La part d’ombre
Essai sur une thèse : la montée de l’extrême droite comme conséquence des dérives de la gauche
Chaque époque fabrique ses monstres, et se console en les croyant venus d’ailleurs. Il arrive pourtant qu’elle les façonne de ses propres mains, souvent par ses meilleures intentions. La poussée des droites radicales oblige aujourd’hui la gauche à une question qu’elle préférerait esquiver : et si elle y était pour quelque chose ?

« Que celui qui combat des monstres prenne garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »
Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, §146
Le dimanche 6 septembre 2026, en début de soirée, les premières estimations tombent à Magdebourg. En Saxe-Anhalt, l’AfD, que l’État allemand range depuis trois ans parmi les mouvements extrémistes, approche les 44,5 % des voix. Jamais un parti d’extrême droite n’avait obtenu pareil score dans un Land depuis 1945, et pour la première fois depuis la guerre il pourrait diriger une région. La CDU du chancelier Merz tombe sous les 19 %. Une heure plus tard, Paul Magnette publie quelques lignes sur X : c’est une alerte pour toute l’Europe, écrit-il, les vieilles recettes du mensonge et du bouc émissaire prospèrent de nouveau, l’histoire nous a appris ce qu’il advient quand la haine devient ordinaire, il faut combattre l’extrême droite sans la moindre ambiguïté. Un résultat et sa réaction, à une heure d’écart. On croirait l’affaire close. Elle ne fait que commencer, car entre ce chiffre et cette formule s’ouvre une question qu’aucun des deux n’affronte.
Une thèse, justement, prétend la trancher d’un coup : la montée de l’extrême droite serait la fille des dérives de la gauche. Elle mérite qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour comprendre d’où lui vient sa séduction. Elle a l’élégance des raisonnements qui bouclent sur eux-mêmes : le mal naîtrait de son contraire, la victime aurait enfanté son bourreau, l’histoire retrouverait la symétrie rassurante d’un théorème. Elle a aussi le confort de dispenser du travail pénible, celui d’examiner la droite radicale pour elle-même, ses financements, ses stratèges, ce qui l’anime en propre. S’il suffisait de corriger la gauche pour tarir la source, on s’épargnerait le reste. C’est bien pour cela qu’il faut s’en méfier : une explication qui flatte à la fois notre amour de la symétrie et notre paresse est presque toujours trop belle. On ne la réfute pourtant pas en la caricaturant. Dans sa version forte, celle que défendent des essayistes sérieux, souvent venus de la gauche eux-mêmes, elle se déploie en quatre temps. Magdebourg servira d’épreuve.
I. Le grand abandon
Le fil le plus solide est le moins moral, parce qu’il est d’abord sociologique. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la gauche a lentement déplacé son centre de gravité. La question sociale a cédé du terrain à la question sociétale, la classe à l’identité, l’atelier au campus. En France, Christophe Guilluy a nommé les oubliés de ce glissement : la France périphérique, ces territoires qui ne sont ni assez misérables pour émouvoir ni assez prospères pour peser, peuplés de gens que la métropole mondialisée n’emploie plus et que la gauche diplômée ne côtoie plus. Jean-Claude Michéa en a tiré le procès philosophique. Le libéralisme, selon lui, avance sur deux jambes, l’économique et la culturelle, et une part de la gauche a fini par chérir la seconde en oubliant de combattre la première. Elle a fait l’éloge de la fluidité, de la mobilité, de la déconstruction des appartenances, sans voir que le marché aussi dissout les appartenances, pour la simple raison qu’un homme sans attaches se vend et s’achète plus commodément.
Le peuple, dans ce récit, n’a pas basculé à droite : on l’a quitté. Pasolini, qui était de gauche jusqu’à l’os, pleurait déjà dans les années septante (soixante-dix) un monde populaire en train de s’effacer, sa langue, ses gestes, sa décence ordinaire, sous le rouleau d’une modernité qui se croyait progressiste et n’était bien souvent que marchande. Une gauche éprise d’un peuple abstrait, prévenait le poète, finirait par ne plus reconnaître le peuple réel. Lorsqu’une fraction des classes populaires se tourne vers le vote nationaliste, la thèse y lit moins une conversion qu’un veuvage. Ces électeurs ne votent pas tant pour un programme que contre ceux qui les ont laissés.
La Saxe-Anhalt fournit le cas presque trop parfait. Région pauvre, désindustrialisée, vidée d’une partie de sa jeunesse, elle est cet Est que l’Allemagne réunifiée a traité en arrière-pays. On n’y vote pas l’AfD pour protester contre les études de genre. On y vote contre les salaires qui stagnent, contre le sentiment tenace d’avoir été, quatre décennies durant, une colonie intérieure, un morceau de pays dont l’Ouest ne parlait qu’au passé. Là où les usines ont fermé et où la gauche n’est jamais revenue, le bulletin nationaliste exprime un abandon avant d’exprimer une haine.
II. La guerre des reconnaissances
Le deuxième fil est plus coupant, et c’est lui qui donne son sens au mot dérive. Une gauche privée de son horizon universaliste, l’émancipation de tous par l’égalité, s’est repliée sur une politique des identités : reconnaître, réparer, distinguer chaque groupe dans sa blessure propre. L’intention est généreuse. La mécanique l’est beaucoup moins. Dès qu’on organise la vie publique autour de groupes en concurrence pour la reconnaissance, on apprend à chacun à se compter, à énumérer ses griefs, à réclamer sa part. Et cette grammaire-là, rien n’empêche la majorité de l’apprendre à son tour.
Mark Lilla le reproche aux libéraux américains : à force de morceler le peuple en une mosaïque de causes, on a désappris la langue du commun et cédé à l’adversaire le monopole du « nous ». À la politique identitaire des marges répond, presque terme à terme, une politique identitaire de la majorité, un nationalisme qui se met lui aussi à parler le langage de la victime et du particulier. On avait entrepris de défaire l’universel au nom des dominés ; on a forgé l’arme par laquelle d’anciens dominants se rêvent dominés à venir. Le « grand remplacement » n’est, dans cette optique, que l’intersectionnalité retournée comme un gant.
III. L’anathème qui fabrique son monstre
Le troisième fil touche à l’interdit, et c’est là que le tweet de Magnette vient s’inscrire comme une pièce à conviction. Une certaine gauche a converti l’antifascisme en posture et l’accusation de fascisme en une monnaie qu’elle dévalue à mesure qu’elle l’imprime. À force de baptiser fasciste tout ce qui résiste, la frontière, la nation, le souci de sécurité, l’attachement, l’inquiétude devant l’immigration, on a rendu ces mots imprononçables dans l’espace respectable. Ce qu’une société s’interdit de dire ne s’évapore pas : cela se dit ailleurs, chez ceux qui acceptent de le porter, et qui héritent du même coup, sans effort, du prestige de l’interdit.
C’est le paradoxe le plus retors de toute l’affaire. Le cordon sanitaire, en désignant l’infréquentable, lui confère l’aura de la vérité qu’on n’aurait pas le droit de dire. La transgression devient un style, et le style, une séduction. Plus l’anathème est bruyant, plus il prête à l’anathémisé une allure de courage. On croyait barrer la route ; on a ouvert une avenue à celui qui ose. Et pour avoir crié au loup trop souvent, traité de fasciste le conservateur ordinaire, on a usé le mot juste au moment précis où il aurait fallu s’en servir pour de bon.
Le tweet de Magnette se laisse relire à cette lumière, et cette fois sans ménagement. Le cri n’est pas mensonger : l’AfD vit réellement de la peur et du bouc émissaire, la bête est bel et bien entrée. Mais la fable rappelle qu’une alarme peut être exacte et rester inutile, si on l’a lancée trop de fois pour qu’elle porte encore. Et à qui ce cri s’adresse-t-il, au juste ? Pas à l’électeur de Magdebourg, qui ne le lira pas, et qui, le lisant, y verrait la preuve du mépris qu’on lui voue. Il s’adresse aux siens. « Combattre sans ambiguïté » n’a pas la structure d’un argument mais celle d’un serment, et l’on ne jure qu’entre soi. C’est une liturgie de reconnaissance mutuelle, où la fermeté proclamée tient lieu de stratégie et où la clarté morale tient chaud à qui n’a plus de prise sur le réel. Michéa a un nom pour cette pente : la religion de l’Humanité substituée à la question sociale, la belle âme installée à la place de la lutte. On ne protège plus les faibles, on déclare qu’on les aime. Cela engage moins et se photographie mieux.
La soirée même en fournit la démonstration, presque trop belle. Dans cette Saxe-Anhalt ouvrière et laminée, au milieu de ce peuple dont il se réclame, le SPD, le parti social-démocrate, le parti du travail, a recueilli huit pour cent des voix. Huit. La netteté du propos mesure très exactement le vide de l’urne : plus la condamnation claque, plus le bulletin manque à l’appel. L’AfD, elle, parle aux abandonnés ; elle leur parle mal, elle leur ment, mais elle leur parle. La gauche morale parle d’eux, et pour l’essentiel elle se parle à elle-même. Le message accomplit ainsi la coupure qu’il déplore. On ajoutera, pour achever le tableau, que l’auteur de ces lignes réclamait un an plus tôt qu’on repense le cordon sanitaire dont il est pourtant le gardien belge ; au premier choc, le voici revenu à l’orthodoxie la plus stricte. Le doute stratégique n’a pas résisté à l’émotion, et le réflexe s’est réarmé, parce qu’un réflexe dispense de comprendre.
IV. La dialectique des extrêmes
Le dernier fil est le plus ancien. Les extrêmes se nourrissent l’un de l’autre, comme le reflet a besoin du miroir. Weimar reste le grand cas d’école : dans la rue et sous les lambris du Reichstag, la violence révolutionnaire de l’extrême gauche et la fureur brune se sont mutuellement légitimées, chacune brandissant l’autre pour justifier sa propre surenchère, jusqu’à écraser entre elles le centre libéral qui prétendait les contenir. Camus l’avait décrit dans L’Homme révolté : la révolte, juste et mesurée tant qu’elle se borne à refuser, se corrompt en révolution dès qu’elle veut refaire l’homme par la table rase, et la table rase appelle toujours en face la promesse de restaurer ce qu’on abolissait. Aron, dans L’Opium des intellectuels, peignait l’aveuglement d’une clergie prête à absoudre toutes les violences pourvu qu’elles vinssent du bon bord. Cette cécité a désarmé la gauche démocratique et laissé le terrain à ceux qui en faisaient commerce.
Le mécanisme se laisse d’ailleurs prendre sur le fait dans le tweet lui-même. Magnette accuse l’extrême droite de désigner des boucs émissaires, l’étranger, le migrant. Or la version pamphlétaire de la thèse que je viens de dérouler en désigne un à son tour : la gauche culturelle, l’antiracisme, le campus. Chacun reproche à l’autre de se fabriquer un coupable commode et croit se laver en l’accusant. Girard n’aurait pas manqué d’y reconnaître sa loi : la rivalité des extrêmes est avant tout une querelle pour savoir qui aura le droit de nommer la victime. L’extrême droite, ici, n’est pas une position autonome mais une réaction. Elle se définit contre, prospère de ce qu’elle combat, et grandit chaque fois que son adversaire se radicalise ou se coupe du monde.
Tel est l’argument dans sa cohérence. Il n’a rien de méprisable, et il éclaire des mécanismes réels : l’abandon des classes populaires, le miroir des identités, le prestige pervers de l’interdit, l’engrenage mimétique. Mais une thèse se juge moins à ce qu’elle montre qu’à ce qu’elle laisse dans l’ombre. Et celle-ci en laisse beaucoup.
Il y a d’abord la question des origines. L’extrême droite n’a pas attendu les dérives récentes de la gauche pour exister. Maurras, Barrès, les Ligues, le fascisme des années vingt, Vichy : tout cela précède de loin le campus et le vocabulaire de l’intersectionnalité. Réduire la droite radicale à un simple effet secondaire du gauchisme culturel, c’est lui ôter son histoire, ses passions, sa pensée, et c’est en définitive l’alléger de sa responsabilité. Un courant doté de sa propre tradition n’est pas le précipité chimique d’une cause extérieure.
Il y a ensuite la causalité, et sur ce point Magdebourg se retourne contre une moitié de la thèse. Le fascisme historique n’a pas grandi à cause des faiblesses de la gauche, mais contre une gauche puissante, redoutée des possédants, qui l’ont souvent financé par peur. Plus près de nous, la Saxe-Anhalt départage, mais pas dans le sens qu’espérait la polémique. Elle confirme le versant sociologique de la thèse, l’abandon, l’Est délaissé, les usines mortes. Elle dément son versant culturel : le wokisme et les péchés du campus n’ont presque aucune emprise à Magdebourg, où l’on ne vote pas l’AfD contre les études de genre. Ce qui a fabriqué ce résultat, ce sont des décennies d’économie, non quelques années de sémantique universitaire.
Il y a surtout le risque de l’alibi. En affirmant que l’antiracisme fabrique le racisme et que la défense des minorités engendre leur détestation, la thèse dérive vers une forme de reproche adressé à la victime : si l’on avait moins parlé d’eux, on les haïrait moins. C’est précisément l’argument que l’extrême droite reprend avec gourmandise, puisqu’il déplace sur l’adversaire le poids de sa propre violence. Une pensée qui, menée à son terme, disculpe le fort en mettant en cause ceux qu’il écrase devrait s’interroger sur le service qu’elle rend, et à qui.
Il y a enfin la symétrie, et c’est Magnette qui la refuse. Un mot manque à son tweet, et cette absence le grandit : il ne parle que de l’extrême droite, sans amalgame ni renvoi dos à dos. Sa ligne est constante ; il condamnerait l’extrême gauche avec la même vigueur si elle s’y prêtait, mais il n’y voit ni xénophobie, ni offensive contre les pauvres, ni guerre faite aux médias indépendants. Or la thèse repose tout entière sur une équivalence, le couple des extrêmes, le jeu de miroir. Magnette la nie, et il a raison de la nier. Le même glissement, du reste, confond « l’extrême gauche », groupusculaire et sans poids électoral, avec « la gauche » tout court, gouvernementale et majoritaire, pour imputer à l’ensemble les excès d’une frange.
Que reste-t-il, une fois ce tri fait ? Pas rien. Une vérité partielle et amère, qu’il faut savoir tenir sans la laisser tout envahir : la gauche a une responsabilité, mais elle est politique et non causale, et l’admettre n’oblige nullement à croire que les deux extrêmes se valent. Elle n’a pas enfanté l’extrême droite. Elle a déserté le terrain où celle-ci pouvait pousser. Elle a laissé sans réponse la demande de protection, d’appartenance, de récit commun, et un besoin humain qu’on laisse sans réponse trouve toujours preneur, fût-ce un marchand de poison. La montée des droites radicales est la conséquence, parmi d’autres, de ces renoncements plutôt que de je ne sais quelles dérives. La distinction paraît ténue ; elle décide de tout. Dans un cas la gauche aurait fauté par ce qu’elle a fait, dans l’autre par ce qu’elle a négligé de faire. Les deux moitiés que la soirée de Magdebourg a placées face à face peuvent alors se rejoindre sans se trahir : la gauche porte une part de responsabilité par abandon, seule version défendable de la thèse ; et les contenus des deux radicalités ne se valent pas, ce que Magnette a raison de maintenir. L’essentiel est que le mécanisme allégué soit causal, non que le miroir soit moral.
Le loup est donc entré dans Magdebourg, et l’alarme qui l’accueille est juste sans être efficace, parce qu’elle nomme la maladie, la haine, sans se demander quelle fièvre a laissé le corps ouvert à la contagion. On ne relève pas un mur en l’abaissant, ni en prétendant que les deux rives de l’abîme se ressemblent. On le relève en retournant habiter le sol qu’on avait quitté. La phrase de Nietzsche placée en tête disait le vrai péril, qui n’est pas que le monstre existe, mais que celui qui le combat mal finisse par lui ressembler, ou par l’agrandir de son ombre. La thèse examinée ici voit juste que les extrêmes se reflètent, et se trompe en croyant que l’un peint l’autre. Le reflet n’est pas le peintre. Celui qui se tient devant la glace ferait tout de même bien de surveiller son propre visage, et de se rappeler, ce soir-là plus qu’un autre, celui de ceux qu’il avait charge de défendre.
