Le côté obscur de la girafe
Essai sur la communication non violente comme instrument d’emprise.
La communication non violente promettait de désarmer le langage. Mais toute grammaire de la paix peut être apprise par cœur et récitée par un loup. Enquête littéraire sur la face obscure de la girafe, quand l’empathie devient un instrument d’emprise.

I. La douceur comme dispositif
Il existe des violences qui avancent à visage découvert, et d’autres qui se présentent les paumes ouvertes. La communication non violente appartient, dans ses dérives, à la seconde famille. Marshall Rosenberg (1999) avait conçu sa méthode (observation, sentiment, besoin, demande) comme une grammaire de la paix, un désarmement du langage. Mais toute grammaire peut être apprise par cœur, et tout désarmement peut être feint. Ce que Rosenberg offrait comme une éthique, certains l’ont saisi comme une technique ; et une technique, par définition, ne demande pas à celui qui la manie d’être sincère. Elle demande seulement d’être exécutée correctement.
C’est là le premier paradoxe : la CNV repose entièrement sur une intention qu’aucun de ses énoncés ne peut garantir. « Quand tu arrives en retard, je me sens inquiet, car j’ai besoin de sécurité » peut être le cri d’un cœur vulnérable… ou le premier mouvement d’une prise en tenaille. La phrase est la même. La syntaxe de l’authenticité est imitable, et c’est précisément ce qui la rend précieuse pour qui veut dominer sans en avoir l’air. Chapman Flack (2006), dans un article au titre programmatique (The Subtle Violence of Nonviolent Language) notait déjà que le vocabulaire de la CNV peut devenir un langage de bois de la bienveillance, où la forme empathique dissimule un jugement parfaitement intact, simplement rhabillé.
Il faut prendre la mesure de ce que cela signifie : la CNV est peut-être le premier idiome de domination dont l’apprentissage se vend en stage de week-end, certificat à l’appui. L’emprise a toujours eu ses rhétoriques ; elle n’avait jamais eu son manuel, son réseau de formateurs agréés, sa marque déposée. Le loup n’a plus besoin de coudre lui-même sa peau de mouton : elle est disponible en prêt-à-porter, taille unique, avec service après-vente.
Premier intermède : scène conjugale
Un salon, le soir. Claire vient de découvrir que Mathieu a lu ses messages privés. Mathieu a suivi deux modules de CNV.
Claire — Tu as fouillé mon téléphone. Tu n’avais aucun droit de faire ça.
Mathieu (posément, les mains ouvertes) — J’entends beaucoup de colère dans ce que tu dis. Quand tu m’accuses comme ça, je me sens jugé, et j’ai besoin de confiance dans notre couple. C’est d’ailleurs ce besoin de confiance qui m’a poussé à regarder.
Claire — Tu… quoi ? C’est moi qui devrais te faire confiance après ça ?
Mathieu — Là, tu cries. Je veux bien poursuivre cette conversation, mais pas dans la violence. Est-ce que tu peux reformuler ce que tu ressens sans m’attaquer ?
Claire (plus fort) — Ce n’est pas une attaque, c’est un fait ! Tu as lu mes messages !
Mathieu (se levant, doux, presque triste) — Je constate que tu n’es pas disponible pour un vrai dialogue ce soir. Je vais prendre soin de moi et me retirer. On en reparlera quand tu pourras m’exprimer tes besoins calmement.
Il sort. Claire reste seule avec sa colère qui est désormais, aux yeux du récit que Mathieu se fera et fera aux autres, le seul problème de la soirée.
Décomposons la mécanique, car elle est d’horlogerie. Premier temps : la faute (l’intrusion) n’est jamais niée frontalement : elle est reformulée en expression d’un besoin, ce qui la rend moralement inattaquable dans le lexique de la méthode, puisque dans ce lexique tout besoin est légitime par définition. Deuxième temps : la protestation de Claire est requalifiée en « violence », déplaçant le litige des faits vers la forme. Troisième temps : Mathieu s’octroie le rôle du partenaire mûr qui « prend soin de lui », transformant sa fuite en acte de santé psychique. À aucun moment il n’a menti sur les faits. Il a simplement changé la langue dans laquelle les faits pouvaient être dits et dans cette langue-là, Claire a toujours tort.
II. La grammaire de l’aveu
Michel Foucault (1976) a montré que le pouvoir moderne ne s’exerce plus seulement par l’interdit, mais par l’incitation à parler : le pouvoir pastoral fait avouer, fait dire le désir, fait exposer l’intériorité et gouverne par ce qu’il a fait dire. La CNV, dévoyée, devient un petit confessionnal portatif. Elle exige de chacun qu’il traduise son expérience dans un idiome imposé : pas de reproche, mais un « sentiment » ; pas de colère brute, mais un « besoin non satisfait ». Celui qui refuse cette traduction est aussitôt disqualifié, non pas sur le fond de ce qu’il dit, mais sur la forme dont il le dit.
Bourdieu (1982) fournit ici le concept manquant : tout marché linguistique a sa langue légitime, et la maîtrise de cette langue est un capital, inégalement distribué, convertible en profit symbolique. Dans les milieux où la CNV fait autorité (certaines familles recomposées cultivées, les écoles alternatives, les organisations « libérées », les communautés de développement personnel) parler girafe est la langue légitime. Celui qui la possède parle depuis une position haute quoi qu’il dise ; celui qui ne la possède pas est en faute avant d’avoir ouvert la bouche. La CNV promettait d’abolir les rapports de force dans la parole ; elle en a créé un nouveau, avec ses dominants diplômés.
C’est le mécanisme que la littérature anglophone nomme tone policing : le déplacement du débat depuis le contenu d’une parole vers son ton. Sara Ahmed (2010) a décrit la figure de la feminist killjoy, celle dont la colère légitime est retournée contre elle : ce n’est plus l’injustice qui fait problème, c’est le fait de l’avoir dite avec véhémence. Dans un couple, une équipe, une famille où un seul des protagonistes maîtrise le lexique de la CNV, cette asymétrie devient une arme de classement. Le manipulateur parle girafe ; sa victime, acculée, finit par « parler chacal » et se trouve, aux yeux de tous, coupable d’avoir haussé le ton. La violence a changé de camp par simple effet de vocabulaire.
Deuxième intermède : l’entretien annuel
Bureau vitré, plante verte, mug « Bienveillance ». Sonia, cheffe de projet, face à Karim, responsable RH formé à la CNV, recruté pour « fluidifier le dialogue social » après deux burn-out dans le service.
Sonia — Je vais être directe : on est trois pour faire le travail de cinq. Ce n’est pas un ressenti, c’est un tableau Excel.
Karim (hochant la tête avec chaleur) — Merci pour cette authenticité, Sonia. Ce que je reçois, c’est une grande fatigue, et peut-être un besoin de reconnaissance qui n’est pas nourri en ce moment ?
Sonia — Non. Ce que je vous dis, c’est un problème d’effectifs.
Karim — J’entends. Et en même temps, je t’invite à explorer ce que cette situation vient toucher chez toi. On a un super atelier le mois prochain : « Exprimer ses limites avec assertivité ». Je t’y inscris ?
Sonia — Mes limites sont très bien exprimées. Elles sont dans le tableau Excel.
Karim (souriant, fermant son carnet) — Je note qu’il y a encore de la fermeture, et c’est ok. Chacun avance à son rythme sur le chemin de la communication.
Trois mois plus tard, l’évaluation de Sonia mentionnera des « difficultés de posture relationnelle ». Le tableau Excel, lui, ne sera mentionné nulle part.
Ce que met en scène ce dialogue, Illouz (2006, 2008) l’a théorisé : le capitalisme émotionnel convertit les conflits structurels en déficits de compétence émotionnelle individuelle. Le litige portait sur des effectifs ; il ressort de l’entretien comme un problème de « posture ». L’opération est d’autant plus efficace qu’elle est irréprochable dans la forme : Karim n’a rien nié, rien imposé, rien menacé. Il a écouté. C’est précisément son écoute qui a tout absorbé, comme ces matériaux qui n’arrêtent pas les balles mais les enrobent.
III. L’empathie salariée et le capital verbal
Arlie Hochschild (1983) a forgé le concept de travail émotionnel pour décrire ces métiers où l’on vend son sourire avec sa force de travail. La CNV managériale ajoute un étage : elle ne demande plus seulement d’afficher l’émotion conforme, mais de restructurer son vécu intérieur dans le format prescrit. Ce n’est plus du jeu en surface (surface acting), c’est du jeu en profondeur exigé contractuellement : la forme la plus coûteuse du travail émotionnel, celle-là même que Hochschild associe à l’épuisement et à l’aliénation de soi.
Il faut ajouter que l’assise empirique de la méthode est plus fragile que sa diffusion ne le laisse croire. La recension de Juncadella (2013), l’une des rares synthèses académiques disponibles, conclut à un corpus de preuves mince : petites cohortes, absence de groupes contrôle, mesures auto-rapportées ; dix ans plus tard, la revue de portée d’Adriani et ses collègues (2024) dresse un constat voisin : études hétérogènes, échantillons réduits, appel à des essais plus longs et mieux contrôlés. Plus révélateur encore : la thèse de Bitschnau (2008), pourtant globalement favorable à la méthode, constate que sa pratique exige des compétences langagières et introspectives supérieures à la moyenne – aveu d’autant plus probant qu’il vient d’une chercheuse acquise à la cause, et dont la conséquence est nette : la CNV avantage structurellement les plus diserts. On reconnaît ici, transposée, la vieille analyse de Bernstein (1975) sur les codes élaborés et restreints : une pédagogie qui impose le code élaboré comme condition d’accès à la légitimité ne neutralise pas les inégalités, elle les sanctifie. La CNV est un code élaboré érigé en vertu. Elle fait de la fluence verbale introspective un brevet de moralité, et du silence, de la maladresse ou du cri un défaut de l’âme.
Troisième intermède : la classe
École « à pédagogie positive ». Léo, sept ans, vient de pousser Emma qui lui avait arraché son dessin et l’avait déchiré. L’enseignante s’accroupit à sa hauteur, voix de velours.
L’enseignante — Léo, je vois que tu as poussé Emma. Qu’est-ce qui s’est passé dans ton cœur à ce moment-là ?
Léo — Elle a déchiré mon dessin !
L’enseignante — Je t’invite à parler de toi, Léo. Est-ce que tu peux dire : « Je me suis senti… » ?
Léo (cherchant, les yeux mouillés) — … en colère ?
L’enseignante — Hm. Et derrière la colère, il y a toujours un autre sentiment, tu te souviens ? La colère, c’est le couvercle.
Léo (perdu) — … triste ?
L’enseignante — Voilà. Tu étais triste. Et de quoi avais-tu besoin ?
Léo — … que mon dessin soit pas déchiré ?
L’enseignante — Ça, c’est une stratégie, Léo. Le besoin, c’est plus profond. Peut-être un besoin de respect ? Alors la prochaine fois, au lieu de pousser, qu’est-ce que tu pourras dire à Emma ?
Léo récite la formule attendue. On ne saura jamais ce qu’il pense du dessin, ni si quelqu’un a parlé du dessin à Emma. Il a appris quelque chose, pourtant, mais quoi ? Peut-être ceci : que ses mots à lui ne sont jamais les bons, et qu’il existe des adultes contre lesquels même la colère ne laisse pas de prise.
IV. L’enfance sous girafe
Cette scène mérite qu’on s’y arrête, car l’enfant est le cas limite qui révèle la structure. Alice Miller (1984) a décrit la « pédagogie noire » : cet ensemble de pratiques éducatives qui brisent la volonté de l’enfant pour son bien, et qui ont ceci de vénéneux qu’elles interdisent à l’enfant de percevoir la contrainte comme contrainte, puisqu’elle se donne pour amour. On objectera que la CNV est l’exact contraire de la pédagogie noire : pas de coups, pas de cris, pas d’humiliation. C’est vrai de sa lettre. Mais observons sa dérive : un adulte qui dispose du monopole de la langue légitime, qui requalifie chaque énoncé de l’enfant jusqu’à obtenir la formule conforme, qui traite la protestation factuelle (« elle a déchiré mon dessin ») comme un stade inférieur de conscience à dépasser, cet adulte exerce une contrainte que l’enfant ne peut ni nommer ni combattre, précisément parce qu’elle se présente comme écoute. La pédagogie noire disait : tais-toi. Sa version pastel dit : parle, mais dans ma langue. Le résultat peut converger : l’expérience propre de l’enfant est invalidée à la source.
La recherche sur le conditional regard donne à cette intuition un appui empirique : Assor, Roth et Deci (2004) ont montré que l’affection parentale conditionnée à des comportements attendus (même sans punition, même toute en douceur) produit une conformité coûteuse : estime de soi instable, ressentiment, aliénation des propres émotions. Kohn (2005) en a tiré la critique du « contrôle gentil » : la question n’est pas de savoir si l’on contraint avec des cris ou des câlins, mais si l’enfant est aimé inconditionnellement ou gouverné conditionnellement. Une CNV scolaire ou familiale qui conditionne l’écoute à la conformité du format (je t’entendrai quand tu parleras en sentiments et besoins) est un contrôle gentil. Et l’enfant, qui n’a pas encore l’appareil métacognitif pour repérer le dispositif, n’a que deux issues : la soumission linguistique ou le statut de « chacal ». On mesure ce que cela signifie qu’un enfant apprenne, à sept ans, que sa perception des faits est une « stratégie » et que sa colère est un « couvercle ».
V. L’arme du doux : DARVO en langage girafe
Jennifer Freyd (1997) a décrit la séquence DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender) par laquelle l’agresseur nie, attaque, puis inverse les rôles de victime et de coupable. La scène conjugale du premier intermède en était l’exécution au cordeau : le déni prend la forme d’une reformulation (« mon besoin de confiance m’a poussé à regarder »), l’attaque prend la forme d’un diagnostic (« tu n’es pas disponible pour un vrai dialogue »), l’inversion prend la forme d’un retrait thérapeutique (« je vais prendre soin de moi »). Rien, dans la lettre des énoncés, ne viole le protocole rosenbergien. Tout, dans leur usage, le trahit.
Paige Sweet (2019), dans son analyse sociologique du gaslighting, souligne que cette forme d’emprise ne fonctionne jamais dans le vide : elle mobilise des ressources sociales (stéréotypes, hiérarchies, vocabulaires légitimes) pour rendre la victime irrationnelle à ses propres yeux. Or quel vocabulaire est aujourd’hui plus légitime que celui de l’écoute, des besoins, de l’intelligence émotionnelle ? Celui qui manie la CNV avec aisance dispose d’un certificat ambulant de bonne foi ; il peut, de surcroît, s’appuyer sur le stéréotype de genre qui code le calme comme rationalité et l’émotion vive comme hystérie, asymétrie que Sweet documente précisément. Sa victime, elle, doute : puisqu’il me parle si calmement, c’est peut-être moi qui suis violente. Le gaslighting le plus efficace est celui qui n’a même pas besoin de mentir sur les faits, il lui suffit de disqualifier la forme de toute protestation possible. Et lorsque la victime, épuisée, finit par exploser, l’explosion elle-même devient la pièce à conviction : voyez comme elle me parle ; voyez comme je lui réponds.
Il faut nommer, enfin, la variante contemplative de cette arme : ce que Welwood (1984) appelait le spiritual bypassing, l’usage des idéaux spirituels pour survoler le travail psychique au lieu de le traverser. La CNV dévoyée offre un bypass de premier choix : elle permet de ne jamais entendre un reproche comme un reproche, puisque tout peut être reformulé, traduit, renvoyé à l’émetteur sous forme de « besoin ». Or le lexique des besoins est un lexique sans coupable : « j’entends que tu as un besoin de reconnaissance » n’est pas un aveu, c’est une esquive avec accusé de réception. Que le danger ne soit pas une fantaisie de détracteur, le mouvement lui-même l’a d’ailleurs reconnu : en 2019, un groupe de formatrices et formateurs certifiés a publié, dans le sillage de #MeToo, une déclaration recommandant d’avertir les participants des risques propres au travail d’empathie et de poser des limites explicites entre formateurs et élèves, reconnaissance interne que l’intimité produite par la méthode peut être exploitée par ceux-là mêmes qui l’enseignent.
Quatrième intermède : le stage
Salle de formation, cercle de chaises, feutres de couleur. Thomas, ingénieur autiste diagnostiqué tardivement, envoyé par son employeur à un stage « Communiquer avec le cœur ». Deuxième jour. Exercice : « connectez-vous à votre sentiment présent et partagez-le au groupe ».
La formatrice — Thomas, on ne t’a pas encore entendu. Qu’est-ce qui est vivant en toi, là, maintenant ?
Thomas — Je ne sais pas exactement. Je peux vous dire ce que je pense.
La formatrice (sourire indulgent) — Ah, le mental ! Le mental, c’est la stratégie du cœur pour ne pas sentir. Essaie de descendre dans le corps.
Thomas — C’est-à-dire que je ne perçois pas mes états internes de façon très différenciée. C’est documenté, ça s’appelle l’alexithymie, c’est fréquent chez les personnes autistes. Par contre je peux décrire la situation avec précision.
La formatrice (au groupe, avec douceur) — Vous voyez comme les étiquettes peuvent devenir des armures ? (à Thomas) Ici, on n’est pas nos diagnostics. Tout le monde a un cœur qui sait.
Rires bienveillants du cercle. Thomas regarde la fenêtre. Il vient de comprendre que dans cette salle consacrée à l’écoute, il est la seule personne que nul n’écoutera puisque ce qu’il dit de lui-même est, par définition, une résistance.
VI. La girafe et le masque : l’angle mort neurodivergent
Ce quatrième intermède touche à ce qui est peut-être l’angle mort le plus sévère de la méthode. La CNV présuppose un sujet doté d’un accès introspectif fluide à des états émotionnels différenciés, capable de les verbaliser en temps réel dans un lexique normé, et disposé à soutenir un échange en face à face saturé de métacommunication. Or ce sujet-là est un sujet neurotypique idéalisé. Pour une part importante des personnes autistes, l’identification et la verbalisation des émotions propres est précisément la difficulté (l’alexithymie co-occurrente est largement documentée), et l’injonction à produire du sentiment nommé sur demande n’est pas une libération : c’est une épreuve – au sens de l’examen comme au sens de la souffrance.
Milton (2012) a renversé la perspective avec le concept de double problème d’empathie : l’incompréhension entre personnes autistes et non autistes est réciproque, elle n’est pas le déficit unilatéral des premières. La CNV, telle qu’elle se pratique, ignore ce renversement : elle érige un style communicationnel neurotypique (indirect dans les faits, hyper-direct dans les affects) en norme universelle de la « connexion », et traite l’écart comme fermeture du cœur. La personne autiste qui dit « je ne sais pas ce que je ressens, mais voici ce qui s’est passé » offre pourtant exactement ce que la CNV prétend chérir : une observation sans jugement. On la renvoie à son « mental ». Cruauté logique : la méthode récuse chez elle la seule chose qu’elle sait donner.
Le coût de cette normativité porte un nom : le masking, ou camouflage social, dont Hull et ses collègues (2017) ont décrit l’épuisement, le sentiment de trahison de soi et les corrélats anxio-dépressifs. Une CNV imposée (en entreprise, en couple, en institution) ajoute une couche de camouflage : il ne suffit plus de simuler le contact oculaire et les rituels sociaux, il faut désormais simuler une intériorité au format réglementaire, produire des « sentiments » et des « besoins » de synthèse pour obtenir le droit d’être entendu. Pour la personne TDAH, l’épreuve est autre mais réelle : le protocole en quatre étapes, avec son tempo lent et ses reformulations obligées, suppose une régulation attentionnelle et une inhibition de l’impulsivité verbale qui font précisément défaut, et chaque écart au rituel est lu comme un défaut d’engagement, non comme une différence exécutive. Dans les deux cas, une méthode qui se réclame de l’universalité des besoins humains fait payer aux fonctionnements minoritaires le prix de son universalisme : c’est toujours à eux de traduire, jamais à elle de s’adapter.
VII. Contrepoint : ne pas jeter la girafe avec l’eau du bain
L’honnêteté intellectuelle oblige à retourner l’objection contre elle-même. Rosenberg lui-même n’a cessé de répéter que la CNV n’est pas une technique mais une intention, et que ses formules récitées sans conscience deviennent du « jargon girafe » ; il avait donc anticipé sa propre caricature. Ses défenseurs feront valoir, non sans raison, que n’importe quel outil relationnel est détournable : l’écoute rogérienne, la reformulation systémique, l’assertivité, et même le silence. L’argument du mésusage ne réfute jamais un outil ; il réfute un usage. On dira aussi que les asymétries décrites plus haut préexistent à la méthode : le manipulateur verbal dominait déjà avant Rosenberg, avec d’autres lexiques (le droit, la psychanalyse de comptoir, la morale religieuse ont tour à tour servi). Enfin, de nombreux praticiens (médiateurs, soignants, enseignants) témoignent d’effets réels de pacification lorsque la méthode est portée par une intention honnête et, surtout, partagée par les deux parties ; et il serait injuste de nier que, pour certaines personnes, l’apprentissage du lexique émotionnel fut une véritable alphabétisation intérieure. Notons d’ailleurs que les critiques les plus lucides du « jargon girafe » viennent souvent de l’intérieur du mouvement : Kashtan (2012), formatrice éminente, recense elle-même les pièges d’un usage mécanique ou subtilement coercitif de la méthode.
Mais c’est précisément là que le contrepoint rejoint la thèse. La CNV est bénéfique quand elle est symétrique,sincère et facultative, trois conditions qu’elle est structurellement incapable de vérifier et qu’elle a, historiquement, cessé d’exiger à mesure qu’elle s’institutionnalisait. Un outil de connexion volontaire entre égaux est devenu, dans l’école, l’entreprise et le stage obligatoire, un protocole prescrit par ceux qui ont le pouvoir à ceux qui ne l’ont pas. Or une langue de la paix prescrite par le dominant n’est plus une langue de la paix : c’est un règlement intérieur. Le discernement ne porte donc pas sur la méthode mais sur son économie politique : qui l’impose à qui, qui en maîtrise le code, qui a le droit d’en sortir, et qui paie le coût de la traduction.
VIII. Coda
Il faudrait, pour finir, réhabiliter quelque chose : le droit au premier jet de la parole. Le cri qui dit « tu as déchiré mon dessin », la phrase sèche qui dit « on est trois pour faire le travail de cinq », la voix qui tremble et accuse, tout cela n’est pas le stade primitif d’une communication qui devrait s’accomplir en formules tempérées. C’est parfois la forme la plus exacte de la vérité d’une situation, celle qui nomme un fait et désigne une responsabilité. Une culture qui n’entend plus que les paroles bien formées finit par n’entendre que ceux qui ont les moyens de bien former leurs paroles. La girafe, aiment à rappeler les formateurs, fut choisie par Rosenberg pour son grand cœur et son long cou de voyante. Soit. Mais elle voit le monde de très haut, et il faudrait toujours se demander, quand quelqu’un nous parle depuis cette hauteur avec tant de douceur, qui tient l’échelle, et qui est resté en bas.
Références
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