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Le miroir et l’aimant

L’attraction, entre désir du contraire et reconnaissance du semblable

« Les contraires s’attirent », dit-on. Les chiffres disent le contraire. Reste alors la seule question qui compte : quand quelqu’un nous attire, est-ce lui que nous voyons, ou la part de nous qu’il vient réveiller ?

Quand une personne nous attire, deux explications se disputent la scène sans qu’on les entende. La première est celle de l’aimant : les contraires s’appellent, l’autre détient ce qui nous fait défaut, et le désir serait une quête de complétude. La seconde est celle du miroir : nous irions vers ce qui nous ressemble, mus par une parenté plutôt que par un manque. La question que je me pose – l’attraction mesure-t-elle une compatibilité, ou seulement ce que l’autre réactive en nous – présuppose qu’on ait tranché entre ces deux images. La recherche l’a fait. Le résultat est plus franc qu’on ne le croit, et il aboutit, par un détour, à donner raison aux romanciers.

Ce que la recherche a tranché : le semblable, pas le contraire

L’idée que les opposés s’attirent appartient au folklore, pas aux données. Depuis les travaux fondateurs de Byrne sur le paradigme de la similarité (1971) et ceux de Berscheid et Hatfield sur l’attraction interpersonnelle, plusieurs centaines d’études convergent : c’est l’homogamie qui gagne. Nous sommes attirés par des partenaires dont les attitudes, les valeurs et les traits ressemblent aux nôtres. L’hypothèse de complémentarité (la rencontre du dominant et du soumis, du timide et de l’expansif) ne reçoit qu’un soutien faible et inconstant, limité à quelques dimensions interpersonnelles étroites. Sur le plan empirique, le mythe de l’aimant ne tient pas. C’est le miroir qui décrit le mieux le premier mouvement du désir.

On pourrait s’arrêter là et conclure, un peu sèchement, que l’attraction est une affaire de ressemblance. Mais c’est précisément ici que les choses deviennent intéressantes.

Un détail qui déplace le sujet : la similarité perçue

La méta-analyse de Montoya, Horton et Kirchner (2008), qui agrège 460 tailles d’effet issues de 313 études, distingue deux choses qu’on confond d’ordinaire : la similarité réelle entre deux personnes et la similarité qu’elles croient partager. Les deux prédisent l’attraction (respectivement r ≈ .47 et r ≈ .39). Mais leurs trajectoires divergent. La similarité réelle pèse surtout avant la rencontre ou après une interaction brève ; son effet s’effondre ensuite, au point de devenir non significatif dans les relations déjà installées. La similarité perçue, elle, continue de prédire l’attraction à toutes les étapes, y compris au long cours.

La conséquence est considérable. Dans une relation qui dure, ce qui entretient l’attirance n’est pas tant que vous vous ressembliez réellement, mais que vous vous éprouviez semblables. Or une perception de ressemblance qui ne coïncide plus nécessairement avec la ressemblance objective, c’est une construction. Et une construction posée sur l’autre porte un nom plus ancien que la psychologie expérimentale.

Le vieux nom de la similarité perçue : la projection

Ce que le laboratoire appelle similarité perçue, la littérature l’avait nommé bien avant. Stendhal, dans De l’amour(1822), décrit ce rameau dépouillé qu’on abandonne dans les mines de sel de Salzbourg et qu’on retrouve couvert de cristaux : sa cristallisation est l’opération par laquelle l’amant pare l’aimé de perfections imaginaires. Proust pousse l’observation jusqu’à la cruauté en faisant aimer à Swann, des années durant, une femme qui n’était même pas son genre. Dans les deux cas, l’attraction ne lit pas l’autre, elle l’invente, et elle invente surtout une affinité.

La psychanalyse a théorisé ce mouvement sous les termes de transfert (Freud, 1912) et de projection (Jung). Il faut être honnête sur leur statut : ce sont des cadres interprétatifs, non des mécanismes validés par l’expérimentation, et un département de psychologie ne les recevra pas comme des preuves. Mais le phénomène qu’ils désignent – nous percevons dans l’aimé une ressemblance et des qualités qui ne sont pas simplement là – est exactement ce que Montoya et ses collègues ont mesuré. L’intuition littéraire se trouve ainsi corroborée par les chiffres, même quand l’appareil conceptuel qui l’entourait ne l’est pas. C’est la part de vérité de l’aimant, mais retournée : ce n’est pas le contraire qui nous attire, c’est une parenté que nous fabriquons.

La réactivation : ce qui en est solide, ce qui ne l’est pas

Reste votre hypothèse propre : ce qui nous attire serait ce que l’autre réactive en nous. Elle a une version défendable et une version fragile, et tout l’enjeu est de ne pas les confondre.

La version solide est la théorie de l’attachement. Issue des observations de Bowlby et d’Ainsworth sur le lien précoce, elle a été étendue à l’amour adulte par Hazan et Shaver (1987), qui ont montré que les styles d’attachement de l’enfance (sécure, évitant, anxieux) se rejouent dans les liens amoureux via des modèles internes opérants. Nous serions attirés par des configurations relationnelles qui confirment ces modèles, même lorsqu’ils nous desservent. Le couple anxieux-évitant, où l’intermittence de l’un ranime l’angoisse de l’autre, est un schéma cliniquement bien documenté. C’est la forme empiriquement respectable de la réactivation : non pas une fatalité romantique, mais une régularité de l’attachement.

La version fragile est celle, popularisée par l’Imago de Hendrix (1988), selon laquelle nous tomberions amoureux d’une image composite de nos figures parentales, blessures comprises, pour rejouer et réparer le drame de l’enfance. Le récit est puissant, il est cliniquement fécond, et il est largement invérifié comme théorie de l’attraction. Les études disponibles évaluent l’efficacité de la thérapie Imago, pas la justesse de son hypothèse causale ; et même sur ce terrain plus modeste, un essai contrôlé randomisé de 2017 a conclu à des améliorations qui n’étaient pas cliniquement significatives. Tenir l’Imago pour une explication établie de nos choix amoureux, c’est prendre une narration clinique séduisante pour un fait.

D’où une hiérarchie qu’il faut garder en tête plutôt que d’aplatir : la similarité et l’attachement reposent sur des données robustes ; la projection est un cadre interprétatif dont le phénomène, lui, est mesuré ; l’Imago relève du récit clinique ; et la fable platonicienne de la moitié perdue, qui ouvre toute notre culture amoureuse, est une belle métaphore et rien de plus.

L’amitié, en passant

Quid du lien amical ? L’effet de similarité y vaut tout autant : on se lie à ses semblables. Mais l’amitié, comme l’avait vu Aristote en distinguant les amitiés d’utilité, de plaisir et de vertu, demande moins à la projection, parce qu’elle n’exige pas la complétude. On n’attend pas d’un ami qu’il soit notre moitié manquante. C’est peut-être pourquoi l’attraction amicale est un indicateur de compatibilité un peu plus fiable que son équivalent amoureux : elle est moins captive du fantasme de l’aimant.

Alors, indicateur de compatibilité ?

Oui, mais faible et biaisé, et il vaut mieux savoir lequel des deux. L’attraction suit assez fidèlement la ressemblance, ce qui n’est pas négligeable puisque la similarité prédit une part de la satisfaction conjugale. Seulement, dans une relation réelle, elle suit la ressemblance perçue : une affinité que vous avez construite et qui peut être exacte, flatteuse ou fausse. L’étincelle vous apprend que vous avez cru reconnaître une parenté. Elle ne vous dit pas si cette parenté existe, ni si elle tiendra.

La part la plus juste de votre intuition est donc celle-ci : ce qui vous attire renseigne d’abord sur vous, sur ce que vous percevez et sur les modèles d’attachement que l’autre réveille. Le travail lucide ne consiste pas à se fier à l’attraction ni à la disqualifier, mais à l’instruire : qu’est-ce que je perçois exactement chez cette personne, et cette perception résiste-t-elle à l’épreuve du temps et du désaccord ? La compatibilité ne se lit pas dans l’intensité du premier accord. Elle se vérifie plus tard, quand la cristallisation est retombée et qu’il reste à voir ce que deux personnes font de ce qui, en elles, a sonné juste.

Références

  • AristoteÉthique à Nicomaque, livres VIII–IX (les trois formes d’amitié).
  • PlatonLe Banquet, discours d’Aristophane.
  • StendhalDe l’amour (1822) – la cristallisation.
  • Marcel ProustUn amour de Swann, in À la recherche du temps perdu (1913).
  • Sigmund Freud, « La dynamique du transfert » (1912).
  • Carl Gustav Jung, écrits sur la projection et l’anima/animus (notamment Aion, 1951).
  • Donn ByrneThe Attraction Paradigm (1971) – l’effet de similarité.
  • Ellen Berscheid & Elaine HatfieldInterpersonal Attraction (1969 ; 2e éd. 1978).
  • R. M. Montoya, R. S. Horton & J. Kirchner (2008), « Is actual similarity necessary for attraction? A meta-analysis of actual and perceived similarity », Journal of Social and Personal Relationships, 25(6), 889–922 – similarité réelle r ≈ .47, perçue r ≈ .39 ; effet de la similarité réelle non significatif dans les relations établies.
  • John BowlbyAttachment and Loss (1969–1980) ; Mary Ainsworth, situation étrange – théorie de l’attachement et modèles internes opérants.
  • Cindy Hazan & Phillip Shaver (1987), « Romantic Love Conceptualized as an Attachment Process », Journal of Personality and Social Psychology, 52(3), 511–524.
  • Harville HendrixGetting the Love You Want (1988) – thérapie Imago ; base empirique limitée (essai contrôlé randomisé de 2017 : améliorations non cliniquement significatives).

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