Marcher sans qu’on nous regarde
Ce que le désir mimétique dit de nos choix…
Que vaudrait un diamant si l’on était seul au monde ? Nous croyons choisir ce que nous désirons, mais nos envies naissent souvent du regard des autres. Et si le vrai chemin était celui où l’on n’attend plus qu’on nous regarde marcher ?

On pense, comme tout le monde, que nos désirs viennent de nous. C’est rarement vrai. Ce que nous voulons naît le plus souvent de ce que nous voyons autour de nous, de ceux que nous admirons, de ceux qui nous ont apprivoisés sans que nous nous en rendions compte.
René Girard, critique littéraire devenu anthropologue, a donné un nom à ce phénomène : le désir mimétique. Selon lui, nous ne désirons pas une chose pour elle-même. Nous la désirons parce qu’un autre la désire et nous la montre, sans le vouloir, comme désirable.
Un triangle plutôt qu’une ligne droite
Girard a eu cette intuition en lisant des romans, en particulier ceux de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Proust et Dostoïevski. Il l’expose dans Mensonge romantique et vérité romanesque (Girard, 1961). Le mensonge romantique, c’est de croire que notre désir jaillit spontanément de nous. La vérité romanesque, c’est que les grands romanciers montrent toujours un troisième personnage entre celui qui désire et ce qu’il désire, à savoir un modèle.
Don Quichotte en est l’exemple parfait. Il ne rêve pas de chevalerie par goût personnel. Il imite Amadis de Gaule, le héros des livres qu’il a dévorés. Et son désir se transmet : Sancho Pança finit par rêver de l’île que son maître lui a promise.
Emma Bovary fonctionne de la même manière. Ses rêves sortent des romans lus au couvent. Après le bal de la Vaubyessard, où elle a valsé avec un vicomte, elle garde un porte-cigares ramassé sur la route comme une relique. Le vicomte lui importe peu. Ce qu’elle désire, c’est le monde qu’il représente. On pourrait dire que nos désirs viennent d’une trace laissée par un autre dans notre cœur.
Quand le modèle devient un rival
Tant que le modèle reste lointain, il inspire. Le problème commence quand il est proche de nous : un collègue, un ami, un frère. Nous voulons alors la même chose que lui, et l’admiration se change en rivalité. Plus l’objet est disputé, plus il paraît précieux, jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien ce qu’on se dispute.
Drago Malefoy, dans Harry Potter, l’illustre bien. On le présente comme l’ennemi de Harry. Pourtant il a déjà tout ce que l’argent peut offrir. Ce qu’il ne peut pas acheter, c’est l’affection que les autres portent à Harry sans condition. Le garçon dont il voulait être l’ami dès le premier jour devient l’obsession de toute sa scolarité.
La recherche a donné un appui à l’intuition de Girard. En 2012, une équipe de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière, à Paris, a montré qu’un objet nous paraît plus désirable quand nous avons vu quelqu’un d’autre le saisir (Lebreton et al., 2012). L’imagerie cérébrale montre que l’observation de l’autre influence directement les zones qui évaluent la valeur des choses.
Que vaudrait un diamant sur une île déserte ?
Si l’on était seul au monde, que vaudrait un diamant ? Ou une belle robe ? La robe protégerait encore du froid, mais sa beauté n’aurait plus personne pour la voir.
Robinson Crusoé trouve de l’or dans l’épave de son navire. Il remarque qu’il ne lui sert à rien sur son île, et pourtant il l’emporte. Même seul, il garde en lui le regard de la société qu’il a quittée. Le désir mimétique ressemble à cela, à un chemin que l’on suit parce qu’il existe, avec l’espoir d’être vu, reconnu, aimé.
Une vie où toutes les cases sont cochées
Nous choisissons souvent nos passions, notre conjoint, notre métier et notre idéal de vie d’après ce que nous voyons faire autour de nous et qui nous semble valorisant. Il est tellement plus facile de vivre en répondant aux attentes des autres. On trouve le compagnon ou la compagne qu’il fallait, le métier qu’il fallait, et l’on devient quelqu’un qui coche toutes les cases.
Cela explique peut-être pourquoi tant de gens se sentent perdus au milieu d’une vie réussie. Le désir promettait de nous rendre semblables à nos modèles. Une fois l’objet obtenu, cette promesse ne se réalise pas. On a tout et l’on ne se sent pas plus soi-même. Souvent, on change alors de métier, de ville ou de partenaire, sans comprendre que c’est la façon de désirer qui est en cause, et non l’objet.
À qui appartient cette tâche ?
Comment savoir si un désir vient vraiment de nous ? Je crois que c’est le cas quand on n’a plus besoin que les autres nous voient le vouloir. Cela demande parfois le courage de déplaire.
La psychologie d’Alfred Adler, popularisée par Ichiro Kishimi et Fumitake Koga dans Avoir le courage de ne pas être aimé (Kishimi et Koga, 2013/2018), propose un outil simple : la séparation des tâches. Devant chaque situation, on se demande à qui elle appartient. Je ne peux pas vivre, ressentir ou choisir à la place des autres, et les autres n’ont pas à le faire pour moi. On ne peut pas faire le bonheur de quelqu’un, ni le sauver. On peut être présent, écouter, soutenir, et donner un avis quand il est demandé. Le reste lui appartient.
Vu sous cet angle, le désir mimétique est une confusion des tâches. Je crois que mon désir est le mien, alors qu’il m’est dicté par le regard, l’attente ou le désir de quelqu’un d’autre. Parfois quelqu’un me l’impose, comme le parent qui veut absolument un enfant médecin. Parfois personne ne m’impose rien, et je l’absorbe tout seul, comme Don Quichotte avec Amadis. Dans le premier cas, il faut rendre à l’autre ce qui lui appartient. Dans le second, il faut d’abord reconnaître ses modèles.
Une fable qui circule beaucoup le dit avec humour. Un âne affirme que l’herbe est bleue, un tigre soutient qu’elle est verte. Ils demandent au lion de trancher. Le lion donne raison à l’âne et punit le tigre. Quand le tigre proteste, le lion lui explique qu’il sait bien que l’herbe est verte. Le tigre est puni parce qu’il est intelligent et qu’il perd son temps à discuter avec un âne, en faisant perdre le sien au lion. Séparer les tâches, c’est aussi arrêter de vouloir à tout prix faire changer les autres d’avis.
La peur de sa propre lumière
Souvent, notre propre lumière nous effraie plus que nos zones d’ombre. Briller fait de nous un modèle, donc une cible possible pour l’envie. Alors on se fait plus petit qu’on ne l’est, pour rassurer ceux qui nous entourent. En classe, on voit des élèves doués cacher ce qui les passionne pour rester dans le groupe.
Notre bonheur se trouve peut-être de l’autre côté de ces peurs. Il passe par l’abandon des attentes, des rôles et des histoires qu’on a racontées sur nous et auxquelles on a fini par croire.
Les chemins qu’on ne voit pas
Il existe d’autres chemins que ceux que le plus grand nombre voudrait nous voir prendre. Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas qu’ils n’existent pas. Mais pourquoi voit-on certains chemins et pas d’autres ?
Dans un parc, on repère facilement ces sentiers tracés dans l’herbe, en dehors des allées prévues. Ils existent parce que quelqu’un est passé là le premier, puis d’autres l’ont suivi. Un chemin devient visible quand on a vu quelqu’un l’emprunter. Un enfant qui n’a jamais croisé de chercheur, d’artiste ou d’artisan autour de lui ne refuse pas ces métiers : il ne sait même pas qu’ils sont possibles pour lui. Pour trouver son chemin, il faut parfois rencontrer la personne, ou le livre, qui le rend visible.
Meilleur ou singulier
Se tromper fait partie du chemin. Se regarder à travers les yeux des autres, en revanche, nous en fait sortir. Si l’on cherche à devenir le meilleur ou la meilleure, on marche sans cesse sur le chemin des autres, puisqu’être meilleur suppose toujours quelqu’un à dépasser. Si l’on cherche à devenir soi, on reste sur le sien.
Nous ne sommes pas là pour être jugés par ceux qui prétendent incarner l’élite. Nous sommes là pour partager ce qui nous élève tous, qui que l’on soit. Et c’est peut-être la vraie porte de sortie du désir mimétique. On se dispute une place, un titre, une personne, parce qu’on ne peut pas les posséder à deux. Le savoir, la beauté ou la compréhension, eux, ne diminuent pas quand on les partage.
Le chemin qu’on devrait prendre est celui où l’on n’attend pas qu’on nous regarde marcher. Il nous a sans doute été montré un jour par quelqu’un. La différence, c’est qu’on ne marche plus pour lui.
Références
- Girard, R. (1961). Mensonge romantique et vérité romanesque. Grasset.
- Kishimi, I., et Koga, F. (2018). Avoir le courage de ne pas être aimé. Guy Trédaniel.
- Lebreton, M., Kawa, S., Forgeot d’Arc, B., Daunizeau, J., et Pessiglione, M. (2012). Your goal is mine: Unraveling mimetic desires in the human brain. The Journal of Neuroscience, 32(21), 7146‑7157. https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.4821-11.2012