De la critique facile sur les réseaux sociaux

Il y a, sur les réseaux sociaux, ces commentateurs qui jugent vite, jugent fort, et jugent peu. Pas tout à fait des trolls, mais quelque chose d’apparenté : des critiqueurs compulsifs. Le présent texte s’intéresse à cette figure devenue ordinaire de nos espaces numériques, à ce qu’elle révèle de notre rapport à la pensée critique, et surtout à l’attitude qu’il convient d’adopter face à elle. La question de fond traverse l’ensemble : tout est-il criticable, et faut-il pour autant le faire ?

Une figure s’est imposée dans nos espaces numériques : celui ou celle qui, derrière son écran, distribue des verdicts à la chaîne. Pas tout à fait un troll, parce que le troll classique cherche la provocation gratuite et jouit du chaos qu’il génère. Quelque chose de plus diffus, et peut-être de plus délétère : le critiqueur compulsif. Celui qui a toujours un commentaire acide à laisser sous une publication, une moue à exprimer, une supériorité à signaler. Le contenu de la critique importe finalement assez peu. Ce qui compte, c’est la posture.

Une distinction préalable

Il faut écarter d’emblée un malentendu possible. Défendre l’esprit critique, au sens exigeant qu’un Guy Haarscher pouvait en donner dans ses cours de philosophie du droit et de logique de l’argumentation à l’ULB (Haarscher, 2011), n’a rigoureusement rien à voir avec ce dont il est question ici. L’esprit critique consiste précisément en l’inverse du commentaire à l’emporte-pièce : suspension du jugement immédiat, examen méthodique des prémisses, identification des sophismes, distinction entre l’autorité d’un argument et l’argument d’autorité. C’est une discipline. C’est même une ascèse intellectuelle.

Le critiqueur compulsif des réseaux sociaux n’est donc pas un esprit critique. Il en est plutôt la caricature inversée. Là où l’esprit critique demande « sur quoi cette affirmation repose-t-elle ? », la critique véhémente affirme « c’est nul » et passe à la suivante. La première éclaire, la seconde se contente de salir. Cette confusion est d’ailleurs entretenue à dessein par les critiqueurs eux-mêmes, qui se réclament volontiers du droit à la libre pensée pour légitimer ce qui n’est, le plus souvent, qu’une décharge pulsionnelle déguisée.

Ce que révèle le geste

L’analyse bourdieusienne de la distinction sociale (Bourdieu, 1979) éclaire utilement ce qui se joue dans l’acte critique : critiquer, c’est se situer au-dessus de l’objet critiqué, et par là même se construire une position symbolique. Sur Facebook, ce mécanisme se trouve démultiplié par plusieurs facteurs. La désinhibition, d’abord, liée à l’absence de coprésence physique, qu’a documentée John Suler (2004) sous le terme désormais classique d’online disinhibition effect. La quête de validation par les « j’aime », ensuite, qui récompense davantage les saillies tranchées que les nuances. Et puis cette illusion d’un public, alors qu’on s’adresse en réalité à un théâtre dont la majorité des spectateurs ne nous lira jamais.

Ce qui frappe, dans ces critiques, c’est rarement leur contenu, souvent banal et parfois techniquement faux, mais leur économie cognitive. Une phrase assassine demande quelques secondes ; une critique étayée exige de lire vraiment, de comprendre le contexte, de formuler une objection précise, de l’argumenter. Le ratio effort/visibilité penche structurellement en faveur de la première.

Le problème logique sous-jacent tient souvent à la mobilisation, plus ou moins consciente, de sophismes que toute formation à l’argumentation rationnelle apprend à débusquer. Ad hominem lorsqu’on attaque l’auteur plutôt que la thèse. Homme de paille quand on caricature la position adverse pour mieux la démolir. Généralisations hâtives, faux dilemmes, appels à l’émotion ou à l’évidence prétendue. Ces figures sont si répandues sur les réseaux qu’elles en constituent presque la grammaire ordinaire, au point qu’on en oublie qu’elles ne sont pas des arguments mais leur travestissement.

Tout est-il criticable ?

Sur le plan strictement logique, oui : tout objet humain est imparfait, donc criticable. Mais cette possibilité de principe ne fonde aucune obligation, ni même légitimité, à le faire. Quelques critères permettent de discriminer la critique qui mérite d’être formulée de celle qui ne le mérite pas.

Il y a d’abord la question de la compétence. Ai-je une expertise, une expérience, ou au minimum une connaissance suffisante de l’objet pour en dire quelque chose qui ne soit pas simplement une humeur déguisée en jugement ? Bronner (2013) a montré, dans La démocratie des crédules, comment les espaces numériques produisent une situation où l’avis de chacun pèse autant que celui d’un spécialiste, ce qui aboutit non à une intelligence collective mais à un nivellement par le bruit.

Il y a ensuite l’utilité. Ma critique vise-t-elle à améliorer quelque chose, à aider quelqu’un, à faire avancer une discussion, ou simplement à m’affirmer ? La question « qu’est-ce que mon interlocuteur peut faire de ce que je vais lui dire ? » élimine déjà une bonne partie des commentaires en ligne.

Il y a la proportionnalité, aussi. L’énergie investie dans la critique est-elle proportionnée aux enjeux ? Démolir publiquement le post d’un anonyme parce qu’il a écrit une approximation sur un sujet périphérique relève d’une dépense émotionnelle absurde.

Il faudrait ajouter, enfin, une exigence proprement argumentative. Si l’on critique, on argumente. Une critique sans argument n’est pas une critique : c’est une humeur publiée. Et faire du bruit sans étayer son propos, ce n’est pas seulement manquer de rigueur. C’est aussi prendre un risque que les critiqueurs sous-estiment systématiquement.

Le risque oublié

Car il y a une dimension prudentielle que les commentateurs hâtifs négligent presque toujours : l’auteur du post peut répondre. Et s’il connaît son sujet, ce qui arrive plus souvent qu’ils ne l’imaginent, il répondra en argumentant, en citant ses sources, en démontant méthodiquement l’objection mal posée. À cet instant, le critiqueur véhément se retrouve dans une position dont il ne mesurait pas la fragilité : exposé, public, sans munitions, et avec une trace écrite. Il devient le clown de l’histoire. Pas parce qu’on l’aurait humilié, mais parce qu’il s’est lui-même placé en porte-à-faux en confondant la véhémence avec la force du propos.

C’est l’une des grandes ironies des réseaux sociaux. Ceux qui les utilisent comme défouloir oublient qu’ils y laissent des traces, et que la dissymétrie initiale, un critiqueur agile contre un auteur supposé passif, peut s’inverser en quelques minutes. La sagesse populaire l’avait formulé bien avant Facebook : mieux vaut se taire et passer pour un sot que parler et lever tous les doutes. Sur les réseaux, le silence n’est pas seulement une vertu morale ou une stratégie de non-engagement avec les algorithmes. C’est aussi, très prosaïquement, une mesure d’auto-préservation intellectuelle.

Quelle attitude adopter ?

Plusieurs postures sont possibles face à ces critiques faciles, et leur pertinence dépend du contexte. La non-réponse assumée est souvent la plus sage. Elle ne signe pas une lâcheté. Elle reconnaît qu’une discussion suppose un terrain commun de bonne foi, et qu’en son absence, répondre n’est pas dialoguer mais nourrir. Les algorithmes raffolent des engueulades : chaque réponse fait monter le post dans le fil, élargit son audience, et offre au critiqueur exactement la visibilité qu’il cherchait.

La requalification est une autre voie. Elle consiste à transformer la critique en question : « Qu’est-ce qui te fait penser cela précisément ? » Cette technique, héritée de la maïeutique socratique, produit deux effets possibles. Soit elle révèle que la personne n’avait pas réellement réfléchi et la critique s’effondre d’elle-même. Soit elle ouvre, plus rarement, un échange véritable. Dans les deux cas, elle désamorce l’agressivité sans concéder le fond.

L’engagement frontal, lui, ne se justifie que lorsque la critique touche un enjeu qui dépasse la sphère personnelle : une désinformation potentiellement dangereuse, une attaque contre un tiers vulnérable, une distorsion grossière de faits vérifiables. Encore faut-il accepter qu’on n’aura presque jamais le dernier mot, et que le but n’est pas de convaincre le critiqueur, généralement irréductible, mais les lecteurs silencieux qui pourraient se laisser influencer.

La discipline intérieure

Le plus difficile n’est peut-être pas de gérer les autres, mais de surveiller la part de critiqueur qui sommeille en chacun de nous. Les réseaux nous exposent en continu à des occasions de jugement rapide, et cette sollicitation finit par transformer notre rapport au monde si nous n’y prenons garde. Une hygiène utile consiste à se demander, avant de poster un commentaire critique : est-ce que je dirais cela en face, à cette personne précise, dans son salon ? Si la réponse est non, l’écart ne révèle pas une simple différence de contexte. Il révèle une dégradation du jugement par le médium. Et une seconde question, complémentaire, devrait suivre : suis-je capable d’argumenter solidement ce que je m’apprête à écrire ? Si l’argument manque, le silence vaut mieux que le bruit.

Épictète recommandait de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, et de cultiver notre attention sur le premier domaine (Épictète, 2000). Les critiques d’inconnus sur les réseaux sociaux ne dépendent jamais de nous. Notre manière d’y réagir, ou de ne pas y réagir, en dépend toujours. Et le choix de ne pas grossir nous-mêmes les rangs des commentateurs véhéments dépend, lui aussi, entièrement de la rigueur que nous nous imposons.

Références

  • Bourdieu, P. (1979). La distinction : Critique sociale du jugement. Éditions de Minuit.
  • Bronner, G. (2013). La démocratie des crédules. Presses Universitaires de France.
  • Épictète. (2000). Manuel (E. Cattin, Trad.). Flammarion.
  • Haarscher, G. (2011). Philosophie du droit (3ᵉ éd.). Éditions de l’Université de Bruxelles.
  • Suler, J. (2004). The online disinhibition effect. CyberPsychology & Behavior, 7(3), 321-326. https://doi.org/10.1089/1094931041291295

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