|

La courbure du monde

Il y a des images qui pensent à notre place. Celle-ci montre un homme marchant vers un vortex de lumière, dos au cosmos, et quelque chose en nous reconnaît immédiatement la posture, parce que nous la connaissons de l’intérieur.

Il marche, et parce qu’il marche, il croit que le chemin existe pour lui.

Ce n’est pas une pensée. C’est plus bas que ça, plus ancien, quelque chose qui précède le langage et que le langage ne corrige jamais vraiment, quoi qu’on en dise. On apprend que la Terre tourne. On rentre chez soi et on redevient le centre. Ce n’est pas de la bêtise. C’est de la structure.

L’œil ne peut pas se voir regarder. Alors il se prend pour le monde. Toute la philosophie depuis les Grecs n’a fait que tourner autour de ce problème sans le résoudre, parce qu’il n’est pas soluble, parce qu’il est constitutif. Descartes cogito, Husserl intentionnalité, Merleau-Ponty corps propre : des noms différents pour la même impossibilité fondamentale de sortir de soi pour se vérifier de l’extérieur. On reste dedans. On a toujours été dedans.

À gauche du marcheur, l’univers. Des milliards d’années-lumière de matière qui ne sait pas qu’il existe. Des étoiles mortes dont la lumière voyage encore vers personne… Vers personne, c’est important, ce n’est pas une métaphore mélancolique, c’est littéralement le cas. Des galaxies en collision qui n’ont pas demandé l’avis. L’univers n’est pas cruel. La cruauté supposerait qu’il nous ait pris en compte, ne fût-ce que pour nous rejeter. Il n’y a pas eu de rejet. Il n’y a pas eu de regard.

Et pourtant quelque chose dans cette image résiste à ça.

Les ondes concentriques à droite – ce vortex, ce tunnel, cet œil peut-être – semblent organisées. Semblent vouloir quelque chose. Et le marcheur marche vers elles comme si c’était une réponse à une question qu’il n’a pas formulée. Comme si la lumière l’attendait. Elle ne l’attend pas. Mais la façon dont l’image est construite, la perspective, le point de fuite lumineux exactement dans l’axe du corps, tout conspire à produire cette impression. Les artistes savent faire ça. Ils reproduisent visuellement ce que la conscience fait spontanément : mettre un sujet au centre, organiser le reste autour.

C’est d’ailleurs pour ça que l’art est si confortable. Il nous rend le monde habitable en le centrant.

La question plus difficile, et je ne suis pas sûr qu’elle ait une réponse satisfaisante, c’est de savoir si cette centration est une distorsion ou une nécessité. Si c’est quelque chose qu’on devrait corriger ou quelque chose sans quoi on ne pourrait pas fonctionner du tout. Les grandes blessures narcissiques de l’histoire intellectuelle (Copernic, Darwin…) ont décentré la tête sans décentrer le reste. On le sait et on continue. On enseigne l’insignifiance cosmique de l’espèce le matin et on souffre l’après-midi d’une remarque qu’un collègue a faite sans même y penser.

Il y a quelque chose de presque comique là-dedans, si on veut.

Mais il y a surtout quelque chose de très précis sur ce que c’est qu’être une conscience incarnée : on n’habite pas une position abstraite dans l’espace. On habite un corps qui a faim, qui a peur, qui se souvient, qui anticipe. Et ce corps est toujours ici, jamais ailleurs, jamais simultanément en train de prendre de la hauteur et de vivre au ras du sol. La décentration reste une opération mentale. Le centre, lui, est physique. On ne le quitte pas.

Le marcheur est petit, sa silhouette pèse à peine contre l’immensité qui l’environne. Mais c’est lui qu’on regarde. C’est lui que l’image désigne. Pas les étoiles à gauche, pas le vortex à droite : lui, ce trait sombre entre deux formes d’infini. Et on se demande ce qu’il pense en ce moment précis, ce qu’il ressent, si le sol est froid, s’il a peur. On ne se demande pas ce que pense la lumière.

Voilà le problème. Voilà aussi, peut-être, la seule solution disponible.

On ne peut rencontrer autrui qu’à partir du moment où l’on cesse de le percevoir comme un satellite de sa propre gravité. Mais pour y arriver, il faut d’abord avoir été suffisamment centré sur soi pour savoir ce que ça fait d’être un sujet. La décentration n’est pas l’abolition du moi. C’est son extension prudente vers quelque chose qui lui résiste.

Il marche vers une lumière qui ne l’attend pas. Derrière lui, une étoile finit de mourir – personne ne le sait, pas même elle.

Il marche vers une lumière qui ne l’attend pas. Derrière lui, une étoile finit de mourir — personne ne le sait, pas même elle

Similar Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *