Ce que l’on est déjà

Il y a quelque chose d’obscènement simple dans cette phrase que Thomas Merton note dans son journal, tard dans sa vie de moine : « J’ai fini par comprendre que mon plus grand objectif est d’être ce que je suis déjà. » On la lit et on croit l’avoir comprise. On se dit : oui, bien sûr, être soi-même, voilà l’essentiel – et déjà on est passé à côté. Parce que ce n’est pas une phrase sur l’authenticité. C’est une phrase sur le mouvement. Sur ce qu’il faut traverser pour cesser de traverser.
Merton était moine. Merton était écrivain. Merton était une contradiction à lui seul : contemplatif qui ne cessait d’écrire, solitaire couvert de lecteurs, homme de Dieu hanté par le monde. Et c’est de lui, précisément de lui, que vient cette formule qui ressemble à une capitulation mais qui est tout autre chose. Pas une résignation. Un atterrissage.
Ce que la phrase dit en creux (ce qu’elle ne dit pas mais qu’on sent dans son architecture) c’est que l’objectif existait avant. Qu’il y a eu une période, longue, où l’on s’est fixé d’autres buts. Devenir plus juste, plus libre, plus pur, plus cohérent. Ou au contraire : plus efficace, plus admiré, plus utile, plus solide. Le contenu importe peu. Ce qui importe, c’est la direction du mouvement : vers. Vers quelque chose qui n’est pas encore là. Vers ce qu’on n’est pas.
On passe beaucoup de temps à se diriger loin de soi.
Ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est presque une nécessité fonctionnelle. Le sujet qui se perçoit comme insuffisant projette devant lui un moi hypothétique, amélioré, réparé (et s’y dirige). Les institutions éducatives l’y encouragent. La psychologie positive aussi. Le développement personnel en a fait une industrie. On vous vend la version future de vous-même comme si le présent était une ébauche regrettable. Et l’on marche. Et l’on court, parfois.
Mais il y a un moment (et nul ne peut dire à l’avance quand il arrive) où quelque chose bascule. Pas une révélation. Plutôt une fatigue particulière, une fatigue de la direction elle-même. On s’arrête non pas parce qu’on est arrivé, mais parce que la question du « où » a perdu son sens. Et là, dans ce blanc, on remarque ce qui a toujours été là : soi. Déjà présent. Déjà complet d’une façon que tous les objectifs successifs avaient rendu invisible.
C’est ce que Merton enregistre comme une découverte. Pas comme une doctrine, pas comme une conclusion théologique – comme quelque chose qu’on finit par comprendre. Le verbe est important. Il suppose une durée, des détours, un apprentissage qui ne ressemblait pas à un apprentissage. On ne peut pas aller droit à cette phrase. On ne peut qu’y arriver de biais, après avoir essayé le reste.
Ce qui rend la chose paradoxale – et peut-être insupportable pour certains – c’est que l’objectif était atteint depuis le début. On était déjà ce qu’on cherchait à être. Non pas dans le sens paresseux d’une acceptation de statu quo, mais dans un sens beaucoup plus radical : l’être précède le projet. Il n’attendait pas qu’on le mérite.
Il y a une ironie structurelle là-dedans que Merton ne pouvait pas ignorer. Lui qui avait fait vœu de conversion permanente. Lui qui avait quitté une vie pour une autre, puis s’était battu avec cette autre. Le chemin spirituel, la via transformativa, suppose que l’on change. Que l’on progresse. Que l’on devient meilleur, plus transparent à la grâce, moins encombré de soi. Et voilà que le journal enregistre cette chose toute simple. Peut-être que la transformation, au fond, consiste en ceci : cesser de se quitter.
On cherche longtemps quelqu’un à devenir. Et puis un jour on reconnaît la silhouette. C’est la sienne, telle qu’elle a toujours été, debout dans la lumière ordinaire : pas en train d’attendre, mais déjà là, simplement là, avec une patience qu’on n’avait pas méritée de comprendre plus tôt.