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Un tiers de la population serait surdouée ? Vraiment ?

Le HPI est l’un de ces rares concepts psychologiques qui, en passant du laboratoire aux médias, a réussi à changer de nature en cours de route. Ce qui était un construit psychométrique strict est devenu une catégorie poreuse, extensible à volonté. L’affirmation suivante illustre jusqu’où peut mener cette extensibilité.

Cela fait longtemps que je n’avais plus abordé le sujet du HPI parce que quelque peu lassé de toutes les inepties déversées à l’encontre de ce concept intéressant par certaines personnes peu scrupuleuses…

Mais, l’actualité récente m’enjoint presque de le faire et ce, après avoir visionné la vidéo de Fanny Nusbaum postée il y a deux jours sur Youtube (https://www.youtube.com/watch?v=CXm5NmcTiVs).

Mon illustration (image) de l’intéressée reprend un propos qu’elle tient dans ladite vidéo. Je vous résume ce que je pense de son discours (parce que la vidéo fait tout de même plus de deux heures) !

1. « Une personne sur trois serait surdouée » : source ?

Cette affirmation est introuvable dans la littérature scientifique sérieuse. Le chiffre standard, issu de la définition psychométrique du HPI (QI ≥ 130), est environ 2,2-2,5% de la population, soit environ 1 personne sur 40-45, par définition statistique de la distribution normale (seuil à +2 écarts-types). C’est un fait mathématique, pas une estimation.

Et le chiffre de 33% résiste encore moins à un calcul élémentaire. Même en descendant à +1 écart-type au-dessus de la moyenne (soit un QI ≥ 115, ce qui trahit déjà complètement la définition du HPI), la distribution normale ne donne que 16% de la population. Pour atteindre 33%, il faudrait se situer autour de +0,44 écart-type, soit un QI d’environ 107 : la moyenne haute, celle de n’importe quel étudiant ordinaire. Nusbaum n’a donc pas légèrement élargi le concept, elle l’a vidé de tout contenu discriminant. Un concept qui s’applique à un tiers de la population n’explique plus rien de spécifique : il explique tout, ce qui revient à n’expliquer rien.

Si Nusbaum évoque 1 sur 3, soit elle redéfinit radicalement le concept, soit elle glisse vers une définition qualitative indéfinie de la « pensée différente » ; mais même la première hypothèse ne tient pas, comme on vient de le voir. Dans les deux cas, c’est méthodologiquement désastreux.

C’est là un problème épistémologique fondamental : quand une catégorie diagnostique capte un tiers d’une population, on parle de ce que les philosophes des sciences appellent une catégorie fourre-tout, plus proche de la construction sociale que du construit scientifique valide.

2. La distinction complexe/laminaire : validité scientifique ?

C’est sans doute l’apport le plus médiatisé de Nusbaum et al. (2016, 2019). Mais à y regarder de près, cette distinction n’est jamais que la reformulation d’une distinction psychométrique classique : celle entre profil cognitif homogène et profil cognitif hétérogène. Cette notion est un standard d’interprétation des tests d’intelligence (WISC, WAIS) enseigné dans tout cursus de psychologie différentielle, et documenté dans la littérature bien avant que Nusbaum ne la rebaptise. Nouveau label, concept ancien : c’est la recette de la pseudo-nouveauté théorique.

Au-delà de cette redite, trois problèmes de fond subsistent.

D’abord, la taille de l’échantillon de l’étude IRMf originale est dérisoire. L’étude citée à la base de son livre a été conduite sur un petit groupe d’enfants HPI recrutés en clinique (donc avec biais de sélection massif : ce sont des enfants qui consultent, donc en difficulté, pas représentatifs des HPI en général). Les neuroscientifiques ont critiqué précisément le panel et le contexte de recrutement (comme le note même le site Suivez le Zèbre, ce qui est rare).

Ensuite, le critère de classification est circulaire. La distinction complexe/laminaire repose sur un écart ICV/IRP ≥ 23 points. Mais cet écart de scores peut très bien refléter une comorbidité (TDAH, dyslexie, TSA) plutôt qu’un « profil de HP » distinct. Autrement dit, Nusbaum redécrit peut-être simplement les HP avec troubles associés vs HP sans troubles (ce que la littérature internationale appelle déjà les twice exceptional ou 2e).

Dernier signal d’alarme : la distinction complexe/laminaire n’a pas été répliquée indépendamment dans la littérature internationale. Elle n’apparaît pas dans les méta-analyses sur la douance (Heller et al., Subotnik et al., 2011 ; Pfeiffer, 2015). L’absence de réplication est un signal d’alarme majeur dans le contexte de la crise de réplication en psychologie.

3. Le terme « philo-cognitif » : problème de construct validity

Nusbaum propose ce terme pour éviter les connotations négatives de « surdoué » ou « zèbre ». Pourquoi pas, mais cela génère un problème de construct validity : si le nouveau terme n’est pas opérationnalisé avec des critères mesurables, reproductibles et distincts des termes qu’il remplace, ce n’est pas un progrès scientifique, c’est un rebranding. La critique est similaire à celle adressée au terme « zèbre » de Siaud-Facchin : poétique (voire carrément pompé à l’auteur Alexandre Jardin), mais scientifiquement flou.

4. « L’intelligence n’est pas une capacité mais un état »

Cette affirmation est philosophiquement audacieuse mais empiriquement non fondée. La stabilité temporelle du QI (corrélation test-retest élevée, ~0.85 sur plusieurs décennies selon les études longitudinales comme Deary et al., 2004, ou les études Lothian) contredit une conception purement situationnelle ou étatique de l’intelligence. L’intelligence g (le facteur général) est l’un des construits les plus robustes et les plus répliqués en psychologie différentielle.

Nusbaum confond ici probablement la performance (qui peut fluctuer) avec la capacité (qui reste relativement stable). C’est une distinction classique mais qu’elle semble négliger au profit d’une formule percutante.

5. L’hypersensibilité comme marqueur spécifique du HPI

Nusbaum (comme Dabrowski avant elle, dont elle s’inspire) présente l’hypersensibilité émotionnelle et sensorielle comme caractéristique des HPI. Le problème : des études comparatives (Warne, 2016 ; Vuyk et al., 2016) montrent que l’hypersensibilité n’est pas spécifique aux HPI. Elle est tout aussi présente dans le TDAH, le TSA, les troubles anxieux, et dans la population générale à des niveaux comparables une fois contrôlées les comorbidités. Autrement dit, c’est un corrélat non spécifique, pas un marqueur diagnostique de la douance.

6. Biais d’échantillonnage systématique

C’est la critique de fond qui mine l’ensemble du corpus Nusbaum-Revol-Siaud_Facchin. Leur clinique accueille des HPI qui souffrent. Leurs profils, leurs théories, leurs typologies sont construites à partir de ces cas. Mais la majorité des HPI ne consultent jamais : ils vont bien. Les études épidémiologiques (Grossman & Bhaskaran, 2013 ; Peyre et al., 2016 sur des échantillons nationaux) montrent que le HPI n’est pas en soi un facteur de risque de mal-être. Ce biais de sélection clinique fabrique une image pathologisante du HPI qui ne correspond pas à la réalité populationnelle.

7. Le modèle économique en arrière-plan

Ce point est rarement évoqué mais mérite d’être soulevé : Fanny Nusbaum dirige le Centre PSYRENE, un centre privé spécialisé dans le diagnostic et l’accompagnement des HPI. La médiatisation agressive du discours sur la souffrance HPI, les typologies séduisantes, les tests spécifiques… créent une demande qui alimente directement ce type de structure. Ce n’est pas une accusation de mauvaise foi, mais c’est un conflit d’intérêts potentiel qui devrait figurer explicitement dans tout discours de vulgarisation scientifique et qui n’est jamais mentionné.

En synthèse…

Le problème central avec Nusbaum n’est pas qu’elle mente, c’est qu’elle pratique une forme de vulgarisation hyperbolique : elle part d’observations cliniques réelles (des HP souffrent, certains ont des profils hétérogènes), les extrapole à des généralisations théoriques insuffisamment étayées, les habille d’un vocabulaire neuroscientifique qui donne une fausse impression de rigueur, et les diffuse dans des espaces médiatiques qui n’ont ni l’expertise ni l’intérêt de soumettre ces allégations à une évaluation critique. C’est exactement le terreau de ce que Lilienfeld appelle les neuromythes : des assertions sur le cerveau qui circulent massivement parce qu’elles sont narrativement satisfaisantes, pas parce qu’elles sont scientifiquement solides.

Références

  • Deary, I. J., Whalley, L. J., & Starr, J. M. (2009). A lifetime of intelligence: Follow-up studies of the Scottish Mental Surveys of 1932 and 1947. American Psychological Association.
  • Dweck, C. S. (2006). Mindset: The new psychology of success. Random House.
  • Howard-Jones, P. A. (2014). Neuroscience and education: myths and messages. Nature Reviews Neuroscience, 15(12), 817–824. https://doi.org/10.1038/nrn3817
  • Peyre, H., Ramus, F., Melchior, M., Forhan, A., Heude, B., & Gauvrit, N. (2016). Emotional, behavioral and social difficulties among high-IQ children during the preschool period: Results of the EDEN mother–child cohort. Personality and Individual Differences, 94, 366–371. https://doi.org/10.1016/j.paid.2016.02.014
  • Ramus, F., & Gauvrit, N. (2017). La légende noire des surdoués. La Recherche, mars 2017. https://ramus-meninges.fr/2017/02/03/la-pseudoscience-des-surdoues-2/
  • Waterhouse, L. (2006). Multiple intelligences, the Mozart effect, and emotional intelligence: A critical review. Educational Psychologist, 41(4), 207–225. https://doi.org/10.1207/s15326985ep4104_1

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