Le rugissement et la toile
Essai autour du « Tigre et l’Araignée » d’Olivier Clerc
Nos sociétés savent juger un coup de poing ; elles ne savent pas voir une toile. C’est dans cet angle mort que prospère la moitié cachée de la violence, celle qu’Olivier Clerc appelle l’Araignée, et dont le Tigre n’est souvent que le dernier symptôme.

Il y a des violences qui font du bruit et des violences qui font silence. Les premières laissent des traces sur les corps : un œil tuméfié, une porte fracassée, un cri qui traverse la cloison et alerte le voisin. Les secondes ne laissent rien. Ou plutôt elles laissent tout, mais à l’intérieur : une confiance rongée, une estime de soi dévorée fil après fil, un psychisme enveloppé si progressivement qu’il ne sait plus dater le moment où il a cessé de respirer librement. Olivier Clerc (2004) a donné à ces deux visages des noms d’animaux. Le Tigre bondit. L’Araignée tisse.
Le Tigre
Le Tigre est yang. Il frappe, il rugit, il s’expose. C’est la violence du coup de poing, de l’insulte hurlée, de l’arme brandie. Elle est spectaculaire, et c’est sa faiblesse : on la voit venir, on peut la nommer, la photographier, la juger. Tout notre appareil pénal, tout notre imaginaire moral se sont construits autour d’elle. Le Tigre est le criminel des faits divers, le tyran des manuels d’histoire, l’agresseur qu’on peut désigner du doigt parce qu’il a eu, au moins, la franchise de sa férocité.
Et parce que la force physique fut historiquement l’apanage statistique du masculin, le Tigre a pris dans nos représentations un visage d’homme. Ce n’est pas qu’un cliché : la méta-analyse d’Archer (2004), qui agrège des décennies de données en contexte réel, confirme un écart de sexe massif et constant pour l’agression physique directe, dans toutes les cultures étudiées. Mais réduire la violence à ce rugissement, nous dit Clerc, c’est ne regarder que la moitié du bestiaire.
L’Araignée
Il existe une autre prédation, yin, patiente, presque immobile. L’Araignée n’attaque pas de front : elle attend, elle enveloppe. Son arsenal tient dans les insinuations, les sous-entendus, les silences calculés, le chantage affectif, la rumeur distillée comme un venin qui paralyse sans tuer. Pas tout de suite, du moins. Harceler moralement, manipuler, isoler quelqu’un de ses proches, l’« empoisonner à petit feu » : voilà la toile, celle-là même que Hirigoyen (1998) a décrite cliniquement sous le nom de harcèlement moral.
Cette violence fut longtemps le recours de qui ne pouvait se permettre le rugissement. Dans des sociétés où la force et la parole publique étaient confisquées par les hommes, les femmes ont dû apprendre les armes de l’ombre, comme du reste les enfants, les domestiques, les subalternes de toute condition. La littérature l’avait compris bien avant la psychologie. La marquise de Merteuil ne lève jamais la main sur personne et détruit plus sûrement que Valmont l’épée au poing. Le folklore a sa marâtre au miroir, qui tue par pomme interposée quand le chasseur, lui, refuse de tuer par couteau.
Ce que disent les données, et ce qu’elles refusent de dire
La psychologie du développement a donné un nom savant à la toile : agression indirecte chez Björkqvist, relationnelle chez Crick. Les travaux fondateurs de l’équipe finlandaise de Björkqvist, Lagerspetz et Kaukiainen (1992), puis ceux de Crick et Grotpeter (1995), ont montré qu’à l’adolescence, quand les garçons recourent davantage à l’agression physique, les filles utilisent proportionnellement davantage l’exclusion du groupe, la rumeur, le retrait de l’amitié comme instrument de coercition. Björkqvist n’y voyait aucune nature, mais une stratégie : son modèle du ratio effet/danger prédit que chacun choisit l’arme qui blesse le plus en l’exposant le moins, compte tenu de sa position, de son corps, de sa socialisation. Une théorie de la position sociale, donc, pas une théorie des essences.
La rigueur oblige ici à tendre un fil de prudence sur notre propre toile argumentative. Les méta-analyses ultérieures ont sérieusement rectifié l’image de l’« Araignée féminine ». Archer (2004) trouve pour l’agression indirecte un avantage féminin faible et limité dans le temps ; Card, Stucky, Sawalani et Little (2008), sur 148 études et près de 74 000 enfants et adolescents, concluent que la différence de sexe y est triviale, statistiquement négligeable, alors qu’elle reste large pour l’agression directe. Autrement dit : les garçons frappent plus, mais tout le monde tisse. Archer et Coyne (2005) notaient déjà que l’agression indirecte devient, à l’âge adulte, l’arme par défaut des deux sexes, la vie sociale rendant le coup de poing trop coûteux pour tous.
Les araignées à cravate ne manquent d’ailleurs pas : l’homme d’appareil qui détruit une carrière par une rumeur de couloir, le conjoint qui enferme sa compagne dans une emprise sans jamais lever la main, le harceleur institutionnel qui procède par notes de service et mises au placard. Et inversement, la violence physique féminine existe, sous-estimée par nos grilles de lecture précisément parce qu’elle ne correspond pas au casting.
Clerc lui-même, du reste, refuse l’assignation : son livre précise que les deux polarités sont des dynamiques auxquelles recourent aussi bien les hommes que les femmes. La lecture genrée de son bestiaire est une lecture culturelle et historique. Elle dit quelque chose de vrai sur la distribution passée des armes ; elle ne dit rien d’une essence des armées. Quiconque voudrait y lire « la femme est manipulatrice » trahirait à la fois l’auteur et les données. Quiconque voudrait, à l’inverse, nier l’existence de l’agression relationnelle au motif qu’elle a servi de stéréotype misogyne trahirait quarante ans de littérature développementale. Les deux écueils se valent.
La toile des structures
Il faut alors élargir la focale, et c’est là que la métaphore devient vraiment féconde. Galtung (1969) distinguait la violence directe, le Tigre exactement, de la violence structurelle : celle qui tue sans agresseur identifiable, par l’organisation même des rapports sociaux. Bourdieu (1998) décrivait de son côté une violence symbolique « douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes », exercée avec la complicité inconsciente de qui la subit. Qu’est-ce que la violence symbolique, sinon une toile à l’échelle d’une civilisation ? Une araignée sans corps, dont le fil passe dans le langage, les institutions, les évidences partagées. Notons l’ironie : Bourdieu, que nul ne soupçonnera de complaisance antiféministe, décrit dans La domination masculine une violence typiquement arachnéenne dont les femmes sont historiquement les premières prises.
D’où la cruelle asymétrie que dénonce Clerc. Nos sociétés stigmatisent le Tigre, visible, pénalisable, tout en laissant prospérer l’Araignée, dont les toiles servent souvent de racines aux bonds du fauve. Combien de rugissements ne sont que le dernier fil d’une toile trop resserrée ? Le Tigre fait la une ; l’Araignée fait le lit du Tigre.
Désarmer les deux bêtes
C’est pourquoi Clerc récuse jusqu’à l’expression « lutte contre la violence », qui propose en somme de rugir contre le rugissement. Combattre la violence avec ses propres armes, c’est encore lui emprunter sa grammaire. Le changement de paradigme qu’il appelle consiste à désamorcer les deux polarités en amont. Apprendre à reconnaître la toile aussi tôt que la griffe. L’enjeu est ici profondément pédagogique : les programmes de prévention du harcèlement scolaire ont longtemps buté sur leur cécité à l’agression relationnelle, faute de vocabulaire pour la nommer. Donner aux enfants des mots pour l’exclusion comme on leur en donne pour la bagarre de cour de récréation, c’est déjà couper des fils.
Car Tigre et Araignée ne sont pas deux populations. Ce sont deux tentations qui habitent chacun de nous, distribuées par nos histoires, nos corps, nos positions de pouvoir. Le jour où l’on cessera de demander « qui est violent ? » pour demander « par où ma propre violence passe-t-elle quand elle ne peut pas rugir ? », on aura commencé à défaire, fil après fil, ce que des siècles ont tissé.
Références
- Archer, J. (2004). Sex differences in aggression in real-world settings: A meta-analytic review. Review of General Psychology, 8(4), 291–322. https://doi.org/10.1037/1089-2680.8.4.291
- Archer, J., & Coyne, S. M. (2005). An integrated review of indirect, relational, and social aggression. Personality and Social Psychology Review, 9(3), 212–230. https://doi.org/10.1207/s15327957pspr0903_2
- Björkqvist, K., Lagerspetz, K. M. J., & Kaukiainen, A. (1992). Do girls manipulate and boys fight? Developmental trends in regard to direct and indirect aggression. Aggressive Behavior, 18(2), 117–127.
- Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Éditions du Seuil.
- Card, N. A., Stucky, B. D., Sawalani, G. M., & Little, T. D. (2008). Direct and indirect aggression during childhood and adolescence: A meta-analytic review of gender differences, intercorrelations, and relations to maladjustment. Child Development, 79(5), 1185–1229. https://doi.org/10.1111/j.1467-8624.2008.01184.x
- Clerc, O. (2004). Le tigre et l’araignée : Les deux visages de la violence. Éditions Jouvence.
- Crick, N. R., & Grotpeter, J. K. (1995). Relational aggression, gender, and social-psychological adjustment. Child Development, 66(3), 710–722. https://doi.org/10.2307/1131945
- Galtung, J. (1969). Violence, peace, and peace research. Journal of Peace Research, 6(3), 167–191. https://doi.org/10.1177/002234336900600301
- Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien. Syros.
- Laclos, P. Choderlos de. (1782). Les liaisons dangereuses.
Vraiment très éclairant, y compris dans son questionnement mesuré.
Merci pour ce retour positif et constructif.