juste, cela dit, et ne pas faire de l’anxieux le seul coupable d’une mécanique qui se joue à deux. La littérature sur le couplage anxieux/évitant (qu’on trouvera notamment développée dans le chapitre 10 de Mikulincer et Shaver) décrit une danse circulaire, où l’évitement de l’un nourrit l’anxiété de l’autre, et réciproquement. L’évitant fuit pour se protéger d’une intimité qu’il vit comme menaçante ; l’anxieux poursuit pour se protéger d’une distance qu’il vit comme abandonnique. Chacun, à sa manière, fait peur à l’autre. Mais ce qui m’intéresse ici, parce que c’est la part rarement examinée, c’est le moment précis où l’anxieux refuse de voir sa propre contribution à la spirale, parce qu’il est trop occupé à comptabiliser celle du partenaire. C’est ce refus, plus encore que le pattern lui-même, qui fait basculer la relation du côté de la toxicité.

Ce qui rend la chose si difficile à voir de l’intérieur, c’est que l’anxieux n’est pas de mauvaise foi. Il souffre réellement. Sa détresse est réelle. Ses larmes ne sont pas calculées. Mais la souffrance n’est pas un brevet de vertu relationnelle, et la sincérité d’une douleur ne dit rien de la justesse de ce qu’elle accuse. C’est peut-être l’une des leçons les plus difficiles de la maturité affective : je peux souffrir et avoir tort. Je peux aimer et être en train de détruire. Je peux croire que je tiens à toi alors que je tiens, en réalité, à l’apaisement de mon angoisse et tu n’es, dans cette économie-là, qu’un régulateur externe, un anxiolytique vivant, sommé d’être disponible sous peine de devenir la cause de ma chute.

La sortie de ce piège suppose un travail dont la littérature clinique souligne qu’il n’est pas spontané. Il faut d’abord reconnaître le pattern, c’est-à-dire accepter que la grille de lecture que l’on impose à la relation n’est pas la relation elle-même, mais une projection ancienne, antérieure au partenaire, qui le précède et lui survivra si rien ne change. Il faut ensuite, et c’est plus exigeant encore, accepter de tolérer l’angoisse sans la décharger sur l’autre – ce que les approches contemporaines de l’attachement appellent la capacité de contenance affective. Il faut, enfin, faire le deuil de l’idée séduisante mais fausse selon laquelle aimer fort signifierait demander beaucoup ; reconnaître que la sécurité dans le lien se construit dans la confiance offerte, non dans la vigilance exigée. Miljkovitch, sur ce point, est nette : les modèles internes opérants peuvent être révisés, mais cette révision suppose un autre cadre que celui-là même qui les a fait naître, c’est pourquoi le couple, à lui seul, ne suffit presque jamais. La rencontre avec un tiers (thérapeute, le plus souvent) n’est pas un luxe ; elle est, dans bien des cas, la condition matérielle du déplacement.

Tant que ce travail n’est pas amorcé, la relation reste sous le régime de ce que Karpman, dès 1968, avait nommé le triangle dramatique : figure issue d’un cadre clinique aujourd’hui daté, mais dont l’image, je trouve, reste étrangement éclairante. L’anxieux y occupe simultanément les trois sommets : il se vit en victime, accuse en persécuteur, et exige qu’on le sauve. Le partenaire, quels que soient ses efforts, ne peut occuper aucune position juste : sauveur, il alimente le système ; persécuteur supposé, il est puni pour un crime qu’il n’a pas commis ; victime à son tour quand il proteste, on lui rétorquera qu’il renverse les rôles. Le triangle tourne, et il broie. L’épuisement du partenaire, alors, est lu par l’anxieux non comme la conséquence de la mécanique qu’il a lui-même mise en place, mais comme la preuve définitive que l’autre, au fond, n’aimait pas vraiment. La rupture, quand elle arrive, ferme la démonstration : tu vois, je le savais.

Il y a une beauté triste dans le fait que les personnes les plus convaincues d’être de bons partenaires sont parfois celles qui en font le plus mauvais usage, non par malice, mais par défaut de lucidité sur soi. La toxicité, quand elle est consciente, peut être combattue par l’autre ; quand elle se déguise en sollicitude, elle ne peut être combattue que par soi-même. Et ce combat-là, qui exige de renoncer à l’identité confortable de celui qui aime trop pour endosser celle, plus austère, de celui qui aimait mal, est probablement l’un des plus difficiles que la vie adulte propose.

Ceux qui le mènent, pourtant, témoignent d’un apaisement particulier : non pas la fin de l’angoisse (elle reste, en sourdine), mais la fin de sa transmission. La possibilité, enfin, d’aimer sans facturer.

Références

  • Bartholomew, K., & Horowitz, L. M. (1991). Attachment styles among young adults: A test of a four-category model. Journal of Personality and Social Psychology61(2), 226–244. https://doi.org/10.1037/0022-3514.61.2.226
  • Campbell, L., Simpson, J. A., Boldry, J., & Kashy, D. A. (2005). Perceptions of conflict and support in romantic relationships: The role of attachment anxiety. Journal of Personality and Social Psychology88(3), 510–531. https://doi.org/10.1037/0022-3514.88.3.510
  • Hazan, C., & Shaver, P. (1987). Romantic love conceptualized as an attachment process. Journal of Personality and Social Psychology52(3), 511–524. https://doi.org/10.1037/0022-3514.52.3.511
  • Karpman, S. (1968). Fairy tales and script drama analysis. Transactional Analysis Bulletin7(26), 39–43.
  • Mikulincer, M., & Shaver, P. R. (2016). Attachment in adulthood: Structure, dynamics, and change (2nd ed.). Guilford Press.
  • Miljkovitch, R. (2009). Les fondations du lien amoureux. Presses Universitaires de France.
  • Miljkovitch, R., & Cohin, E. (2007). L’attachement dans la relation de couple : une continuité de l’enfance ? Dialogue175(1), 87–96. https://doi.org/10.3917/dia.175.0087
  • Overall, N. C., Girme, Y. U., Lemay, E. P., Jr., & Hammond, M. D. (2014). Attachment anxiety and reactions to relationship threat: The benefits and costs of inducing guilt in romantic partners. Journal of Personality and Social Psychology106(2), 235–256. https://doi.org/10.1037/a0034371
  • Pierrehumbert, B. (2020). L’attachement en questions. Odile Jacob.

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