Pourquoi a-t-on l’impression qu’il y a « plus » d’enfants avec un trouble neurodéveloppemental aujourd’hui ?
Dans les salles des profs, le constat revient en boucle : « On n’avait pas autant de cas avant. » Les parents aussi s’interrogent, parfois avec inquiétude, parfois avec scepticisme. Troubles neurodéveloppementaux en hausse vertigineuse ou simplement mieux détectés ? La question mérite mieux qu’une réponse binaire.

L’impression d’une augmentation spectaculaire des diagnostics de troubles neurodéveloppementaux – TDAH, TSA, troubles DYS, et même le controversé « haut potentiel intellectuel » – alimente régulièrement les débats publics et professionnels. Cette perception mérite une analyse rigoureuse qui dépasse les explications simplistes.
Des facteurs diagnostiques réels
Commençons par l’évidence : il y a effectivement plus de diagnostics posés aujourd’hui. Mais diagnostiquer davantage ne signifie pas nécessairement qu’il y ait plus de cas. Plusieurs évolutions scientifiques et cliniques expliquent cette augmentation.
D’abord, les critères diagnostiques se sont considérablement élargis. Le spectre autistique en constitue l’exemple le plus frappant : ce qui était autrefois réservé aux formes les plus sévères englobe désormais des profils autistiques « légers » qui passaient auparavant totalement inaperçus. Le DSM-5 a fusionné plusieurs catégories distinctes (syndrome d’Asperger, TED-NOS) dans un continuum unique, mécaniquement plus inclusif.
Ensuite, la sensibilisation des professionnels s’est transformée. Les enseignants, médecins généralistes, psychologues scolaires identifient désormais des signes qu’ils auraient ignorés il y a vingt ans. Les outils de dépistage se sont multipliés et démocratisés. L’enfant qui autrefois était simplement « turbulent », « dans la lune » ou « maladroit » fait aujourd’hui l’objet d’une observation clinique plus systématique.
L’effet de compensation sociétale
Mais il existe une dimension plus subtile, rarement évoquée : notre environnement scolaire et social compense de moins en moins certaines difficultés développementales.
Un enfant dyspraxique se débrouillait peut-être mieux dans une école où l’on écrivait moins, où les évaluations étaient davantage orales, où le rythme laissait du temps. Un enfant avec un profil attentionnel fragile trouvait peut-être sa place dans des classes moins chargées, avec des journées plus courtes, des attentes moins normées. L’accélération scolaire, la densification des apprentissages, l’hyper-sollicitation attentionnelle révèlent des fragilités qui restaient auparavant en deçà du seuil de visibilité.
Ce n’est pas que ces enfants n’existaient pas. C’est que le système les rendait symptomatiques.
La pression normative et la médicalisation du quotidien
Parallèlement, nos sociétés occidentales contemporaines tolèrent de moins en moins la variabilité développementale. Les parents, soumis à une anxiété éducative croissante et bombardés d’injonctions à l’optimisation, consultent plus vite, plus souvent. Chaque décalage devient potentiellement problématique, chaque particularité suspecte.
Le marché du diagnostic répond à cette demande : cabinets privés spécialisés, tests en ligne, influenceurs de la neurodiversité qui proposent des grilles d’auto-identification. Le diagnostic neurodéveloppemental est devenu, pour certains, une ressource identitaire, une explication rassurante face à des difficultés existentielles plus diffuses.
Le « haut potentiel intellectuel » incarne parfaitement cette dérive. Concept aux frontières scientifiques floues, il s’est transformé en catégorie fourre-tout permettant de pathologiser (ou de valoriser) des profils psychologiques hétérogènes. L’enfant qui s’ennuie à l’école n’est plus simplement sous-stimulé ou en décalage pédagogique : il devient « HPI », avec tout l’appareillage explicatif qui accompagne cette étiquette.
Une question épidémiologique non résolue
Reste la question cruciale : y a-t-il réellement plus de cerveaux qui se développent différemment ? Les données épidémiologiques ne permettent pas de réponse tranchée. Certains facteurs environnementaux – exposition prénatale à certains polluants, prématurité croissante, évolution du microbiote – pourraient théoriquement influencer le neurodéveloppement. Mais les preuves restent fragmentaires et controversées.
Ce qui est certain, c’est que l’essentiel de « l’augmentation » relève probablement de notre regard, de nos critères, de nos attentes sociales. Nous détectons mieux, nous évaluons différemment, nous tolérons moins la variabilité.
Garder la mesure
Cette analyse n’invalide en rien la réalité et la légitimité des troubles neurodéveloppementaux. Les enfants TDAH, autistes, dyslexiques existent et méritent reconnaissance, accompagnement, aménagements. Mais elle invite à une lucidité critique sur nos pratiques diagnostiques et sur la fonction sociale du diagnostic.
L’impression qu’il y en a « plus » dit quelque chose de notre société autant que de la prévalence réelle des troubles. Entre sous-diagnostic d’hier et sur-diagnostic possible d’aujourd’hui, le juste équilibre reste à construire, avec rigueur scientifique et humilité clinique.
Bonjour, votre article soulève un point intéressant, je citerai ce passage seul parce qu’il me concerne : « Un enfant dyspraxique se débrouillait peut-être mieux dans une école où l’on écrivait moins, où les évaluations étaient davantage orales, où le rythme laissait du temps. » Il se trouve que j’ai appris à plus que quarante ans que j’étais concernée par la dyspraxie. Je me suis inscrite à un cours de tai chi dont l’instructrice était aussi médecin. Au bout d’un an, je commençais tout juste à tenir toute la séance et à ne pas être complètement perdue. Pourtant, c’est lent, le tai chi… Il y a quelques années, j’avais été forcée à faire un cours de zumba et j’avais été incapable, mais vraiment, complètement incapable de suivre. Pas le moindre mouvement. J’en étais sortie la gorge nouée, me sentant humiliée et complètement stressée alors que mes collègue s’étaient amusées comme des folles.
Mais alors, pourquoi ne m’a-t-on jamais parlé de dyspraxie avant ? Je ne sais pas si nous écrivions moins à l’école dans les années 80 et 90. Mais à l’époque, et en fait jusqu’à il y a une dizaine d’années, je dirais, effectivement les journées étaient moins chargées et cela permettait de compenser. J’ai fait de l’équitation pendant toute ma jeunesse et ma vie de jeune adulte, et je n’étais pas bonne cavalière. Toutefois, je pense que cela m’a fortement aidée à me faire travailler la coordination, suffisamment pour me permettre de passer inaperçue. Car j’ai en fait toujours eu des symptômes de dyspraxie : je me prenais les pieds partout, je renversais régulièrement mon verre, je claque (toujours) la vaisselle car je ne parviens pas à doser mes gestes, je suis pataude et désorganisée, incapable de jouer à un jeu de ballon et j’ai aussi un rapport au temps un peu décousu. J’ai joué au piano et je n’arrivais jamais à jouer un seul morceau sans m’emmêler les doigts quelque part. Mais jusqu’à récemment, finalement, ce n’était pas assez intempestif pour qu’on s’y intéresse ou qu’on mette un mot dessus autre que « la gauchère intello distraite ».
Malheureusement, je le ressens plus aujourd’hui. Je suis quelqu’un qui a réussi à faire CPGE et à obtenir trois maîtrises, tout en se reconvertissant plusieurs fois, et pourtant la vie quotidienne et les sollicitations, administratives ou autres, ont aujourd’hui franchi le seuil au-delà duquel je ne parviens plus à compenser. Cela laisse quand même songeur. Pour se moquer un peu de moi, je me souviens qu’on m’avait offert un bouquin intitulé « Eloge de la lenteur » lorsque j’avais une dizaine d’années. Je ne l’ai jamais lu, mais je pense que la société entière gagnerait à lire ce livre !
Merci pour ce témoignage puissant, il illustre exactement ce que j’évoque : la sur-adaptation silencieuse au prix d’un épuisement invisible. Vous avez compensé toute votre vie, suffisamment pour « passer », jusqu’à ce que l’accélération du monde franchisse le seuil où compenser devient impossible.
Votre parcours dit aussi quelque chose de profondément injuste : vous avez réussi brillamment sur le plan intellectuel (CPGE, trois maîtrises), mais la dyspraxie vous a coûté en permanence (physiquement, émotionnellement, cognitivement). Sans jamais être vue, nommée, accompagnée. Vous étiez juste « la gauchère distraite ».
Ce que vous décrivez, c’est précisément pourquoi diagnostiquer aujourd’hui est important : pour éviter à d’autres ce que vous avez vécu : l’épuisement compensatoire, l’humiliation silencieuse, le sentiment de ne jamais être à la hauteur malgré des efforts constants.
Et oui, « Éloge de la lenteur », on devrait tous le lire.
Je rejoins totalement votre article. Mon enfant TDAH diagnostiqué et un TSA en cours de diagnostic est mis à l’écart à l’école.
L’enseignement, le corps éducatif dans sa largeur n’est pas assez sensibilisé à ce type d’enfants, voir sans dénigrer ne se sent pas concerné…
La Stigmatisation, la marginalisation de ces personnes Feront d’elles des individus marqués par leur Enfance, si ce n’est pas détruis pour certains d entre eux…
Nous Parents, nous ressentons de la culpabilité, mais aussi de l’impuissance face à ce genre de situation.
Nous sommes entre les remontrances scolaires et l incapacité de votre enfant à rester concentré face à une situation conflictuelle sans cesse.
L école a pour vocation d intégrer les enfants et je remarque que si l enfant n entre pas dans les cases il sera de ce fait écarté voire rejeté…
L déviation nationale a beaucoup à faire pour arriver à l exemple de nos pays voisins et je pense que ces typologies d enfants devraient faire écho plus souvent dans les formations de professeurs ou de maître d école.
Merci pour ce témoignage – il dit la réalité brutale de beaucoup de familles : l’écart entre le discours inclusif officiel et la mise à l’écart concrète sur le terrain. Votre enfant est diagnostiqué, mais l’école ne sait pas (ou ne veut pas) l’accompagner. Vous êtes coincés entre l’injonction scolaire et l’impuissance.
Ce que vous vivez, c’est l’inclusion en trompe-l’œil : on inclut sans former les enseignants, sans moyens humains (AESH précaires), sans temps de concertation. Résultat : ni l’enfant, ni l’enseignant, ni les autres élèves ne s’y retrouvent. Et c’est la famille qui trinque, prise en étau entre culpabilité et épuisement.
Vous avez raison : la formation initiale et continue des enseignants sur les TND est scandaleusement insuffisante. Tant qu’on n’investira pas massivement là-dedans, l’inclusion restera un slogan creux.
Courage à vous – et à votre enfant.