La pancarte de l’exil
Un panneau planté dans le désert promet l’inclusion – et menace d’exclusion quiconque ne s’y conformerait pas assez bien. Le dessin est drôle. Ce qu’il révèle ne l’est pas vraiment.

Un homme au bord du désert. Baluchon sur l’épaule, oiseau sur le crâne, pieds nus dans la poussière. Devant lui, un panneau planté dans le sable comme une sentence : cette société est inclusive, et si elle juge que vous parlez, pensez ou vous comportez d’une façon non inclusive, vous serez exclu. Le dessin est bref. L’oxymore, lui, ne l’est pas.
Ce qui frappe d’abord, c’est le if we feel. Pas une règle, pas un critère vérifiable – un ressenti collectif non nommé, non délimité, exercé par un we qui ne se présente pas. La menace d’exclusion ne repose sur aucune infraction définie mais sur la perception que le groupe dominant aura de votre conformité à des attentes qu’il ne formule pas. C’est une structure bien connue du pouvoir informel : l’arbitraire s’exerce d’autant plus efficacement qu’il ne se montre pas comme tel, qu’il emprunte le langage du soin et de la bienveillance pour produire une pression à la normalisation.
Foucault, dans ses cours sur les anormaux au Collège de France, avait décrit ce mécanisme : la norme ne s’énonce pas toujours comme loi, elle opère souvent en amont, en définissant silencieusement ce qui est recevable, de sorte que la transgression devient perceptible avant d’être formulable (Foucault, 1999). Ce que le panneau de l’image met en scène, c’est exactement cela : une norme qui se réserve le droit d’identifier sa propre violation après coup, à l’aune d’un ressenti.
Mais le dessin dit quelque chose de plus précis encore sur l’inclusion comme concept. Il ne la caricature pas en général, il en épingle une version particulière : celle qui s’est institutionnalisée jusqu’à devenir procédurale, bureaucratique, déconnectée des conditions matérielles et symboliques qui rendent la présence de l’autre effectivement possible. Titchkosky, à partir d’une enquête dans des espaces universitaires, a montré que les dispositifs d’accessibilité réduisent fréquemment le handicap à un problème individuel à corriger (une évaluation, un service, un accompagnement…) sans jamais interroger les choix de conception qui avaient produit l’inaccessibilité (Titchkosky, 2011). L’environnement reste calibré sur une norme implicite ; c’est à l’individu d’y coïncider, avec une aide si nécessaire, mais coïncider il doit.
Le voyageur transporte quelque chose. Un baluchon, c’est-à-dire une histoire, des façons de faire, une manière d’occuper l’espace. La pancarte l’informe qu’il peut entrer, mais que ses pensées seront surveillées. Ce n’est plus une exclusion franche (celle-là avait au moins l’honnêteté de ses frontières). C’est une inclusion conditionnelle, dont le prix est la mise en suspens de ce qu’on est, au profit de ce que le groupe tolérera qu’on soit.
On objectera que l’image peut servir à liquider le projet inclusif lui-même, qu’elle donne des munitions à ceux qui voudraient se débarrasser du concept au prétexte de ses dérives. C’est une objection sérieuse. Mais confondre la perversion d’une pratique avec l’abandon du principe, c’est une erreur symétrique à celle que l’image dénonce : dans les deux cas, on évite la question de fond. La question de fond est celle-ci : une inclusion qui n’exige pas la transformation des environnements, des institutions, des normes implicites n’est pas une inclusion. C’est une tolérance à durée déterminée, révocable dès que le différent dérange un peu trop.
Le voyageur n’entre pas encore. Il lit. Peut-être mesure-t-il ce que cette entrée va lui coûter.