L’épouvantail
Anatomie d’un sophisme, et de sa famille

Un échange récent, autour de la polémique des Fêtes de Gand, m’a rappelé à quel point le même sophisme resurgit dès qu’une discussion s’échauffe. Je l’ai donc repris posément, sources à l’appui. Rien de personnel : juste l’anatomie d’un mécanisme ; chacun y reconnaîtra ce qu’il voudra.
On appelle « épouvantail » (en anglais straw man, l’homme de paille) le procédé qui consiste à prêter à un adversaire une thèse qu’il n’a pas soutenue, plus commode que la sienne, puis à la réfuter bruyamment comme si l’on avait répondu. C’est probablement le sophisme le plus fréquent des discussions un peu vives, et le moins avoué par ceux qui l’emploient. Un homme de paille ne tient jamais debout seul ; si on le dresse, c’est pour le plaisir de le renverser.
La chose est ancienne, même si le nom est récent. Aristote en cataloguait déjà les espèces dans les Réfutations sophistiques. La discussion contemporaine repart de Hamblin (1970), qui a rouvert tout le dossier des sophismes ; Walton (1996) en a donné l’analyse la plus citée. Dans le cadre pragma-dialectique de van Eemeren et Grootendorst (2004), l’épouvantail apparaît comme l’infraction à une règle simple du débat : on doit répondre au point de vue que l’autre a réellement défendu, pas à celui qu’on lui a fabriqué.
Le mécanisme
Il se décrit en peu de mots. A soutient une thèse, disons X. B en propose une version affaiblie ou durcie, X′, puis la réfute – souvent très bien. Ensuite il conclut, ou laisse conclure, que X est tombée avec X′.
La faute se loge dans un pas qu’on passe sous silence. Rien ne garantit que X′ soit vraiment X, et B fait comme si c’était acquis. On peut donc mener une réfutation impeccable sans avoir rien réfuté, parce qu’on a démonté une position que l’adversaire ne défendait pas. La victoire est réelle ; l’adversaire, imaginaire.
Un exemple
Prenons un cas concret, puisque c’est de là que vient ce texte. Quelqu’un partage une information : lors d’un festival à Gand, une chanteuse a demandé aux hommes blancs de reculer pour créer une « safe place », et l’organisme public antidiscrimination a conclu qu’il n’y avait pas de discrimination. Le partage est factuel ; tout au plus laisse-t-il deviner une réserve. Vient la réponse : « c’est sûr que l’homme blanc est une minorité persécutée… »
Personne n’avait rien dit de tel. Nul n’a prétendu que les hommes blancs formaient une minorité persécutée : on a rapporté des faits et une décision. Réfuter cette idée-là ne coûte rien, pour une raison très simple : elle n’a pas été avancée. C’est l’épouvantail à l’état pur, et il est d’autant plus commode que la thèse prêtée est odieuse. Plus elle indigne, moins on songe à vérifier qu’elle a bien été tenue.
Pourquoi le tour réussit
Plusieurs raisons se conjuguent. La première est l’économie : abattre une caricature demande moins d’effort qu’affronter une position dans sa version sérieuse. La deuxième est la flatterie du public, à qui l’on sert justement l’image qu’il déteste déjà, si bien que l’attaque conforte un préjugé au lieu de l’ébranler.
La troisième est plus sournoise : l’épouvantail est pénible à corriger. Répondre « ce n’est pas ce que j’ai dit » a toujours un air de dérobade, même quand c’est rigoureusement vrai, et celui qui a dressé l’homme de paille le sait. Sous tout cela court une asymétrie de fond : restituer fidèlement la pensée d’autrui coûte du travail, la tordre ne coûte rien. Aikin et Casey (2011) ajoutent une remarque qui donne à réfléchir : les dégâts survivent à la conversation. Une fois installée, l’image faussée de l’adversaire continue de circuler dans les têtes qu’elle a convaincues.
Trois espèces
Aikin et Casey (2011) en distinguent trois, et la distinction sert. Le premier épouvantail déforme : il prend la thèse réelle et l’étire jusqu’à une version que rien n’autorisait. Le deuxième ne déforme rien, il sélectionne : parmi tous ceux qui défendent une position, il va chercher le plus faible ou le plus maladroit et le présente comme le porte-parole du camp entier (c’est le ressort de ce qu’on nomme familièrement le nut-picking). Le troisième invente : il attribue à l’adversaire une position que personne ne tient nulle part, pour la seule joie de la détruire (hollow man, dans leur vocabulaire).
Il faut ajouter une précision que la littérature répète, parce qu’elle surprend : aucune de ces trois opérations n’est fautive en soi. Résumer un adversaire, choisir un exemple représentatif, expliciter une conséquence implicite, tout cela relève du travail normal de la discussion. Ce qui bascule dans le sophisme, c’est l’infidélité donnée pour fidélité. La ligne est mince, et c’est pourquoi le seul arbitre sûr n’est pas la brillance de la réfutation. C’est de savoir si l’adversaire se reconnaîtrait dans le portrait qu’on trace de lui.
La famille des esquives
L’épouvantail a des cousins, et tous rendent le même service : dispenser de répondre. L’attaque ad hominem vise la personne au lieu de la thèse. Le procès en ton, ce que l’anglais nomme tone policing, disqualifie la manière pour éviter le fond. L’argument auto-scellant, enfin, est bâti de telle sorte qu’aucune objection ne puisse l’atteindre : si vous protestez, c’est que vous êtes touché, donc que j’ai raison ; si vous vous taisez, c’est que vous consentez.
Chacun esquive à sa façon. L’épouvantail change la thèse ; l’ad hominem change de cible et s’en prend à celui qui parle ; le tone policing remplace le contenu par sa forme ; l’auto-scellement supprime jusqu’à la possibilité d’objecter. Les reconnaître comme une même famille a une utilité pratique, car un échange qui tourne mal les enchaîne presque toujours : on déforme d’abord la position, on reproche ensuite l’agacement de la réaction, on conclut enfin que réagir prouvait le point. Il suffit souvent de nommer chaque maillon pour casser la chaîne.
L’antidote, et ses limites
Le remède commence avant la réponse, dans la façon de lire l’autre. Les philosophes appellent cela le principe de charité : interpréter un propos dans la version la plus raisonnable et la plus vraie que ses mots permettent. Le terme est de Wilson (1959) ; Quine (1960) en a fait un pivot de sa réflexion sur la traduction ; Davidson (1984) l’a poussé au bout, jusqu’à en faire non pas une amabilité mais la condition même de toute compréhension. Sans un minimum de charité, un énoncé pourrait se traduire d’une infinité de manières, et l’on ne comprendrait jamais personne.
Sa forme active, du côté de l’argumentation, porte un nom devenu populaire : l’homme d’acier (steelman ; iron manchez Aikin et Casey, 2016). Reconstruire la thèse adverse dans sa version la plus forte, et l’attaquer là. L’intérêt n’a rien de moral, il est égoïste : seule la réfutation de la meilleure version prouve quelque chose. Vaincre l’homme de paille prouve qu’on sait battre une thèse que personne ne soutient ; vaincre l’homme d’acier prouve qu’on avait raison.
Encore la charité peut-elle déraper à son tour, et c’est l’apport le plus fin d’Aikin et Casey (2016). Prêter à quelqu’un un argument plus solide que celui qu’il a réellement tenu déforme tout autant que la caricature : on parle encore à sa place, on lui met dans la bouche une finesse qui n’est pas la sienne. Ils nomment cela le sophisme de l’homme d’acier. L’ouverture d’esprit a donc un plancher et un plafond. La bonne règle n’est pas « prêtez la thèse la plus forte possible », mais « prêtez la thèse réellement défendue, dans la meilleure version qu’autorisent les mots employés ».
Un seul test vaut dans les deux directions, contre la caricature comme contre l’excès inverse : la personne dont je reformule la position s’y reconnaîtrait-elle ? Si elle répond « oui, c’est bien ce que je dis », j’ai été fidèle. Si elle répond « je n’ai jamais dit ça », que je l’aie affaiblie ou embellie, j’ai triché. Ce qui tranche, c’est son assentiment à elle, pas ma conviction à moi d’avoir bien fait.
Dans une salle de cours…
L’épouvantail y a une double valeur. C’est la faute que les étudiants commettent le plus naturellement en dissertation : ils réfutent une thèse commode au lieu de celle qui était posée. Et l’exercice inverse, reconstruire loyalement et dans sa force la position qu’on combat, est sans doute le meilleur révélateur d’un esprit formé. Demander à quelqu’un de défendre au plus près ce qu’il s’apprête à démolir l’oblige à comprendre d’abord. Or on ne comprend guère ce qu’on n’a pas commencé par prendre au sérieux.
Repérer l’épouvantail ne rend pas plus sûr d’avoir raison. Cela rend seulement plus sûr que, le jour où l’on a tort, on finira par s’en apercevoir. C’est déjà beaucoup.
Références
- Aikin, S. F. & Casey, J. (2011). Straw Men, Weak Men, and Hollow Men. Argumentation, 25(1), 87–105.
- Aikin, S. F. & Casey, J. P. (2016). Straw Men, Iron Men, and Argumentative Virtue. Topoi, 35(2), 431–440.
- Aikin, S. F. & Casey, J. (2022). Straw Man Arguments. Londres : Bloomsbury Academic.
- Aristote. Réfutations sophistiques (Sophistici Elenchi). IVe siècle av. J.-C.
- Davidson, D. (1984). Inquiries into Truth and Interpretation. Oxford : Clarendon Press.
- Hamblin, C. L. (1970). Fallacies. Londres : Methuen.
- Quine, W. V. O. (1960). Word and Object. Cambridge (Mass.) : MIT Press.
- Talisse, R. & Aikin, S. F. (2006). Two Forms of the Straw Man. Argumentation, 20(3), 345–352.
- van Eemeren, F. H. & Grootendorst, R. (2004). A Systematic Theory of Argumentation: The Pragma-Dialectical Approach. Cambridge : Cambridge University Press.
- Walton, D. (1996). The Straw Man Fallacy. Dans J. van Benthem et al. (dir.), Logic and Argumentation (p. 115–128). Amsterdam : North-Holland.
- Wilson, N. L. (1959). Substances without Substrata. The Review of Metaphysics, 12(4), 521–539.