Quand l’agresseur(e) pleure
Il y a une cruauté plus raffinée que le coup : celle qui consiste, après avoir frappé, à exiger d’être consolé pour la fatigue du bras. La psychologie a un nom pour ce renversement. Et ce nom explique pourquoi vous avez douté.

Il y a, dans cette image, quelque chose qui dérange avant même qu’on l’analyse. La femme est debout, hérissée de lames. L’homme est à genoux, le visage dans les mains. Et ce sont ses larmes à lui qui forment la flaque rouge au sol.
C’est exactement le renversement.
Jennifer Freyd a nommé cette mécanique en 1997, dans un article passé presque inaperçu à sa parution : Violations of power, adaptive blindness, and betrayal trauma theory. Elle y propose un acronyme un peu sec, DARVO : Deny, Attack, Reverse Victim and Offender. Nier, attaquer, et renverser les rôles. Trois mouvements, presque toujours dans cet ordre. Freyd elle-même a longtemps précisé que c’était une observation clinique, pas un concept validé empiriquement : il a fallu attendre 2017 pour que les premières études expérimentales viennent confirmer l’efficacité du procédé sur la perception des tiers.
Ce que ces études montrent est gênant : exposés à un récit où l’agresseur use de DARVO, les observateurs croient moins la victime. Pas un peu moins. Significativement moins. Le procédé fonctionne donc, et il fonctionne d’autant mieux que la personne visée est dotée d’une empathie fine, parce qu’elle se demande sincèrement si elle n’aurait pas, après tout, exagéré.
Ferenczi avait pressenti quelque chose d’approchant en 1932, dans une conférence si dérangeante que Freud refusa d’abord qu’elle soit publiée. Il y parlait d’enfants, pas d’adultes – d’enfants qui, face à un agresseur trop puissant, finissent par s’identifier à lui et par introjecter sa culpabilité. L’enfant prend sur lui la faute de l’adulte, écrivait Ferenczi en substance. Le mécanisme est resté valide pour décrire ce que vivent les adultes pris dans des relations d’emprise : à force d’entendre l’autre pleurer, on finit par habiter sa version du réel plutôt que la sienne.
C’est ici que les larmes deviennent une arme. Non pas qu’elles soient toujours feintes. Souvent elles sont sincères, dans un registre particulier, celui de la rage narcissique que Kohut décrivait dès le début des années 1970 : la douleur archaïque qui surgit quand l’objet-miroir cesse de refléter une image flatteuse. La personne qui blesse souffre, oui, mais d’avoir été démasquée. Elle ne pleure pas la blessure faite à l’autre. Elle pleure la perte de son image.
Et c’est sans doute la chose la plus difficile à intégrer : l’agresseur peut pleurer pour de vrai sans que cela le rende moins agresseur. Les deux propositions ne s’annulent pas. Elles coexistent.
L’analogie avec les larmes de crocodile est ici plus juste qu’on ne le croit. En 2007, le zoologiste Kent Vliet a filmé des alligators et des caïmans pendant qu’ils se nourrissaient. Cinq animaux sur sept ont effectivement pleuré en mangeant, non par feinte, mais parce que le souffle expulsé par les sinus pendant la mastication stimule les glandes lacrymales. La bête pleure réellement. Et elle dévore réellement. La métaphore tient debout : on peut faire couler des larmes véritables tout en continuant à infliger une blessure véritable.
Reste la question pratique, celle qui importe : comment sort-on de ce piège ?
Marie-France Hirigoyen écrivait, dans Le harcèlement moral paru en 1998, une phrase qui a l’allure d’un constat plutôt que d’un conseil : on ne raisonne pas un manipulateur ou une manipulatrice, on s’en extrait. C’est plus modeste que ça en a l’air. Cela veut dire : abandonner l’espoir d’être compris par celui qui ne veut pas comprendre. Cesser de réécrire son plaidoyer dans l’attente d’une reconnaissance qui ne viendra pas. Accepter que la vérité de ce qu’on a vécu n’a pas besoin de la signature de l’autre pour exister.
L’empathie n’est pas le problème. C’est même probablement ce qui vous reste de plus précieux après ce genre de relation. Mais elle a besoin d’un seuil, non pas pour se fermer, simplement pour savoir reconnaître la différence entre quelqu’un qui souffre avec vous et quelqu’un qui souffre à votre place, pour vous déloger du droit de souffrir vous-même.
Références
- Freyd, J. J. (1997). Violations of power, adaptive blindness, and betrayal trauma theory. Feminism & Psychology, 7(1), 22-32.
- Harsey, S., Zurbriggen, E., & Freyd, J. J. (2017). Perpetrator Responses to Victim Confrontation: DARVO and Victim Self-Blame. Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma.
- Ferenczi, S. (1932). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant (conférence de Wiesbaden, publiée à titre posthume).
- Kohut, H. (1972). Thoughts on Narcissism and Narcissistic Rage.
- Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien. Syros.
- Shaner, D. M., & Vliet, K. A. (2007). Crocodile Tears: « And thei eten hem wepynge ». BioScience, 57(7), 615-617.