Le verdict sans attendus
« Réalisez-vous à quel point vos prises de parole sont malsaines ? » On m’a posé la question sans me dire pourquoi. J’ai cherché la réponse moi-même, et je l’ai trouvée en partie.

Un commentaire est arrivé sous l’un de mes posts (sur Facebook) hier : « Réalisez-vous à quel point vos prises de parole sont malsaines ? » J’ai répondu : « Intéressant. Et en quoi ? » Rien n’est venu depuis. Ce silence m’a occupé davantage que la phrase elle-même, et c’est de lui que je voudrais partir.
En droit, on appelle attendus les motifs par lesquels un juge justifie sa décision. C’est par eux qu’une sentence devient contestable, donc discutable, donc humaine. Le commentaire que j’ai reçu ressemblait à une sentence privée de ses attendus. Ce qui m’a frappé d’abord, c’est le glissement : on passe de ce que j’avais écrit à ma manière de parler en général, et du vrai et du faux au sain et au malsain, vocabulaire d’hygiéniste plus que de logicien. La forme interrogative ajoute une subtilité. On me demande si je réalise, ce qui suppose déjà que non.
Je ne connais pas cette personne au-delà de quelques échanges, et je ne prétendrai pas savoir ce qui se passait en elle. Ce qui suit concerne des mécanismes généraux, bien documentés, qui peuvent éclairer ce type de réaction. Ce n’est pas un diagnostic, et je me garderais de rendre moi-même un verdict sans attendus.
Quand l’intuition devance la raison
Jonathan Haidt a défendu en 2001 une idée dérangeante pour qui aime croire à la souveraineté du raisonnement : dans le domaine moral, nous jugeons d’abord par intuition, vite et affectivement, et nous raisonnons ensuite, surtout pour justifier ce que nous pensions déjà. Il compare le raisonnement à la queue d’un chien émotionnel. La métaphore a fait fortune, et elle a aussi été discutée. Paxton, Ungar et Greene (2012) ont montré, par exemple, que la réflexion peut modifier un jugement moral quand on lui en laisse le temps et qu’on lui fournit un bon argument. Le modèle de Haidt décrit donc une pente plutôt qu’une loi. Mais c’est une pente forte, et les réseaux sociaux se prêtent mal à ce qu’on la remonte.
Kaplan, Gimbel et Harris (2016) apportent un éclairage complémentaire, qu’il faut manier avec précaution. Ils ont exposé quarante participants à des arguments contredisant leurs convictions. Les convictions politiques mobilisaient davantage le réseau du mode par défaut, associé à la représentation de soi. Ceux qui changeaient le plus d’avis montraient, eux, une activité moindre dans l’insula et l’amygdale. L’échantillon est réduit et homogène, et l’imagerie ne lit pas les pensées. Je retiens seulement ceci, qui rejoint l’intuition commune : certaines idées sont vécues comme des parties de soi, et on ne les défend pas comme on défend une hypothèse.
Montaigne avait vu la chose de l’intérieur. Dans « De l’art de conférer », il écrit : « Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère ; je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. » Et il ajoute aussitôt, à propos de l’interlocuteur qui s’emporte, que la colère lui a déjà atteint le jugement et que le trouble s’est installé avant la raison. Quatre siècles avant l’imagerie cérébrale, le diagnostic tenait en une phrase.
Pourquoi l’argument ne vient pas
Mercier et Sperber (2017) défendent l’idée que la raison humaine a d’abord une fonction sociale, qui est de justifier, d’argumenter et d’évaluer les arguments des autres. Ils relèvent une asymétrie que je trouve très éclairante. Nous sommes exigeants envers les raisons d’autrui et remarquablement paresseux avec les nôtres. Dans une vraie conversation, cette paresse ne coûte pas grand-chose. On avance un argument approximatif, l’autre objecte, on précise, et la discussion corrige ce que chacun n’aurait pas corrigé seul.
En ligne, le mécanisme se grippe. On peut avancer un jugement sans rester pour en répondre. John Suler (2004) a décrit cet effet de désinhibition propre aux échanges numériques, qui tient notamment à l’invisibilité, à l’asynchronie et à l’impression que l’autre est un personnage plus qu’une personne. Molly Crockett (2017) ajoute que les plateformes abaissent le coût de l’indignation morale tout en en augmentant le bénéfice social. S’indigner publiquement ne coûte presque rien et rapporte le sentiment d’être du bon côté. Il y a enfin ce qu’on appelle sur Internet, sans que ce soit un résultat scientifique, la « loi de Brandolini » : il faut beaucoup plus d’énergie pour réfuter une affirmation gratuite que pour la produire. Douze mots se tapent en quelques secondes. Y répondre sérieusement demanderait d’en reconstruire les motifs, et c’est précisément ce que mon « Et en quoi ? » demandait à l’autre de faire.
Son silence peut donc s’expliquer de bien des façons. Peut-être n’avait-elle pas d’argument. Peut-être n’avait-elle pas envie de le chercher, ou pas le temps, ou pas le désir de s’exposer. Aucune de ces hypothèses ne me donne raison sur le fond.
Le dernier stratagème
Schopenhauer, dans L’Art d’avoir toujours raison, termine sa liste de trente-huit stratagèmes par celui qu’on emploie quand on sent qu’on va perdre : quitter l’objet du débat pour s’en prendre à la personne. Il distingue l’argument ad hominem, qui retourne contre l’adversaire ses propres principes et reste une ruse dialectique, de l’argument ad personam, qui renonce à tout principe. Douglas Walton (1998), qui a consacré un livre entier à ces arguments, rappelle cependant qu’ils ne sont pas tous fautifs. Parler de la personne est légitime quand son caractère, ses intérêts ou sa cohérence touchent réellement à la question. La faute commence quand on le fait à la place de l’argument, sans montrer le lien.
Ce que le reproche m’apprend peut-être
Je pourrais m’arrêter là, satisfait d’avoir montré que la critique était mal construite. Ce serait trop commode, et Montaigne ne me le pardonnerait pas. Une contradiction sans argument reste une information, pauvre sans doute, mais une information. Elle signale un affect, et un affect a un objet, même quand celui qui l’éprouve ne sait pas le nommer.
Alors j’ai essayé de faire le travail à sa place, de reconstruire l’argument qu’elle aurait pu donner. J’en ai trouvé un qui n’est pas absurde. Mon post affirmait que plus on est intelligent, plus on risque d’être un perdant, paralysé par l’excès de possibilités. Or les données disent plutôt l’inverse. La méta-analyse de Strenze (2007) montre une corrélation positive entre intelligence et réussite socio-économique. Le suivi longitudinal de Lubinski et Benbow (2006) montre des trajectoires plutôt remarquables chez les jeunes très précoces. En France, Guez, Peyre, Le Cam, Gauvrit et Ramus (2018) ne trouvent pas de risque accru d’échec scolaire chez les élèves à haut QI. La paralysie que je décrivais existe, je la connais. Elle relève sans doute davantage de l’anxiété, de l’intolérance à l’incertitude ou du perfectionnisme que de l’intelligence elle-même. Un lecteur pouvait donc juger « malsain » un discours qui présente cette paralysie comme le prix d’un esprit supérieur. Un tel discours offre à certains une identité flatteuse, et avec elle une raison de ne pas agir sur ce qui peut changer.
Je ne sais pas si c’est ce que pensait ma contradictrice. Elle ne l’a pas dit, et la forme de son message ne m’aide pas à le croire. Mais l’objection existe, elle est sérieuse, et c’est en cherchant ce qu’elle aurait pu vouloir dire que je l’ai trouvée.
Pascal note qu’on se persuade mieux, d’ordinaire, par les raisons qu’on a trouvées soi-même que par celles venues de l’esprit des autres. Je l’ai toujours lu comme un conseil de rhétorique, pour convaincre les autres. Cette fois, il s’est appliqué à moi. La porte reste ouverte, et je répondrai volontiers si elle revient avec ses raisons.
Références
- Crockett, M. J. (2017). Moral outrage in the digital age. Nature Human Behaviour, 1, 769–771.
- Guez, A., Peyre, H., Le Cam, M., Gauvrit, N., & Ramus, F. (2018). Are high-IQ students more at risk of school failure? Intelligence, 71, 32–40.
- Haidt, J. (2001). The emotional dog and its rational tail: A social intuitionist approach to moral judgment. Psychological Review, 108(4), 814–834.
- Kaplan, J. T., Gimbel, S. I., & Harris, S. (2016). Neural correlates of maintaining one’s political beliefs in the face of counterevidence. Scientific Reports, 6, 39589.
- Lubinski, D., & Benbow, C. P. (2006). Study of Mathematically Precocious Youth after 35 years. Perspectives on Psychological Science, 1(4), 316–345.
- Mercier, H., & Sperber, D. (2021). L’énigme de la raison (trad. A. Gerschenfeld). Odile Jacob. (Éd. originale 2017, Harvard University Press.)
- Montaigne, M. de. Essais, III, 8, « De l’art de conférer » (graphie modernisée).
- Pascal, B. Pensées, fr. 737 Lafuma / 10 Brunschvicg.
- Paxton, J. M., Ungar, L., & Greene, J. D. (2012). Reflection and reasoning in moral judgment. Cognitive Science, 36(1), 163–177.
- Schopenhauer, A. L’Art d’avoir toujours raison (rédigé vers 1830, publication posthume).
- Strenze, T. (2007). Intelligence and socioeconomic success: A meta-analytic review of longitudinal research. Intelligence, 35(5), 401–426.
- Suler, J. (2004). The online disinhibition effect. CyberPsychology & Behavior, 7(3), 321–326.
- Walton, D. (1998). Ad Hominem Arguments. University of Alabama Press.