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L’œil et la main

Pourquoi la honte paralyse, là où la culpabilité répare ?

La culpabilité dit : tu as mal agi, et te laisse de quoi le corriger. La honte dit : tu es mauvais, et ne te laisse qu’à fuir. Reste à comprendre pourquoi la seconde, plus brûlante, est aussi la moins réparatrice.

Il existe deux phrases que chacun connaît, et dont l’une se prononce bien plus aisément que l’autre : « J’ai fait quelque chose de mal », et « Je suis quelqu’un de mauvais ». La première coûte peu ; la seconde, on évite le plus souvent de la formuler, même intérieurement. Ce qui les sépare n’est pas affaire de degré. La culpabilité porte sur un acte ; la honte, sur la personne entière, et c’est de ce changement de cible que tout le reste procède. Brouillée pendant longtemps, la distinction doit sa formulation nette à Helen Block Lewis, que June Tangney a condensée plus tard en une formule passée dans l’usage : I did something bad d’un côté, I am bad de l’autre. Tout se joue dans ce passage du faire à l’être.

La honte tient à l’œil. Les langues anciennes le savaient : l’aidôs grec comme le pudor latin renvoient au voile, à la retenue, au mouvement de se couvrir. Darwin voyait dans le rougissement la plus humaine des expressions, parce qu’elle suppose qu’on se sait regardé. Sartre a donné à cette intuition sa forme philosophique : la honte est honte de soi devant autrui, et il n’est pas nécessaire qu’autrui soit là, un regard intériorisé y suffit. Le corps le traduit à sa façon : le menton baisse, les épaules rentrent, on voudrait diminuer de taille et disparaître. L’ancienne partition anthropologique entre « cultures de la honte » et « cultures de la culpabilité », due à Ruth Benedict, a depuis été largement contestée ; l’image du regard, elle, résiste.

Pourquoi cette émotion immobilise-t-elle ? Parce qu’elle ne laisse rien à faire. On peut réparer un acte ; on ne répare pas un être. Faute d’action disponible, le sujet se retire, se dissimule, se fige ; il arrive aussi qu’il attaque, dans cette colère humiliée que Tangney appelle le second visage de la honte. Les données vont dans le même sens : la propension à la honte s’accompagne de conduites de retrait et d’évitement, et entretient un lien solide avec la dépression, l’anxiété et l’agressivité. Il y a là un paradoxe désagréable : l’émotion morale la plus douloureuse n’est pas la plus utile moralement. L’imagerie cérébrale en dessine une signature partielle, avec une activité préférentielle, pour la honte, dans le cortex préfrontal dorsolatéral, le cortex cingulaire postérieur et les régions sensorimotrices, même si le terrain demeure mouvant.

La culpabilité fonctionne autrement. Le moi y reste intact ; seul un acte est mis en cause, et un acte se défait, se compense, s’excuse. Le remords, au lieu d’écraser, pousse à agir : réparer, se réconcilier, dédommager. On a longtemps tenu la culpabilité pour suspecte, héritage d’une certaine tradition psychanalytique. Mesurée avec un peu de rigueur, elle se révèle plutôt adaptative, corrélée à l’empathie et à la capacité de se mettre à la place d’autrui. L’exemple le plus net vient du milieu carcéral. Dans une étude longitudinale menée auprès de détenus, la propension à la culpabilité prédisait directement moins de récidive ; la honte, elle, n’avait pas d’effet direct, mais augmentait la récidive par un détour, celui de l’externalisation du blâme, son versant défensif. Côté cerveau, la culpabilité sollicite davantage le cortex cingulaire antérieur ventral, le précunéus et les régions temporales postérieures ; quelques travaux récents suggèrent même qu’elle déclenche le comportement réparateur plus fortement que la honte.

Il faut se garder ici d’une lecture trop tranchée. Le verdict expérimental, qu’on résume parfois en « honte mauvaise, culpabilité bonne », concerne avant tout la honte chronique, celle qui colle au caractère, et non l’épisode aigu, lequel peut signaler avec justesse qu’on a trahi ce qu’on voulait être. Bernard Williams a d’ailleurs défendu, contre une longue tradition, la dignité morale propre de la honte. La vraie ligne de partage n’est donc pas entre deux émotions, mais entre un état et un trait, entre un moment et une identité. Éprouver de la honte n’a rien d’alarmant. En être fait, oui.

Pour qui enseigne, tout cela cesse d’être abstrait. Chaque remarque adressée à un élève est une petite sentence, qui vise soit l’acte, soit la personne. « Ce que tu as fait n’est pas juste » laisse l’enfant entier, et capable de réparer. « Tu es nul » s’en prend au sujet lui-même, et lui apprend surtout à se cacher. Les recherches sur les styles éducatifs confirment l’intuition : le retrait d’affection, le mépris et le dégoût nourrissent la disposition à la honte, tandis qu’une discipline centrée sur le comportement favorise la culpabilité, plus féconde. Une erreur mal nommée se mue en identité ; bien nommée, elle devient un point d’appui. L’élève honteux, lui, n’apprend pas grand-chose : il s’absente. Or personne n’a jamais appris depuis une cachette.

La question de départ contenait, au fond, sa propre issue. Il ne s’agit pas de faire taire le signal moral, mais de le déplacer, de l’être vers l’acte. Ce déplacement a reçu un nom en clinique, l’autocompassion, qui n’est pas l’indulgence absolvant d’avance, mais le fait de rester assez entier pour pouvoir, justement, réparer. La honte enferme le sujet et le laisse sur place. La culpabilité, plus modeste, se contente de désigner une faute et laisse une porte ouverte derrière elle.

Références

  • Bastin, C., Harrison, B. J., Davey, C. G., Moll, J., & Whittle, S. (2016). Feelings of shame, embarrassment and guilt and their neural correlates: A systematic review. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 71, 455–471.
  • Benedict, R. (1946). The Chrysanthemum and the Sword: Patterns of Japanese Culture. Boston : Houghton Mifflin.
  • Darwin, C. (1872). The Expression of the Emotions in Man and Animals. London : John Murray.
  • Gilbert, P. (2009). The Compassionate Mind. London : Constable.
  • Lewis, H. B. (1971). Shame and Guilt in Neurosis. New York : International Universities Press.
  • Neff, K. D. (2003). Self-compassion: An alternative conceptualization of a healthy attitude toward oneself. Self and Identity, 2(2), 85–102.
  • Sartre, J.-P. (1943). L’Être et le Néant. Paris : Gallimard.
  • Tangney, J. P., Wagner, P., & Gramzow, R. (1992). Proneness to shame, proneness to guilt, and psychopathology. Journal of Abnormal Psychology, 101(3), 469–478.
  • Tangney, J. P., & Dearing, R. L. (2002). Shame and Guilt. New York : Guilford Press.
  • Tangney, J. P., Stuewig, J., & Martinez, A. G. (2014). Two faces of shame: The roles of shame and guilt in predicting recidivism. Psychological Science, 25(3), 799–805.
  • Williams, B. (1993). Shame and Necessity. Berkeley : University of California Press.

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