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Le divan et le miroir

À quoi sert un psy qui acquiesce ?

On confond trop souvent écouter quelqu’un avec l’aider, comme on confond tenir la main d’un noyé avec le sortir de l’eau.

Il y a quelque chose d’obscène, dans ce silence bienveillant que l’on vend à prix d’or.

Le thérapeute qui écoute – vraiment écoute, comme on dit – ressemble parfois à ces prêtres d’autrefois, assis dans l’ombre d’un confessionnal en bois de chêne, recevant les aveux sans jamais broncher, sans jamais déranger la narration du pénitent. La différence, c’est que le curé, lui, au moins, donnait trois Ave Maria et renvoyait le fidèle vers sa vie. Cinquante minutes, pas une de plus.

Le cabinet de psychologie, lui, peut durer des années.

On ne le dit pas assez : beaucoup de gens qui poussent la porte d’un cabinet ne viennent pas guérir. Ils viennent avoir raison. Ce sont deux entreprises radicalement différentes, presque opposées. L’une exige du courage, l’autre n’exige qu’un chéquier. Ils arrivent avec leur version du monde – soigneusement taillée, polie comme un galet, débarrassée de toutes les aspérités qui les rendraient coupables – et ils cherchent un témoin professionnel, diplômé, qui hochera la tête avec une gravité savante.

Et certains collègues hochent. Dieu, comme ils hochent.

Prenez le couple qui se déchire. Un seul vient. Il s’assoit, il parle, et pendant cinquante minutes il tient le rôle du narrateur omniscient d’une histoire dont il est simultanément le héros et la victime. L’autre – l’absent, celui ou celle dont on n’entendra jamais la voix dans cette pièce – devient progressivement un personnage de roman : inconsistant, cruel, ou simplement incompréhensible. Le thérapeute, s’il n’y prend garde, finit par habiter ce roman-là, par en accepter la géographie, par chercher avec le patient comment naviguer dans un territoire qui n’existe peut-être qu’à moitié.

L’autre moitié dort dans un autre appartement et pense exactement la même chose de lui.

C’est cela, l’angle mort de la clinique individuelle : elle prend pour réel ce qui n’est qu’un point de vue. Elle confond la carte avec le territoire. Bateson l’avait compris. L’individu isolé de son système, c’est un neurone sorti du cerveau qu’on observe sous microscope en s’étonnant qu’il ne pense pas.

Farrelly, lui, avait eu l’audace (presque l’insolence) de ne pas jouer le jeu.

La thérapie provocatrice ne caresse pas. Elle frotte, elle gratte, elle rit parfois là où l’on s’attendait à des condoléances. Farrelly regardait son patient dans les yeux et lui disait, avec une chaleur désarmante, quelque chose d’essentiellement vrai et d’essentiellement dérangeant. Le patient protestait, se redressait, se défendait… et c’est précisément dans cet élan de défense qu’il retrouvait quelque chose : une force, une contradiction féconde, le désaccord vivifiant avec sa propre résignation.

On ne grandit pas dans l’approbation. On grandit dans la friction.

Un os ne se renforce qu’avec une résistance.

Il y a des psychanalystes – j’en connais personnellement – qui ont goûté aux approches systémiques et stratégiques brèves, qui ont vu des patients changer en quelques séances, vraiment changer, et qui sont retournés au divan. Non pas parce que le modèle ne fonctionnait pas. Précisément parce qu’il fonctionnait trop bien. Quelques séances, et le patient allait mieux et n’avait plus besoin de venir.

Quel scandale économique.

On ne le formulera jamais ainsi, bien sûr. On dira que la guérison rapide manque de profondeur, que le symptôme disparu laisse intact le sol sur lequel il avait poussé, qu’il faut creuser, encore, toujours, plus loin. C’est peut-être vrai. C’est aussi, parfois, une magnifique rationalisation de la rente.

La question est simple, en réalité. Elle devrait être posée lors de chaque première séance, comme un contrat moral tacite : qu’est-ce qui serait, pour vous, un signe que vous allez mieux, et combien de temps sommes-nous prêts à y consacrer ensemble ?

Mais cette question-là dérange. Elle introduit une fin dans ce qui préfère ne pas en avoir.

Il y a une forme de violence douce dans le fait d’acquiescer indéfiniment. Une violence que l’on confond avec la bienveillance parce qu’elle ne fait pas mal dans l’instant : elle anesthésie, elle conforte, elle réchauffe comme un verre de vin bu trop vite. Et pendant ce temps, le patient reste là où il est, bien installé dans sa souffrance devenue presque confortable à force d’être nommée, reconnue, validée.

Le confessionnal était gratuit. Le divan, lui, facture.

Et parfois je me dis que la différence la plus honnête entre un bon ami, un curé attentif et certains thérapeutes, c’est simplement la plaque sur la porte et le montant de la facture.

La thérapie devrait avoir pour unique boussole l’obsolescence programmée du thérapeute.

Vouloir que son patient aille mieux – vite, durablement, profondément – c’est accepter de perdre un client. C’est faire de sa propre disparition du tableau clinique la mesure de sa réussite.

Peu de métiers demandent autant.

Peu de métiers récompensent aussi peu ceux qui y excellent vraiment.

Références

  • Bateson, G. (1977). Vers une écologie de l’esprit (Tomes 1 & 2). Éditions du Seuil.
  • Bateson, G. (1972). Steps to an ecology of mind: Collected essays in anthropology, psychiatry, evolution, and epistemology. Chandler Publishing.
  • de Shazer, S. (1985). Keys to solution in brief therapy. W. W. Norton & Company.
  • Eysenck, H. J. (1952). The effects of psychotherapy: An evaluation. Journal of Consulting Psychology16(5), 319–324. https://doi.org/10.1037/h0063633
  • Farrelly, F., & Brandsma, J. M. (1974). Provocative therapy. Meta Publications.
  • Haley, J. (1963). Strategies of psychotherapy. Grune & Stratton.
  • Rogers, C. R. (1951). Client-centered therapy: Its current practice, implications, and theory. Houghton Mifflin.
  • Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1975). Changements : paradoxes et psychothérapie. Éditions du Seuil.
  • Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1974). Change: Principles of problem formation and problem resolution. W. W. Norton & Company.
  • Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1972). Une logique de la communication (J. Morche, trad.). Éditions du Seuil.

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