La susceptibilité, ou l’anatomie d’une écharde
Essai sur ce que nous prenons pour nous et qui ne nous était pas destiné
« On m’a manqué de respect » : combien de nos colères tiennent tout entières dans cette phrase, et combien d’entre elles reposent sur une intention que personne n’a jamais eue ? La susceptibilité est peut-être cela : un malentendu dont nous sommes à la fois la victime, l’auteur et le juge.

Il y a, dans la susceptibilité, quelque chose d’une chambre d’écho. Un mot tombe, anodin peut-être, distrait sûrement et le voilà qui rebondit contre les parois intérieures, s’amplifie, se charge d’intentions qu’il n’avait pas, revient à la conscience méconnaissable : ce n’était plus une remarque, c’était une attaque. Le susceptible ne perçoit pas le monde ; il le traduit, et sa langue maternelle est l’offense.
La Rochefoucauld l’avait vu avant tout le monde : « L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs » (Maximes, 1665). Mais il est aussi le plus grand de tous les alarmistes. Ce même amour de soi qui nous fait croire à nos qualités monte la garde, la nuit comme le jour, devant les remparts d’une image que nous ne sommes jamais tout à fait sûrs de mériter. La susceptibilité, c’est la sentinelle qui tire avant les sommations.
I. La blessure première
Freud, dans un texte de 1917 (« Une difficulté de la psychanalyse »), parlait des trois grandes blessures narcissiques infligées à l’humanité : Copernic nous délogeant du centre du cosmos, Darwin du sommet du vivant, la psychanalyse elle-même du trône de notre propre maison intérieure. Le terme a fait fortune, et pour cause : il nomme quelque chose que chacun connaît intimement : cette douleur particulière, ni tout à fait physique ni tout à fait morale, qui survient lorsque l’image que nous nous faisons de nous-mêmes est écornée par le réel.
Mais la blessure narcissique, au sens clinique, n’explique pas tout de la susceptibilité car il faut distinguer au moins trois étages dans cet édifice.
Le premier étage est bien narcissique. Heinz Kohut (The Analysis of the Self, 1971) a décrit comment un soi insuffisamment « miroré » dans l’enfance (insuffisamment reconnu, validé, admiré dans ses élans légitimes) reste fissuré à l’âge adulte. Le moindre choc réveille alors la faille, et déclenche ce que Kohut nomme la rage narcissique : une colère disproportionnée, non pas contre ce qui a été dit, mais contre ce que cela a rouvert. Herbert Rosenfeld (1987) affinera la distinction en opposant les narcissismes « à peau épaisse » (thick-skinned), arrogants et imperméables, et « à peau fine » (thin-skinned), hypersensibles, écorchés, pour qui toute critique est une hémorragie. Le susceptible ordinaire habite ce second versant : il n’est pas grandiose, il est poreux.
II. Le deuxième étage : l’attente du rejet
Il existe pourtant une susceptibilité qui doit moins au narcissisme qu’à l’attachement. Downey et Feldman (1996) ont conceptualisé la rejection sensitivity (la sensibilité au rejet) comme une disposition acquise à anticiper anxieusement, percevoir promptement et réagir intensément aux signaux de rejet, même équivoques, même inexistants. L’enfant qui a appris que l’amour pouvait se retirer sans préavis devient un adulte qui scrute les visages comme on scrute un ciel d’orage. Ce n’est plus l’image de soi qui est en jeu, c’est le lien lui-même : la susceptibilité devient ici un système d’alerte précoce contre l’abandon, calibré trop bas, qui sonne pour un froncement de sourcil.
Kenneth Dodge et ses collègues ont documenté, sous le nom de biais d’attribution hostile (Dodge & Coie, 1987 ; Crick & Dodge, 1994), le mécanisme cognitif qui sous-tend cette lecture du monde : face à un stimulus social ambigu (une bousculade, un silence, un message sans point d’exclamation) certains esprits tranchent systématiquement en faveur de l’hypothèse malveillante. L’ambiguïté est le carburant de la susceptibilité ; l’intention prêtée en est le moteur. Or presque tout, dans la vie sociale, est ambigu. Le susceptible vit donc dans un monde saturé d’agressions, dont la plupart n’ont jamais eu lieu.
Il faut ajouter, pour être complet, que certaines configurations neurodéveloppementales modulent cette équation. La littérature clinique sur le TDAH évoque une réactivité émotionnelle au rejet perçu d’une intensité particulière popularisée sous le terme de dysphorie sensible au rejet (Dodson), notion clinique encore discutée empiriquement, mais qui rejoint des données plus solides sur la dysrégulation émotionnelle dans le TDAH (Shaw et al., American Journal of Psychiatry, 2014). Et dans l’autisme, les travaux sur le double empathy problem (Milton, 2012) rappellent que ce qui passe pour une « mauvaise lecture » des intentions est souvent une lecture différente, dans un monde social dont les codes implicites ont été écrits par et pour d’autres, ce qui multiplie les occasions de malentendus blessants, dans les deux sens.
III. Le troisième étage : la honte
Sous le narcissisme et sous l’attachement, il y a peut-être un socle plus archaïque encore : la honte. June Price Tangney (Tangney & Dearing, Shame and Guilt, 2002) a montré que la honte, contrairement à la culpabilité, ne porte pas sur un acte (« j’ai fait quelque chose de mal ») mais sur l’être tout entier (« je suis quelqu’un de mal »). Or la honte est intolérable ; elle appelle des défenses, et l’une des plus économiques est la colère : l’humiliated fury, la fureur de l’humilié. Le susceptible qui s’embrase à la moindre pique ne défend pas son honneur ; il tente d’éteindre, par le feu de l’indignation, la braise d’une honte qui, elle, ne demande la permission de personne.
Nietzsche, dans la Généalogie de la morale (1887), avait donné à cette alchimie un nom terrible : le ressentiment, cette manière de ruminer l’offense, de la faire fermenter, de bâtir sur elle toute une comptabilité morale du monde. La susceptibilité chronique est un ressentiment à l’état naissant, renouvelé chaque jour par de nouvelles offenses imaginaires. Et c’est en cela qu’elle est un poison, au sens propre du terme grec pharmakon : elle empoisonne d’abord celui qui la porte, ensuite seulement ceux qui l’entourent, condamnés à marcher sur des œufs jusqu’à ce qu’ils renoncent, validant ainsi, ironie cruelle, la prophétie du rejet.
IV. L’écharde et le regard
Alors, la susceptibilité, blessure narcissique ou autre chose ? La réponse honnête est : les deux, et selon les personnes, dans des proportions différentes. Chez l’un, c’est l’idole intérieure qui ne supporte pas d’être éraflée ; chez l’autre, c’est l’enfant qui guette encore le retrait de l’amour ; chez un troisième, c’est la honte ancienne qui cherche un prétexte pour brûler. Souvent, les trois étages communiquent par un même escalier.
Reste la question éthique, qui est peut-être la plus intéressante. Rousseau – cas clinique magnifique de susceptibilité devenue système du monde dans les Rêveries du promeneur solitaire (1782) – finit par lire dans chaque geste d’autrui la confirmation d’un complot universel. Son erreur n’était pas de souffrir ; elle était de faire de sa souffrance un instrument de connaissance. C’est là le nœud : la douleur ressentie est toujours réelle, mais elle n’est pas une preuve. « J’ai mal » n’implique pas « tu m’as fait mal », et encore moins « tu as voulu me faire mal ». La susceptibilité confond l’impact et l’intention, confusion que la psychologie cognitive appelle erreur fondamentale d’attribution (Ross, 1977) et que Marc Aurèle, dix-huit siècles plus tôt, désamorçait d’une phrase : « Supprime le jugement “on m’a fait tort”, et le “on m’a fait tort” est supprimé » (Pensées pour moi-même, IV, 7).
Guérir de la susceptibilité, si tant est qu’on en guérisse, ce n’est donc pas devenir insensible ; l’écorché qui se blinde ne fait que changer de prison. C’est apprendre à insérer, entre la piqûre et la riposte, un instant de doute fécond : et si cela ne parlait pas de moi ? La plupart des flèches qui nous atteignent n’avaient pas été tirées ; elles passaient là, simplement, et nous nous sommes trouvés sur leur trajectoire. Le monde, pour l’essentiel, ne pense pas à nous. C’est, à bien y réfléchir, la dernière des blessures narcissiques… et la plus libératrice.
Références
- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, livre IV.
- Crick, N. R., & Dodge, K. A. (1994). A review and reformulation of social information-processing mechanisms in children’s social adjustment. Psychological Bulletin, 115(1), 74–101.
- Dodge, K. A., & Coie, J. D. (1987). Social-information-processing factors in reactive and proactive aggression. Journal of Personality and Social Psychology, 53(6), 1146–1158.
- Downey, G., & Feldman, S. I. (1996). Implications of rejection sensitivity for intimate relationships. Journal of Personality and Social Psychology, 70(6), 1327–1343.
- Freud, S. (1917). « Une difficulté de la psychanalyse », in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard.
- Kohut, H. (1971). The Analysis of the Self. International Universities Press ; et (1972), « Thoughts on narcissism and narcissistic rage », The Psychoanalytic Study of the Child, 27.
- La Rochefoucauld, F. de (1665). Réflexions ou sentences et maximes morales.
- Milton, D. (2012). On the ontological status of autism: the “double empathy problem”. Disability & Society, 27(6), 883–887.
- Nietzsche, F. (1887). La Généalogie de la morale, première dissertation.
- Rosenfeld, H. (1987). Impasse and Interpretation. Tavistock.
- Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings. Advances in Experimental Social Psychology, 10, 173–220.
- Rousseau, J.-J. (1782). Les Rêveries du promeneur solitaire.
- Shaw, P., Stringaris, A., Nigg, J., & Leibenluft, E. (2014). Emotion dysregulation in attention deficit hyperactivity disorder. American Journal of Psychiatry, 171(3), 276–293.Tangney, J. P., & Dearing, R. L. (2002). Shame and Guilt. Guilford