La dissonance de la sécurité
Il y a un phénomène dont on parle peu, et qui pourtant arrive à beaucoup de celles et ceux qui sortent d’une relation longue et difficile : la douceur, paradoxalement, leur fait peur. Ce qui suit tente d’expliquer pourquoi, et pourquoi cela passe.

Il existe une étrangeté que les amants sortis d’une longue relation abîmante connaissent sans toujours pouvoir la nommer : au seuil d’une nouvelle tendresse, là où tout devrait s’apaiser, quelque chose en eux résiste, se cabre, s’absente. Ce n’est pas un défaut d’amour. C’est plutôt l’amour qui se présente sous une forme que le corps n’a plus l’habitude de reconnaître. Faute de terme consacré dans la littérature scientifique, on pourrait appeler cela une dissonance de la sécurité : étiquette commode pour désigner ce moment paradoxal où la paix offerte devient elle-même source d’inconfort, parce qu’elle ne ressemble plus à ce que le système nerveux avait appris à nommer « lien ».
Plusieurs cadres théoriques permettent d’éclairer ce phénomène, sans qu’aucun n’épuise la question. Le premier est celui de la théorie polyvagale proposée par Stephen Porges dès 1994, et synthétisée dans son ouvrage de 2011. Porges y développe le concept de neuroception : un processus, antérieur à la conscience, par lequel le système nerveux autonome évalue en permanence l’environnement humain (visages, voix, rythmes corporels) pour le coder comme sûr ou menaçant. Il faut signaler ici que la théorie polyvagale, très populaire dans les milieux cliniques, fait l’objet de critiques substantielles sur le plan de la neurophysiologie comparée. Pour notre usage, ce qui compte n’est pas la validité de tous ses postulats anatomiques, mais l’idée plus largement partagée que la lecture du danger relationnel s’opère sous le seuil du langage, dans le silence des viscères.
Cette idée trouve un appui solide dans les travaux de Bessel van der Kolk, dont The Body Keeps the Score (Viking, 2014 ; trad. fr. Le corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018) constitue la synthèse la plus connue. Van der Kolk montre, exemples cliniques et données d’imagerie à l’appui, que le trauma relationnel ne se loge pas d’abord dans le récit conscient : il s’inscrit dans la chair, dans la posture, dans la manière dont le souffle se suspend lorsqu’une porte s’ouvre. Pour un système nerveux qui a passé dix-huit ans à se calibrer sur l’intermittence affective, sur la critique, sur l’imprévisibilité d’un partenaire, la signature corporelle de « l’amour » s’est imprimée dans une grammaire particulière : celle de l’attente angoissée, de la vigilance, du soulagement bref qui suit le conflit.
Lorsqu’une telle personne entre dans une relation saine, quelque chose d’inattendu se produit. Le partenaire attentif, présent, fiable, n’active pas les mêmes circuits que l’ancien activait. Sa douceur ne déclenche pas la décharge dopaminergique du soulagement, parce qu’il n’y a pas eu, en amont, la tension nécessaire à ce soulagement. Sa constance ne produit pas l’euphorie réparatrice des retrouvailles, parce qu’il n’y a pas d’abandon à réparer. Le système de récompense, habitué aux montagnes russes, se trouve devant une plaine. Et la plaine, pour qui a vécu dans les Andes du chaos affectif, peut donner le vertige du plat.
Helen Fisher, Lucy Brown, Arthur Aron et leurs collègues ont apporté à ce phénomène une assise neurobiologique importante. Dans une étude IRMf publiée en 2010 dans le Journal of Neurophysiology (Fisher et al., « Reward, addiction, and emotion regulation systems associated with rejection in love », vol. 104, p. 51-60), ils ont montré chez des sujets venant d’être rejetés que la vue de l’ex-partenaire active des régions cérébrales (aire tegmentale ventrale, noyau accumbens, cortex orbitofrontal) chevauchant largement celles impliquées dans le craving des conduites addictives, notamment à la cocaïne. Les auteurs concluent prudemment que l’amour romantique, en particulier sous sa forme rejetée, partage des substrats neuronaux avec l’addiction. Il faut en tirer une conséquence qu’on rechigne souvent à formuler : on peut être en manque d’une relation qui nous a fait du mal, comme on peut être en manque d’une substance. Le sevrage relationnel n’est pas une métaphore, c’est une réalité biochimique. Et comme tout sevrage, il s’accompagne d’une phase où le bénéfique paraît fade, où le calme paraît creux, où l’on confond l’absence de tempête avec l’absence de mer.
La dissonance se joue précisément là. Le présent offre une qualité de lien que la mémoire corporelle n’a pas encore appris à lire comme amour. Elle la lit comme autre chose (un désintérêt peut-être, une fausseté suspecte peut-être, ou simplement un brouillage). Devant l’écart entre ce qui est proposé et ce qui est attendu, le cerveau produit un signal d’erreur. Subjectivement, ce signal ressemble à un mur. À une distance. À un « je suis bien mais quelque chose cloche ». Or rien ne cloche. C’est plutôt le contraire : la carte intérieure ne correspond plus au territoire, parce que le territoire est devenu habitable.
Il faut alors faire confiance à la lenteur. La plasticité synaptique (mot un peu sec que les neurosciences nous ont donné) désigne au fond une promesse douce : le cerveau peut réapprendre. Les travaux d’Allan Schore sur la régulation affective (Affect Regulation and the Repair of the Self, Norton, 2003) et ceux de Daniel Siegel sur la neurobiologie interpersonnelle (The Developing Mind, 2e éd., Guilford, 2012) convergent sur ce point : une relation sécurisante, répétée dans le temps, finit par modifier les circuits eux-mêmes. Non par effacement de l’ancien, qui reste en archive, mais par superposition. Chaque soir où l’on s’endort sans crainte, chaque parole tenue, chaque colère qui ne vire pas au mépris, dépose une fine couche de présent sur la vieille couche du passé. Au bout d’un certain temps quelques mois, parfois davantage), le système nerveux a accumulé suffisamment de présent pour qu’il devienne, à son tour, le référentiel implicite.
La comparaison s’éteint alors d’elle-même. Non parce qu’on aura décidé de ne plus comparer, mais parce qu’il n’y aura plus rien à comparer dans les mêmes termes : l’ancien ne fournira plus l’étalon, parce que le nouveau aura inventé sa propre échelle.
D’ici là, il n’y a rien à corriger, rien à forcer, rien à se reprocher. Le mur n’est pas un signe d’incompatibilité ; c’est un signe de recalibrage. C’est le système nerveux qui, dans le silence des viscères, met à jour sa carte et qui découvre, peu à peu, que la plaine ne cache pas de précipice.
Références
- Fisher, H. E., Brown, L. L., Aron, A., Strong, G., & Mashek, D. (2010). Reward, addiction, and emotion regulation systems associated with rejection in love. Journal of Neurophysiology, 104(1), 51–60.
- Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-regulation. New York: W. W. Norton.
- Schore, A. N. (2003). Affect Regulation and the Repair of the Self. New York: W. W. Norton.
- Siegel, D. J. (2012). The Developing Mind: How Relationships and the Brain Interact to Shape Who We Are (2nd ed.). New York: Guilford Press. (Une 3e édition existe, 2020, si tu veux la version la plus récente.)
- Van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. New York: Viking. (Trad. fr. par A. Weill : Le corps n’oublie rien, Paris : Albin Michel, 2018.)