Ce que certains ne veulent pas guérir
On suppose que quelqu’un qui souffre veut guérir. C’est l’hypothèse la plus généreuse. Ce n’est pas toujours la bonne.

Il arrive que quelqu’un s’installe dans le fauteuil d’en face non pas pour aller mieux, mais pour avoir quelqu’un à qui appartenir le temps d’une heure. Ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est une stratégie de survie, silencieuse et presque inconsciente, qui ressemble de loin à de la thérapie.
Je l’ai compris progressivement, à force de séances qui tournaient rond sans tourner, où les mêmes récits revenaient légèrement retravaillés, comme une douleur qu’on présente sous son meilleur angle. La souffrance était réelle. La demande de changement, elle, restait introuvable. Et moi, tendu vers l’écoute, j’offrais ce que Rogers avait élevé au rang de méthode : la présence inconditionnelle, le reflet chaleureux, l’empathie comme fondement. C’est beau. C’est même juste. Sauf que Rogers lui-même pouvait accompagner la même personne pendant des centaines de séances – et je me suis longtemps demandé si, quelque part dans ce décompte, le soin n’avait pas glissé vers autre chose : une forme de compagnie très bien habillée.
La psychanalyse a su rentabiliser ce glissement. J’en connais qui s’étaient formés à la thérapie brève – efficace, ciblée, délibérément provisoire – et qui sont revenus au divan parce que le divan dure, et que ce qui dure facture. Ce n’est pas un jugement : c’est une observation sur ce que le marché thérapeutique récompense. L’efficacité y est parfois une mauvaise affaire.
Mais le fond du problème est ailleurs. Une personne qui souffre vraiment devrait, logiquement, vouloir souffrir moins (et le plus vite possible). Cette phrase paraît évidente. Elle ne l’est pas. Car le symptôme protège autant qu’il blesse, et certains patients ont construit leur identité si entièrement autour de leur douleur qu’en guérir reviendrait à se dissoudre. La souffrance est leur lien aux autres, leur langage, parfois leur seule preuve d’existence aux yeux de quelqu’un. Alors ils viennent. Régulièrement. Fidèlement. Et ils ne guérissent pas – ce qui n’est pas un échec de la thérapie, c’est le succès inavoué d’un contrat implicite.
C’est exactement ce que Farrelly a vu, lui qui avait été l’élève de Rogers avant de s’en éloigner avec une brutalité presque affectueuse. La thérapie provocatrice qu’il a forgée repose sur un pari inconfortable : que secouer quelqu’un avec humour et franchise peut court-circuiter des années de rumination douce. Il ne renonce pas à l’empathie, il la déguise en ironie, en exagération, en mise en scène du ridicule. Le patient rit de lui-même et, dans ce rire, quelque chose lâche. C’est risqué. C’est parfois brutal. Mais c’est l’hypothèse d’un homme qui avait cessé de croire que la bienveillance seule suffit.
Je ne suis pas Farrelly. Je n’ai pas son talent comique ni sa témérité clinique. Mais l’intuition fondamentale – que l’alliance thérapeutique peut devenir un piège, que la douceur peut servir l’évitement autant que la guérison – elle m’habite depuis un moment. Il y a une différence entre accompagner quelqu’un dans la traversée et lui tenir compagnie dans l’immobilité. Entre être un thérapeute et être, pour reprendre une formule qui me pèse, une oreille attentive au tarif de la consultation.
Ce que je cherche, au fond, c’est le moment où le patient décide : pas de parler encore, mais de changer. Ce moment est discret. Il ressemble à une fatigue de soi-même, à un léger mouvement d’impatience envers sa propre histoire. Quand il arrive, tout ce qui précède prend sens. Quand il n’arrive pas, il faut au moins avoir l’honnêteté de se demander pourquoi on continue… et pour qui.
Et si on n’est pas capable de voir qu’on se complaît dans son mal être car on se sent en sécurité comment en sortir
Bonsoir et merci pour votre commentaire. On n’en sort pas en cherchant à en sortir. On en sort quand le confort du mal-être devient moins confortable que l’inconfort du changement. Vous n’y êtes peut-être pas encore – et c’est une information utile. Courage.