Le nominatif et l’accusatif
Sur la distribution des rôles moraux
La morale fonctionne d’abord comme une syntaxe : quelqu’un fait quelque chose à quelqu’un. Reste à savoir qui hérite du sujet et qui hérite du complément. Trente ans de travaux expérimentaux montrent que la distribution n’a rien d’aléatoire, et que les deux places coûtent cher, chacune à sa manière.

I. Une phrase à deux places
L’article de Chelsea Schein et Kurt Gray sur la moralité dyadique s’ouvre par une phrase dont le verbe n’existe pas : l’homme a délibérément « gishé » la petite fille, qui s’est mise à pleurer. Personne ne sait ce que « gisher » signifie. Le jugement tombe pourtant entier, avec sa condamnation et sa pitié, avant qu’on ait songé à demander une définition (Schein & Gray, 2018).
Ce que la phrase met à nu, c’est le gabarit lui-même. Deux places : un agent susceptible de mériter blâme ou éloge ; un patient susceptible de souffrir. Le contenu du verbe compte moins que l’occupation des deux cases, et le lecteur remplit les cases avant de comprendre l’action.
Ricœur avait vu la chose sans la nommer ainsi. Soi-même comme un autre construit son éthique sur le couple agir/pâtir, hérité de la vieille distinction aristotélicienne entre poiein et paschein, et insiste sur la dissymétrie fondamentale entre celui qui agit et celui qui subit : c’est dans cet écart, écrit-il en substance, que loge la possibilité même de la violence. La psychologie sociale américaine a mesuré, quinze ans plus tard, ce que la phénoménologie française avait décrit. Elle y a ajouté une découverte que Ricœur ne pouvait pas faire depuis son fauteuil : les deux places ne sont pas librement distribuées.
Le mot « patient » dit d’ailleurs tout, si l’on veut bien l’écouter. Il vient de patior, subir, endurer. C’est le même mot qui désigne le malade à l’hôpital. J’y reviendrai, parce que cette coïncidence lexicale n’en est pas une.
Gray et Wegner (2009) ont montré que les deux places s’excluent. Sept études établissent une relation inverse : celui qu’on perçoit comme agent moral, bienfaiteur ou malfaiteur indifféremment, est perçu comme moins vulnérable à ce qu’on lui fasse ; et le récipiendaire du bien ou du mal est perçu comme moins capable d’en commettre. La conséquence expérimentale la plus déroutante de ce couplage est aussi la plus révélatrice : les participants se montrent disposés à infliger davantage de douleur à ceux qui ont fait le bien qu’à ceux qui n’ont rien fait. Le héros, ayant occupé le nominatif, n’est plus tout à fait disponible pour l’accusatif. Sa bonté l’a rendu moins abîmable.
Le typecasting n’est donc pas une évaluation mais un casting. Il précède l’appréciation des faits, il la conditionne, et il est économe : les rôles une fois distribués, la scène se joue seule.
II. Qui hérite du sujet, qui hérite du complément
Gray et Wegner ne posaient pas la question de savoir si la distribution des rôles était aléatoire. Reynolds, Howard, Sjåstad, Zhu, Okimoto, Baumeister, Aquino et Kim (2020) l’ont posée, et lui ont donné dans Organizational Behavior and Human Decision Processes une réponse méthodique. Le titre de l’article est déjà un résultat : Man up and take it.
Le protocole procède par élimination des échappatoires. On décrit d’abord une situation où quelqu’un a été lésé, sans préciser le sexe ; les participants supposent spontanément qu’il s’agit d’une femme, et la présomption s’accentue nettement lorsque le mot « victime » est employé. On remplace ensuite les personnes par des formes géométriques animées, dans la tradition de Heider et Simmel : un triangle qui poursuit, un rond qui fuit. Les participants attribuent un sexe masculin aux formes qui agressent et un sexe féminin aux formes agressées. Plus de corps, plus de visage, plus de biographie ; il ne reste que la trajectoire, et la trajectoire suffit à genrer. C’est la géométrie elle-même qui se distribue en nominatif et en accusatif.
Troisième étude : à plaisanterie ambiguë identique, on prête davantage de douleur à la cible féminine et l’on souhaite des punitions plus sévères pour l’auteur masculin. Quatrième : un manager qui licencie un groupe de salariées est jugé moins moral et moins équitable que celui qui licencie un groupe de salariés, à décision rigoureusement identique.
Cette dernière est celle qui importe le plus à mon argument. Elle ne dit pas que la salariée souffre davantage. Elle dit que l’acte qui la vise change de nature morale du seul fait qu’il la vise.
III. Le halo
À cette architecture s’ajoute une coloration affective, documentée bien avant.
Eagly et Mladinic ont posé dans les années quatre-vingt une question dont l’énoncé était déjà une provocation méthodologique : les gens sont-ils réellement préjugés contre les femmes ? Leur réponse, mesures attitudinales explicites à l’appui, fut que la catégorie « femmes » est évaluée plus favorablement que la catégorie « hommes », sur la chaleur, la moralité, la gentillesse, et cela chez les répondants des deux sexes (Eagly & Mladinic, 1989 ; Eagly, Mladinic & Otto, 1991). L’expression women-are-wonderful effect date de leur synthèse de 1994.
Rudman et Goodwin (2004) ont porté la question au niveau implicite, dans quatre expériences dont le sous-titre est resté célèbre : pourquoi les femmes aiment-elles les femmes plus que les hommes n’aiment les hommes ? Le résultat central est que le biais automatique d’endogroupe des femmes est considérablement plus fort que celui des hommes, et que ces derniers semblent dépourvus du mécanisme de balance cognitive qui, chez les femmes, articule identité, estime de soi et préférence pour le groupe. Les auteurs relient le biais pro-féminin à deux sources : l’attachement maternel précoce, et l’association du masculin à la violence.
Une précision s’impose ici, et elle renforce l’argument plutôt qu’elle ne l’affaiblit. Dire que les hommes présentent, comme les femmes, une attitude implicite pro-féminine est une formulation trop lisse. Ce que montrent Rudman et Goodwin est plus étrange : les hommes ne favorisent pas leur propre groupe. L’asymétrie n’est pas symétriquement pro-féminine, elle est unilatéralement non-masculine. Il ne s’agit pas de deux groupes qui aiment le même ; il s’agit d’un groupe qui s’aime et d’un groupe qui ne s’aime pas.
IV. L’arithmétique de la compassion
L’affect ne reste pas dans les questionnaires. Il se convertit en argent et en années de prison.
FeldmanHall, Dalgleish, Evans, Navrady, Tedeschi et Mobbs (2016) l’ont mesuré sur deux terrains. Dans le dilemme du pont, confrontés au choix de pousser un passant masculin ou un passant féminin, les participants sacrifient massivement l’homme. Dans un paradigme où le renoncement est réel, où l’on peut conserver de l’argent au prix de chocs administrés à un tiers filmé, les participants gardent significativement moins d’argent lorsque la cible est une femme. Un détail vaut contrôle involontaire : un groupe indépendant avait jugé la cible masculine plus attirante, plus abordable et plus sympathique que la cible féminine. Elle a été électrocutée davantage. Les auteurs nomment cela la chevalerie morale.
Starr (2015), sur données judiciaires fédérales américaines et non plus en laboratoire, trouve que le fait d’être un homme est associé à des peines en moyenne 63% plus longues, à conditions comparables d’infraction d’arrestation et d’antécédents ; les femmes échappent plus souvent à la mise en accusation elle-même, et sont deux fois plus susceptibles d’éviter l’incarcération après condamnation. L’essentiel de l’écart, montre-t-elle, ne naît pas au prononcé de la peine mais en amont, dans les décisions de charge et de négociation de plaidoyer, c’est-à-dire au moment exact où quelqu’un décide qui, dans l’histoire, est l’agent.
V. Retour à la phrase
On peut maintenant énoncer l’intuition de départ avec plus de précision qu’elle n’en a d’ordinaire. L’asymétrie ne porte pas seulement sur la réception de la critique. Elle porte sur l’attribution de la place restée vide.
Le gabarit dyadique exige deux cases pleines. Lorsqu’une critique vise une personne déjà pré-affectée à l’accusatif, la phrase se complète par le haut : il faut un agent, et le seul candidat disponible est celui qui parle. La critique est alors lue comme un acte, quelque chose lui a été fait, et l’énonciateur hérite du nominatif avec ses attributs, intention, responsabilité, blâme. Lorsque la même critique vise une personne pré-affectée au nominatif, la phrase se complète par le bas : on cherche la victime ailleurs, en amont, dans ce que cette personne aurait fait. La critique cesse d’être un acte pour devenir un constat. Elle ne blesse plus, elle impute.
Un même énoncé, deux analyses grammaticales. Dans un cas la question implicite est qui lui a fait ça ; dans l’autre, à qui a-t-il fait ça. Il n’est nécessaire d’invoquer la mauvaise foi de personne. La syntaxe travaille seule, et vite, comme dans la phrase où l’on ignore ce que veut dire « gisher ».
VI. Ce que coûte l’accusatif
Il serait malhonnête, et surtout théoriquement faux, de s’arrêter là comme si la place de patient était une faveur. Le mécanisme qui protège est celui qui destitue, et cela découle du théorème d’origine, non d’une objection extérieure : Gray et Wegner écrivent noir sur blanc que les patients moraux sont perçus comme moins capables d’accomplir le bien ou le mal. L’exclusivité joue dans les deux sens. Être soustrait à l’imputation, c’est être soustrait à l’agentivité ; celui qu’on ne peut accuser est aussi celui qu’on ne peut créditer. La même opération qui amortit le reproche dissout le mérite. Il n’y a pas ici deux phénomènes, un avantage et un inconvénient, mais un seul, décrit selon qu’on regarde le blâme ou l’éloge. Et l’on peut suivre cette conséquence assez loin. Brescoll et Uhlmann (2008) ont montré que la colère d’une femme au travail lui fait perdre du statut, quand la même colère en fait gagner à un homme ; le détail révélateur est dans les attributions, puisque la colère de la femme est renvoyée à une disposition interne, elle est colérique, elle est hors de contrôle, tandis que celle de l’homme est renvoyée à une circonstance externe, il a réagi à quelque chose. Autrement dit, on lui refuse jusqu’au statut d’agent dans sa propre émotion : elle ne réagit pas à un monde, elle exsude un tempérament. Toute la littérature du backlash se déduit à peu près de là, depuis Rudman (1998) sur le coût de l’auto-promotion jusqu’à Heilman et Okimoto (2007) sur la pénalité qui frappe la réussite féminine dans les tâches masculines, en passant par la synthèse de Rudman et Glick (2001). Le typecasting n’est pas un privilège concédé, c’est une assignation, et comme toute assignation il coûte cher à qui prétend en sortir.
Un lecteur formé à la théorie féministe fera ici une objection, et il aura raison de la faire : tout ceci porte un nom depuis 1996.
Glick et Fiske ont construit l’Ambivalent Sexism Inventory précisément pour distinguer deux composantes positivement corrélées et évaluativement opposées, le sexisme hostile et le sexisme bienveillant. Le second recouvre le paternalisme protecteur, l’idéalisation de la femme et le désir d’intimité ; il est subjectivement positif, y compris pour celui qui le porte ; et la thèse centrale de leur travail est que les deux formes servent conjointement à justifier et maintenir la hiérarchie de genre (Glick & Fiske, 1996). La chevalerie morale de FeldmanHall, le halo d’Eagly et Mladinic, la protection judiciaire mesurée par Starr : tout cela est du sexisme bienveillant sous un autre vocabulaire.
Je ne vois aucune raison de résister à cette lecture, et une bonne raison de l’adopter. Elle ne réfute rien de ce qui précède ; elle en fournit l’interprétation la plus économique. Que la protection et la disqualification soient le même geste est exactement ce que le théorème de Gray et Wegner prédit, et c’est ce que la section précédente vient d’établir par un autre chemin. Deux traditions théoriques qui s’ignorent, l’une issue de la psychologie morale cognitive, l’autre de la psychologie féministe des attitudes, convergent sur la même structure. On notera d’ailleurs que Glick et Fiske ont eux-mêmes construit l’instrument symétrique, l’Ambivalence toward Men Inventory, et montré que les attitudes ambivalentes envers les hommes, du type « mauvais mais courageux », prédisent l’inégalité de genre dans seize nations (Glick & Fiske, 1999 ; Glick et al., 2004). La théorie n’a jamais prétendu que seules les femmes étaient assignées.
Reste un dernier contrepoint, et c’est le plus instructif, parce qu’il oblige à préciser la portée du prétendu empathy gap. Zhang, Losin, Ashar, Koban et Wager (2021) ont demandé à des observateurs d’estimer la douleur de patients filmés. Le biais s’inverse : la douleur des patientes est sous-estimée relativement à celle des patients masculins, à douleur auto-rapportée et expressivité faciale contrôlées, et les observateurs recommandent davantage de psychothérapie pour les femmes, davantage d’antalgiques pour les hommes.
L’inversion n’est pas une contradiction, à condition de prendre la théorie au sérieux. Le gabarit dyadique a besoin d’un coupable. Dans une scène morale, où quelqu’un a fait quelque chose à quelqu’un, la femme occupe l’accusatif et bénéficie de tout ce qui accompagne cette place. Dans une scène clinique, il n’y a pas d’agent : la douleur chronique n’a pas d’auteur, une épaule n’a agressé personne. La dyade ne se referme pas, la protection ne s’enclenche pas, et ce qui prend le relais est un tout autre stéréotype, celui de l’expressivité, qui convertit la plainte en tempérament. On aura reconnu le même mouvement que chez Brescoll et Uhlmann : la femme n’a pas mal, elle est douloureuse.
Voilà donc le patient de l’hôpital et le patient moral séparés par le seul fait qu’il manque au premier quelqu’un à qui reprocher son mal. La compassion ne se règle pas sur la souffrance, mais sur la souffrance causée. J’avance cela comme hypothèse interprétative, non comme résultat établi ; elle a pour elle de rendre compte des deux corpus sans en sacrifier aucun.
VII. Prudences
Gray et Wegner (2009) ne manipulent pas le genre. L’article fonde le gabarit ; c’est Reynolds et al. (2020) qui en établit la distribution genrée. Les créditer ensemble d’un résultat unique serait une erreur de citation, et une erreur exploitable en discussion.
Les études fondatrices de 2009 appartiennent à une strate de la psychologie sociale qui fait l’objet de réplications directes préenregistrées (Xiao & Feldman, projets déposés sur OSF), dont je n’ai pas trouvé l’état final publié. Il est prudent de vérifier avant de citer les effets originaux comme acquis. Le travail de Reynolds et al., postérieur, multi-méthodes et à effectifs importants, reste le pilier le plus solide de l’édifice.
On objectera peut-être que Roy Baumeister figure parmi les huit auteurs de cet article, et que son nom suffit à disqualifier l’ensemble. L’argument est faible : la publication réunit huit chercheurs de six institutions dans une revue de premier rang, et les deux premières études, l’inférence spontanée et les formes animées, ne dépendent d’aucun engagement théorique particulier.
Enfin, la quasi-totalité de ce corpus est occidentale, souvent nord-américaine, largement recrutée en ligne. L’universalité du gabarit dyadique est une hypothèse, pas une donnée.
Coda
Il y a bien une signature expérimentale, convergente, obtenue par des paradigmes qui n’ont presque rien en commun : inférences spontanées, formes animées, dilemmes à conséquences réelles, archives judiciaires. Ce qu’on observe n’est donc pas une hallucination.
Mais cette signature ne décrit aucune hiérarchie de faveur. Elle décrit une grammaire, et une grammaire ne fait pas de cadeaux : elle distribue d’un même geste des protections et des disqualifications, à ceux-là mêmes qu’elle place. Qui reçoit l’accusatif reçoit la pitié et perd la capacité. Qui reçoit le nominatif reçoit la responsabilité et perd le droit d’avoir mal.
Le plus troublant n’est pas que la phrase soit injuste. C’est qu’elle ait déjà tranché avant qu’on ait demandé ce que le verbe voulait dire.
Note de méthode. Ce texte décrit un mécanisme de perception : la manière dont une critique est encodée selon le sexe de celui qu’elle vise. Il n’établit rien sur le solde global des avantages entre hommes et femmes, question qui relève d’autres données et d’autres méthodes. La sixième section indique pourquoi l’asymétrie décrite ici ne se laisse convertir en aucun bilan : les deux places du gabarit sont coûteuses, et elles le sont différemment.
Références
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