Le dernier diable
Nous diagnostiquons désormais plus de pervers narcissiques que de diabétiques. Aucune agence sanitaire ne s’en émeut, et pour cause : ce diagnostic-là ne se pose pas en cabinet. Il se pose entre amies, à la troisième minute.

Il faut environ trois minutes. C’est le délai moyen, dans une conversation, entre le début du récit et l’arrivée du mot. On raconte la rencontre, puis les premières fissures, puis cette phrase qu’il a dite un soir de novembre et qu’on n’a pas comprise, et à la troisième minute le mot tombe, avec la douceur d’un couvercle : pervers narcissique. Après quoi il n’y a plus rien à ajouter. C’est l’effet recherché. Le mot ne relance pas l’histoire, il la scelle.
Il fut un temps où l’on était quitté. On disait « il est parti », et cette phrase, dans sa nudité de constat de gendarmerie, contenait toute la tragédie : la contingence, l’absence de raison suffisante, le scandale d’un amour qui s’éteint comme s’éteint une lampe, sans que personne ait touché l’interrupteur. On en mourait un peu. On n’en faisait pas un dossier.
Notre époque ne le supporte plus. Elle a désappris à perdre sans coupable ; il lui faut, à chaque chagrin, un responsable nommé, catalogué, pourvu d’une entrée nosographique et d’une communauté en ligne. Le hasard est devenu obscène, la médiocrité humaine inadmissible. Alors nous avons refabriqué un diable, et comme toutes les époques qui se croient guéries de la superstition, nous lui avons donné un nom savant.
Le nom vient d’une clinique. Racamier, au milieu des années quatre-vingt, décrivait une organisation défensive rare et redoutable ; Marie-France Hirigoyen l’a fait entrer dans les foyers en 1998, et l’on n’a pas idée aujourd’hui de ce que fut ce livre sur les tables des librairies, ni du nombre de femmes qui, en le refermant, ont enfin pu nommer ce qu’elles subissaient. Il a rendu un service immense. C’est ensuite que les choses se sont gâtées : le mot a quitté le cabinet pour le dîner en ville, le dîner en ville pour le prétoire, le prétoire pour le format vertical à musique triste. Chaque migration lui coûtait un peu de sens et lui rapportait beaucoup de pouvoir, trajet ordinaire des mots savants, qui s’appauvrissent en montant en puissance. Hirigoyen elle-même s’en alarme depuis des années : elle a vu son concept devenir une injure de comptoir, et l’on n’a pas assez remarqué ce qu’il y a d’exceptionnel dans le fait qu’une clinicienne passe une partie de sa carrière à tenter de reprendre le mot qu’elle avait donné.
Qu’on ne se méprenne pas sur ma cible. Elle n’est pas le phénomène ; elle est l’étiquette. Le contrôle coercitif est fréquent, il est documenté, il tue, et rien de ce qui suit ne prétend le contraire. Mais la structure, elle, est rare, et doit l’être. Les ordres de grandeur sont publics : l’enquête épidémiologique la plus généreuse jamais conduite sur le sujet, portant sur trente-quatre mille adultes, situe la prévalence du trouble de la personnalité narcissique sur la vie entière à 7,7 % chez les hommes, et cette estimation passe pour très haute parmi les spécialistes. Un homme sur treize dans l’hypothèse la plus large. Encore ce trouble n’est-il pas celui dont on parle : le pervers narcissique ne figure dans aucune nomenclature internationale, il n’a ni critères, ni seuil, ni instrument de mesure, ce qui ne l’empêche pas d’être posé chaque jour par des gens qui n’ont jamais rencontré l’accusé. Un mot qui s’appliquerait à un homme sur trois ne décrirait plus une pathologie : il décrirait un sexe. C’est parce que le mal existe qu’il faudrait cesser de le distribuer.
Ce que l’étiquette offre, en attendant, il faut avoir la loyauté de le reconnaître : une théodicée de poche. Elle explique le mal sans obliger à se regarder. Elle convertit une défaite en innocence, une histoire en instruction, un homme en espèce. Elle rend le passé lisible, et rien ne soulage comme un passé enfin lisible. Sous le diagnostic, la femme quittée cesse d’être une femme quittée : elle devient une survivante, et le vocabulaire aura fait en une soirée le travail que le temps aurait mis dix ans à accomplir.
L’étiquette possède en outre une vertu logique dont les inquisiteurs n’osaient rêver. S’il nie, c’est la preuve. S’il pleure, c’est la manipulation. S’il se tait, c’est la punition par le silence, et s’il revient, c’est l’aspirateur. Aucune conduite au monde ne peut infirmer l’hypothèse. On reconnaît là, non une science, mais une démonologie : la sorcière qui coulait était innocente, celle qui flottait était coupable. Nous avons remplacé l’eau par le lexique et nous nous croyons modernes.
Reste à écrire la phrase qui fâche, et il faut l’écrire lentement, parce qu’elle est devenue presque inaudible : il arrive qu’il soit parti parce que la vie avec elle était invivable.
Invivable de la manière ennuyeuse, minutieuse et sans témoin dont meurent réellement les couples : le reproche promu au rang de langue maternelle, la remarque sur sa famille glissée le dimanche à midi quand il ne peut pas répondre, le sarcasme sur son métier répété devant les amis avec le petit rire qui permettra de dire ensuite que c’était de l’humour, et cette manière qu’elle avait d’accueillir chacune de ses propositions par un silence de deux secondes – deux secondes qu’il a fini par compter, un dimanche de 2017, en attendant qu’elle se prononce sur un week-end à Ostende – avant de la démonter point par point avec une compétence si supérieure à la sienne qu’il devait chaque fois reconnaître qu’elle avait raison, jusqu’au jour où il a cessé de proposer quoi que ce soit, et où on lui a reproché de ne plus rien proposer, de ne plus rien décider, de n’être plus tout à fait un homme.
Il y a un nom pour cela.
Ce nom, personne ne le lui donnera. Le mot arrive toujours au masculin ; il a un genre grammatical et un seul, et cette petite anomalie de la langue en dit plus long que les études qu’on pourrait citer. Une femme qui isole, qui disqualifie, qui contrôle l’agenda et le compte joint, qui refait l’histoire à mesure et vous laisse douter de votre propre mémoire, ne relève d’aucune catégorie disponible : elle a du caractère, elle est entière, elle est fatiguée, elle a ses raisons. Je ne connais pas de mot public pour ce qu’a vécu cet homme-là. Je constate que personne n’a jugé utile d’en fabriquer un, et je remarque que ceux qui s’indigneront de ce paragraphe seront souvent les premiers à réclamer qu’on nomme les violences.
Le reste suit mécaniquement. Si l’autre est structurellement pervers, tout ce qu’on lui a infligé devient réaction, légitime défense, symptôme de ce qu’on subissait, et se trouve rétroactivement innocenté. Le diagnostic est une amnistie qu’on se délivre à soi-même. On s’aperçoit alors qu’il fonctionne exactement comme ce qu’il dénonce : attribuer à la nature de l’autre ce qui relevait de la conduite des deux, c’est le geste même dont on l’accuse. Il existe un nom savant pour cela aussi. Il désigne, cette fois, celle qui parle.
Le prix, elle le paiera seule et longtemps. On ne se répare pas de ce dont on n’est responsable en rien : il n’y a alors rien à comprendre, aucune prise, aucun apprentissage. Elle recommencera. Et si elle recommence, les causes possibles sont nombreuses et graves ; certaines l’accablent, la plupart ne l’accablent pas du tout. Un style d’attachement forgé bien avant lui. Un trauma antérieur qui rend le pire familier, donc reconnaissable, donc rassurant. Des prédateurs qui savent repérer, en quelques minutes, celle qui a déjà été abîmée, et qui la choisissent pour cela. Sa part, aussi. Le mot les interdit toutes. Il fournit une explication si confortable qu’elle dispense d’aller voir laquelle des cinq est la bonne, et au troisième, au quatrième, le nombre même de ces monstres successifs, qui devrait faire hurler l’alarme, viendra confirmer sa malchance.
Alors on croit répondre en criant l’autre mot : chiante. C’est manqué. L’insulte essentialise là où il faudrait décrire, et une injure ne se réfute pas, ne s’examine pas, ne se corrige pas ; elle offre surtout à celle qui la reçoit le plus beau des cadeaux, le droit de ne pas se reconnaître dedans. Personne ne s’est jamais reconnu dans une injure. On ne se reconnaît que dans une description. Le mot ne protège donc nullement les hommes : il protège les femmes de la seule question qui les délivrerait, en leur fournissant une caricature commode à rejeter.
Il faut une frontière, sans quoi tout ceci devient une arme, et la voici, clinique autant que morale. La question « quelle est ma part ? » émancipe celle qui a été quittée et achève celle qui a été asservie. À la première elle rend un pouvoir d’agir ; à la seconde elle ne fait que prolonger, dans sa propre bouche, le travail du bourreau, puisque la culpabilisation était le mécanisme même de l’emprise. Savoir laquelle des deux on est : voilà l’unique diagnostic qui vaille, et le seul que personne ne pose.
Reste ceci, qu’aucune formule ne dira jamais parce qu’il n’y a rien à surligner dedans : la plupart des amours meurent sans criminel. Deux personnes honorables peuvent se rendre méthodiquement malheureuses sans qu’aucune ne soit un cas. On peut être quittée par lâcheté, par lassitude, par bêtise, par une autre, par rien, et ce rien est infiniment plus lourd à porter que le pire des diagnostics.
C’est pour cela qu’on préfère le diagnostic.
Baissez le porte-voix. Ce n’est pas qu’on ne vous croie pas.
C’est qu’on ne s’entend plus.
Mon ex-compagne, je pense qu’elle était perverse. Il y a des gens qui me l’ont dit à une époque, quand je décrivais son attitude, et j’ai répondu souvent que c’était trop facile, que c’était une explication bateau et qu’à notre époque, tout le monde se traite de pervers.
Quand elle m’a quitté, elle l’a fait avec une férocité, un sadisme incroyable, elle m’a vraiment poussé au suicide et ça a failli marcher. Je l’ai revue par hasard après la séparation, elle riait de ma souffrance, elle en tirait une immense jouissance.
J’ai fini par admettre que dans son cas, c’était vrai.
À ce moment-là, tout s’est mis à prendre sens. Comment elle m’avait bombardé d’amour au début, comment elle m’avait idolâtré, comment petit à petit elle avait commencé à créer des conflits à partir de rien, créer du malaise. Comment elle avait compliqué la relation. Comment elle avait commencé à se moquer de moi, même avec ses enfants. Comment elle m’a dévalorisé, torturé par moments, puis comment elle m’a quitté par surprise, en calculant tout pour que ça ait un impact maximum.
La perversion est la clé qui permettait de tout comprendre ; avec elle tout un tas d’éléments pouvaient se relier et prendre sens.
Après la rupture, quand j’ai repris contact pour voir comment elle avait évolué, elle s’est remise aussitôt à me manipuler. Elle m’a fait de la double contrainte. Elle me disait qu’on pouvait rester amis, que je devais trouver une femme qui m’aimerait, mais que si je la trouvais, notre amitié s’arrêterait là.
J’ai fini par comprendre et j’ai coupé tout contact.
Maintenant, ça me revient par bribes, par des voisins ; je sais qu’elle me critique avec une grande férocité, et qu’elle réécrit toute l’histoire. Elle me fait passer pour un type dégueulasse.
Je reconnais mes torts à mon niveau. Je suis tdah, j’étais en dépression, j’avais des problèmes. Je n’ai pas toujours été facile à vivre. Mais je ne pense pas avoir été méchant avec elle. J’essayais constamment d’arranger les choses pendant qu’elle essayait constamment de les dégrader.
Je me suis reconstruit, je maintiens une étanchidité totale avec elle, aucune communication : j’ai compris que cette femme est plus toxique que du plutonium.
Je suis loin d’être parfait, je ne prétends pas l’être. Mais j’ai donné le meilleur du meilleur de moi à cette femme, pendant très longtemps. Je le regrette amèrement. Elle n’en méritait pas le centième.
Elle ricane, elle critique, elle raconte notre vie intime à ses enfants, à ses copines. Elle lance des rumeurs. Elle peut faire ce qu’elle veut, je ne bronche pas.
Je reconstruis ma vie en dehors d’elle. Par moments, j’aurai peut-être besoin d’aide, mais je ne sais pas qui aller voir.
Merci pour ce témoignage intéressant.