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Le vivant n’a porté plainte contre personne

Si la nature devait un jour nous juger, il faudrait d’abord réunir un jury. Le tirage au sort risque de surprendre ceux qui attendent une condamnation.

On entend de plus en plus cette idée, sous des formes variées : du point de vue de la plupart des organismes de la biosphère, exterminer les humains serait l’une des choses les plus rationnelles à faire pour leur propre survie à long terme. L’idée plaît. Elle a le goût amer des vérités qu’on se reproche de ne pas avoir dites plus tôt, et elle flatte une mauvaise conscience que nous entretenons avec un certain soin, dans les amphithéâtres comme dans les dîners. Je voudrais la regarder de près, parce qu’à mon sens elle se trompe à peu près à chaque mot. Et parce que la manière dont elle se trompe en dit long sur nous.

Commençons par « la plupart des organismes ». Si l’on compte les individus, la biosphère est faite de bactéries, d’archées et de virus, puis, côté animal, d’insectes et de nématodes en quantités qui défient l’imagination. L’immense majorité de ces êtres n’a jamais croisé un humain et ne le croisera jamais. Les bactéries enfouies dans les sédiments océaniques, dont certaines vivent à un rythme métabolique si lent qu’on parle de générations de plusieurs siècles, traverseront l’Anthropocène sans s’en apercevoir. Les insectes, eux, déclinent dans de nombreuses régions, et l’agriculture intensive y est pour beaucoup ; c’est réel et inquiétant, mais inégal selon les groupes et les territoires, et certaines espèces profitent largement de nos monocultures, comme le savent tous ceux qui ont eu affaire au doryphore.

Comptons alors par espèces. On estime à environ huit millions le nombre d’espèces animales et végétales, dont près d’un million menacées d’extinction selon l’IPBES en 2019. C’est énorme, et je ne cherche pas à le minimiser. C’est aussi, arithmétiquement, une minorité. Les autres ne sont pas en danger, ou pas encore, et certaines se portent remarquablement bien grâce à nous.

Chez les vertébrés, le tableau devient franchement gênant pour l’accusation. D’après les estimations de Bar-On et de ses collègues (PNAS, 2018), le bétail représente environ 60 % de la biomasse des mammifères, les humains environ 36 % et les mammifères sauvages à peine 4 %. Il y a en permanence plusieurs dizaines de milliards de poulets vivants, ce qui en fait de loin l’oiseau le plus abondant de la planète. Ajoutez le blé et le riz, qui couvrent des continents entiers, le rat brun et le pigeon, qui ont suivi nos ports et nos gares jusqu’au bout du monde, ou le moustique tigre, qui remonte vers le nord au rythme de nos étés plus chauds. Si l’on faisait voter les oiseaux et les mammifères, l’humanité serait vraisemblablement reconduite, et les poulets formeraient le gros de sa majorité.

Le poulet de batterie mène évidemment une vie que personne n’envierait, et je trouve cela indéfendable. Seulement, l’évolution s’en moque. Elle compte des copies de gènes, et de ce point de vue strict, Gallus gallus domesticus a fait le meilleur pari de son histoire en se laissant enfermer. Son ancêtre sauvage, le coq bankiva, n’a jamais connu pareille expansion. Pour condamner l’humanité au nom des poulets, il faut parler de souffrance, de dignité, de vie bonne. Ce sont des catégories humaines. Le point de vue des organismes s’est évaporé en route.

Il serait malhonnête de ne pas mentionner le meilleur argument du camp adverse. Il s’appelle Tchernobyl. Depuis l’évacuation de 1986, la zone d’exclusion est devenue l’un des refuges de grande faune les plus spectaculaires d’Europe. Les recensements y ont trouvé des populations d’élans, de cerfs et de sangliers comparables à celles des réserves voisines, une densité de loups nettement supérieure, et l’on y a même relâché des chevaux de Przewalski qui s’y reproduisent. Autrement dit, pour un grand mammifère européen, la présence humaine semble plus nuisible qu’un niveau de radioactivité qui suffit à nous faire fuir. L’argument a du poids. Il a aussi ses limites. Tchernobyl est une parenthèse de quelques milliers de kilomètres carrés, entourée d’une Europe humaine qui fournit les corridors, les clôtures et les gardes, et la prémisse ne parle pas de quelques loups ukrainiens. Elle parle de survie à long terme.

Prenons donc le long terme, puisque la prémisse y tient. Supposons que l’humanité disparaisse demain, proprement, sans guerre nucléaire. Une bonne partie du dioxyde de carbone que nous avons émis restera dans l’atmosphère pendant des siècles, et une fraction pendant des millénaires ; le réchauffement se poursuivra sur sa lancée. Les plastiques continueront de se fragmenter dans les océans. Les espèces que nous avons déplacées d’un continent à l’autre, le rat sur les îles, la jacinthe d’eau dans les lacs africains, le frelon asiatique dans nos jardins, ne rentreront pas chez elles. Les milliards d’animaux domestiques mourront en masse, et leurs prédateurs connaîtront une courte prospérité avant de retomber. Le monde sans nous ressemblerait d’abord à un monde abîmé dont personne ne s’occupe.

Puis il y a le très long terme. Il y a soixante-six millions d’années, un objet d’une dizaine de kilomètres a mis fin au règne des dinosaures non aviens, et rien n’interdit que cela se reproduise. En septembre 2022, la sonde DART a percuté le petit astéroïde Dimorphos et raccourci son orbite d’une trentaine de minutes. C’était la première fois, à notre connaissance, qu’un être vivant modifiait la trajectoire d’un corps céleste. Plus loin encore, le Soleil devient lentement plus lumineux, et d’ici quelques centaines de millions d’années à un milliard d’années, la Terre ne pourra plus abriter de vie complexe. Aucun lichen, aucun chêne, aucune baleine n’a le moindre plan à ce sujet. La seule espèce qui pourrait un jour emporter un fragment de vie terrestre ailleurs, ou au moins dévier le prochain Chicxulub, est celle qu’il s’agirait d’exterminer. Si l’on accepte la fiction d’organismes capables de raisonner sur leur survie lointaine, la fiction se retourne contre elle-même, et une bactérie vraiment prévoyante voterait pour nous.

Mais justement, le vivant ne raisonne pas. Il y a environ 2,4 milliards d’années, des cyanobactéries ont rempli l’atmosphère d’oxygène, un gaz toxique pour une bonne partie des organismes de l’époque, sans que rien dans leur fonctionnement ressemble à une stratégie. La sélection naturelle favorise ce qui se reproduit maintenant et ne voit guère plus loin que la génération suivante ; on estime que plus de 99 % des espèces ayant existé ont disparu. Prêter aux organismes un calcul sur dix mille ans revient à leur attribuer la faculté dont nous nous croyons les seuls dépositaires.

Pourquoi la prémisse nous séduit-elle quand même ? Une partie de la réponse se trouve dans notre propre cognition. Deborah Kelemen a montré que les jeunes enfants expliquent volontiers le monde naturel par des finalités : les nuages sont là pour faire pleuvoir, les rochers sont pointus pour que les animaux puissent s’y gratter. Elle a parlé de téléologie « débridée ». Et cette pente ne disparaît pas avec l’âge. Placés sous contrainte de temps, des adultes instruits, y compris des chercheurs en sciences physiques, acceptent bien plus d’explications finalistes erronées qu’ils ne le feraient à tête reposée. Ajoutez notre tendance à détecter des intentions partout, qui nous a probablement rendu service face aux prédateurs, et vous obtenez une biosphère dotée d’intérêts, de griefs et bientôt d’un plan. La prémisse est un produit naturel de l’esprit humain. Elle ne nous apprend rien sur les organismes, et beaucoup sur la manière dont nous nous les représentons.

Je soupçonne qu’elle doit aussi une partie de son succès actuel à nos inquiétudes sur l’intelligence artificielle. Une machine assez lucide, dit-on, finirait par conclure que nous sommes nuisibles et en tirerait les conséquences. Ce raisonnement, qui consiste à éliminer une population jugée nuisible au nom d’un bien supérieur, a une longue histoire humaine, et elle est sanglante. Ceux qui l’ont mis en œuvre se pensaient volontiers scientifiques et hygiéniques ; ils avaient leurs statistiques et leurs métaphores médicales. Quand nous imaginons une intelligence qui nous trierait froidement, nous lui prêtons un projet que nous connaissons de l’intérieur. La peur est légitime. Simplement, elle porte sur une possibilité dont nous avons nous-mêmes fourni le modèle, et que nous avons consignée dans les archives mêmes dont ces machines apprennent.

On répond souvent qu’une telle machine manquerait de compassion, celle-ci étant un instinct qu’aucun apprentissage ne saurait reproduire. La recherche distingue pourtant depuis longtemps l’empathie affective de l’empathie cognitive, et l’une comme l’autre du comportement prosocial ; ces dimensions sont en partie dissociables, y compris sur le plan neurologique. Bien des gens construisent leur conduite morale par réflexion plutôt que par réflexe, et rien ne permet d’y voir une pathologie. Je serais même tenté de dire qu’une éthique raisonnée résiste mieux que l’élan compatissant, qui est notoirement partial. Paul Slovic et d’autres ont montré combien la générosité fond quand la victime cesse d’être une personne identifiable pour devenir un chiffre. Nous pleurons pour un enfant dont on connaît le prénom et tournons la page devant cent mille. Une bonne part des massacres de l’histoire ont d’ailleurs été commis par des gens tout à fait capables de tendresse envers les leurs. Ce qui me paraît dangereux, chez un humain comme chez une machine, c’est un cercle de considération trop étroit, quelle que soit la chaleur qui règne à l’intérieur.

Nous sommes l’espèce des camps de la mort. Nous sommes aussi celle des réserves naturelles et des listes rouges, la seule à avoir codifié le remords au point d’en faire des traités internationaux. Aucun hérisson n’a jamais rédigé de convention pour la protection des ratons laveurs. Le procès de l’humanité, si procès il y a, est instruit par des humains, sur la base de lois écrites par des humains, au nom d’organismes qui n’ont rien demandé. Il serait ironique que l’accusé soit aussi le seul à savoir lire le code pénal.

Références

  • Bar-On, Y. M., Phillips, R., & Milo, R. (2018). The biomass distribution on Earth. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(25), 6506–6511. https://doi.org/10.1073/pnas.1711842115
  • Berthoz, A., & Jorland, G. (dir.). (2004). L’empathie. Odile Jacob.
  • Boyer, P. (2001). Et l’homme créa les dieux : comment expliquer la religion. Robert Laffont.
  • David, B. (2021). À l’aube de la 6e extinction : comment habiter la Terre. Grasset.
  • Deryabina, T. G., Kuchmel, S. V., Nagorskaya, L. L., Hinton, T. G., Beasley, J. C., Lerebours, A., & Smith, J. T. (2015). Long-term census data reveal abundant wildlife populations at Chernobyl. Current Biology, 25(19), R824–R826. https://doi.org/10.1016/j.cub.2015.08.017
  • IPBES. (2019). Résumé à l’intention des décideurs du rapport de l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques. Secrétariat de l’IPBES. https://ipbes.net/sites/default/files/2020-02/ipbes_global_assessment_report_summary_for_policymakers_fr.pdf
  • Kelemen, D., Rottman, J., & Seston, R. (2013). Professional physical scientists display tenacious teleological tendencies: Purpose-based reasoning as a cognitive default. Journal of Experimental Psychology: General, 142(4), 1074–1083. https://doi.org/10.1037/a0030399
  • Slovic, P. (2007). “If I look at the mass I will never act”: Psychic numbing and genocide. Judgment and Decision Making, 2(2), 79–95.

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