Trop !
On m’a dit trop toute ma vie. Avec ce petit air excédé de celui qui pose une limite, pas de celui qui reçoit un cadeau trop grand pour ses mains.

On m’a dit trop toute ma vie.
Pas comme un compliment maladroit. Pas comme l’aveu admiratif de quelqu’un dépassé par une générosité inattendue. Non, trop comme un reproche, comme une limite qu’on me signifie, comme une frontière que j’aurais franchie sans m’en rendre compte et qu’on me demande de respecter désormais. Trop comme une injonction à me réduire.
J’ai mis du temps à comprendre que ce mot ne me décrivait pas. Il décrivait l’écart entre ce que je suis et ce que les autres peuvent recevoir.
Trop amoureux
Quand j’aime, j’aime entièrement. Pas par manque de maîtrise, pas par immaturité, par constitution. Mon amour n’a pas de mode économie. Il voit l’autre dans ses détails, dans ses contradictions, dans ce qu’il montre et dans ce qu’il cache. Il mémorise la façon dont l’autre prononce certains mots quand il est fatigué. Il anticipe, il accompagne, il reste.
Et pourtant on me l’a retourné comme un défaut.
Tu es étouffant. Tu en demandes trop. Tu t’attaches trop vite. Comme si la profondeur de ce que je ressentais était une violence faite à l’autre, plutôt qu’un cadeau mal reçu. J’ai appris, à force, à doser. À retenir. À simuler une tiédeur que je n’éprouvais pas, pour ne pas effrayer. Et j’ai découvert quelque chose d’assez triste : on peut passer sa vie à aimer en sourdine pour rester aimable. Le mot lui-même le dit – aimable : celui qu’on peut aimer, c’est-à-dire celui dont l’amour reste à une température supportable.
Je ne suis pas aimable dans ce sens-là. Je ne l’ai jamais été. Et j’ai longtemps cru que c’était ma faute.
Trop curieux
Les conversations, avec moi, partent rarement là où elles étaient censées aller. Une question en appelle une autre, un sujet en ouvre trois, une idée se ramifie avant même que j’aie fini la phrase. Ce n’est pas de l’agitation, c’est la forme naturelle de ma pensée. Elle saute, elle bifurque, elle revient, elle tisse des liens que je ne saurais pas toujours expliquer mais qui tiennent. Cohérente en profondeur, même si elle paraît lacunaire à qui la suit de l’extérieur.
Les autres s’y perdent parfois. Moi, je n’y suis jamais perdu.
Ce qu’on m’a dit : tu sautes du coq à l’âne, tu n’écoutes pas, tu pars dans tous les sens. Ce qu’on aurait pu dire : tu penses plus vite que la conversation ne peut avancer. Mais cette formulation-là suppose de l’humilité de la part de l’interlocuteur, l’humilité de reconnaître que ce qui lui échappe n’est pas nécessairement du chaos.
Alors j’ai appris à ralentir. À faire semblant de ne pas avoir déjà vu où mène le raisonnement. À poser des questions dont je connais les réponses, pour que l’autre ait le plaisir de me les donner. C’est épuisant, cette pédagogie permanente de soi-même. Et c’est solitaire.
Trop investi
Dans mon travail, je ne fais pas les choses à moitié – non parce que je cherche la perfection, mais parce qu’une fois qu’un sujet m’a saisi, il m’habite complètement. Je ne peux pas traiter une question à la surface. Je ne peux pas rendre un travail que je sais incomplet sans que ça me coûte quelque chose. Ce n’est pas de l’orgueil. C’est de la cohérence entre ce que je pense et ce que je fais.
On m’a dit : tu t’impliques trop, tu prends les choses trop à cœur, tu devrais apprendre à décrocher.
Décrocher. Comme si la pensée avait un interrupteur. Comme si l’engagement pouvait être planifié, calibré, éteint le vendredi soir et rallumé le lundi matin. Pour moi, penser c’est vivre, pas travailler. Et vivre ne s’arrête pas parce que c’est l’heure.
Trop sensible
Je perçois ce que les autres ne verbalisent pas. Le changement de ton dans une voix. La légère tension dans une pièce qui semblait calme. L’inconfort de quelqu’un qui sourit pourtant. Ce n’est pas de la paranoïa, c’est une lecture fine du monde, une attention aux signaux faibles que la plupart filtrent inconsciemment. Je ne peux pas ne pas percevoir ce que je perçois.
Ce qu’on m’a dit : tu interprètes trop, tu dramatises, tu te fais des films.
Et c’est là que ça devient cruel. Non seulement on me signifie que je ressens trop, mais on me dit que ce que je ressens est faux. Que ma perception est défaillante. Que je devrais faire moins confiance à ce que je capte et plus confiance à ce qu’on m’affirme. C’est une forme douce de gaslighting institutionnalisé, tellement répété qu’on finit par en douter soi-même. Par se demander si on n’est pas, effectivement, un peu fou.
On ne l’est pas.
Ce que trop dit vraiment
Trop n’est pas une mesure objective. C’est une mesure relationnelle. Il signifie : par rapport à ce que je peux recevoir, par rapport à ce que je suis habitué à traiter, par rapport à la norme tacite de notre interaction, tu excèdes.
Le problème, c’est que c’est toujours moi qui excède. Jamais l’autre qui manque. Jamais la norme qui est trop basse. Jamais la conversation qui est trop pauvre, l’amour qui est trop petit, l’engagement qui est trop superficiel.
C’est moi le problème. C’est moi qui dois m’ajuster.
Et j’ai passé beaucoup d’années à m’ajuster. À me contracter. À occuper moins d’espace intellectuel, affectif, conversationnel. À devenir un version atténuée de moi-même pour rester dans le périmètre de ce que les autres pouvaient supporter. C’est un travail invisible, constant, épuisant, et personne ne vous en remercie, parce que personne ne sait que vous le faites. Ils voient juste quelqu’un de normal. C’est le but.
Mais à l’intérieur, il y a toujours ce surplus retenu. Cette phrase qu’on n’a pas dite. Cette connexion qu’on n’a pas faite à voix haute. Cet amour qu’on n’a pas montré entièrement. Toute cette vie gardée en réserve, faute de trouver où la déposer.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise
Pas que j’étais exceptionnel. Pas que j’étais un zèbre ou une licorne ou une métaphore animale quelconque. Juste qu’il existait des gens capables de recevoir ce que je donnais sans le trouver excessif. Que mon trop était, pour certains, exactement ce qu’il fallait. Que l’inadéquation n’était pas une condamnation, juste un problème d’appariement.
Que déborder n’a jamais été le problème. Le problème, c’est d’avoir passé sa vie dans des récipients trop petits.