Le grésillement

Il y a des rencontres qui s’annoncent et d’autres qui arrivent comme on s’aperçoit qu’on respire : sans préavis, sans qu’on ait eu le temps de décider si on le voulait.
Celle-ci appartient à la seconde espèce.
On ne tombe pas. On ne bascule pas. Le vocabulaire du coup de foudre (la chute, le foudroiement, l’éclair) suppose une verticalité, un avant et un après séparés par une fracture nette. Mais ce qui arrive ici n’a pas cette géométrie. C’est latéral. C’est une coïncidence de fréquences, deux instruments accordés sans se concerter dans la même pièce, et qui, lorsqu’on en pince une corde, font vibrer l’autre par sympathie. On appelle ça, en lutherie, la résonance. On pourrait l’appeler ainsi en amour aussi, si le mot n’avait pas été usé par trop de magazines.
Disons, pour échapper aux clichés, que c’est un grésillement. Quelque chose s’allume entre deux personnes qui se découvrent et le courant passe sans avoir à chercher la prise. Le premier soir, on parle comme on reprendrait une conversation interrompue la veille, sauf qu’il n’y a pas eu de veille. Le second jour, on a déjà des références communes qu’on n’a pas eu besoin d’expliquer. Le troisième, on s’aperçoit qu’on rit aux mêmes endroits sans s’être donné le signal. Le quatrième, on cherche dans sa mémoire à quel moment précis on a appris la manière dont l’autre tient sa tasse, et on ne trouve pas, parce que cette information semble avoir toujours été là.
C’est cela, peut-être, le signe distinctif : l’absence d’apprentissage. Avec la plupart des gens, connaître prend du temps parce que connaître est un travail (il faut décoder les silences, hasarder des hypothèses, corriger, recommencer). Avec certaines rares personnes, ce travail n’a pas lieu. Non pas parce qu’on devine tout (on ne devine rien, en réalité) mais parce que ce que l’autre dit ou fait atterrit immédiatement à la bonne place, dans une case qui semblait l’attendre. On ne traduit pas. On reçoit. C’est une économie cognitive si soudaine qu’elle a quelque chose de vertigineux : tout l’effort qu’on déploie d’habitude pour se rendre compréhensible à autrui, et autrui à soi, devient brusquement disponible pour autre chose. Pour le plaisir, par exemple. Pour la pensée. Pour ce qui vient après.
Il y a une heure du soir, en général tardive, où l’on se dit qu’on est en train de se connaître depuis plusieurs mois alors que les calendriers protestent. Cette discordance entre le temps des horloges et le temps de l’intimité produit une vacillation douce. On n’est pas tout à fait sûr de la date. On a des souvenirs qui n’existent pas encore. On parle de « la dernière fois » pour des choses qui n’ont jamais eu de première fois, c’est juste qu’elles ont l’évidence de ce qui s’est toujours produit.
Les Grecs avaient deux mots pour le temps : chronos, le temps qui se compte, et kairos, le temps qui se reconnaît. Le grésillement appartient au second. Il ne se mesure pas en jours. Il se mesure en qualité de présence. Dix jours peuvent contenir plus de matière vécue ensemble qu’une année passée à se côtoyer poliment, parce que dans ces dix jours il y a eu cette chose précieuse et rare : la suspension de l’effort.
Reste à savoir, bien sûr, ce que ça veut dire. La sagesse populaire enjoindrait à la prudence : trop beau pour être vrai, attention au revers, etc. Et il est vrai qu’une part de ce qui semble si fluide tient à ce que chacun, en l’autre, reconnaît surtout ce qu’il y projette. On éclaire un visage encore en partie obscur avec sa propre lampe et l’on s’émerveille de la luminosité. Les premiers mois sont alors une affaire d’éclairage : à quel moment éteindra-t-on la lampe pour voir ce qu’il y a vraiment ? Et ce qu’il y aura – ce qui restera quand l’évidence des commencements se sera dissipée – sera-t-il aussi habitable que ce qu’on avait imaginé ?
Mais ce sont des questions pour plus tard. Les histoires qui durent ne commencent pas toutes par un grésillement, et tous les grésillements ne durent pas. C’est une donnée, pas une promesse. Une donnée précieuse, cependant, parce qu’elle est rare : la plupart des rencontres ne grésillent pas, elles s’apprivoisent. Quand ça grésille, on a au moins reçu un signe, le signe qu’il existe, quelque part dans la combinatoire infinie des esprits humains, une fréquence qui répond à la sienne. C’est déjà beaucoup. Pour le reste, il faudra du chronos.
En attendant, on profite du kairos. On écoute le grésillement. On ne cherche pas à l’expliquer trop vite – l’analyse viendra à son heure, et elle ne dissoudra pas ce qui a eu lieu. Ce qui a eu lieu, c’est qu’à un certain moment, dans une certaine pièce, deux instruments qui ne s’étaient jamais rencontrés se sont mis à vibrer ensemble. Le reste est de la musique.