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La transparence du monde : naïveté, confiance et prédation sociale dans l’expérience autiste

Il existe une façon d’habiter le monde où les mots valent ce qu’ils disent et les intentions n’ont pas de dessous. On appelle ça de la naïveté. On dit moins souvent que certains le savent et s’en servent.

Il y a des matins où je me réveille avec cette certitude tranquille que les gens disent ce qu’ils pensent. Que les mots sont des contenants fidèles. Que quand quelqu’un sourit, c’est qu’il est heureux, ou du moins bienveillant. Des années de déconvenues n’ont pas entièrement effacé cette intuition première, cette façon de percevoir le monde social comme une surface lisse, sans fond, sans dessous. On pourrait appeler ça de l’optimisme. Les cliniciens appellent ça, avec une neutralité qui me fait parfois sourire, un déficit de théorie de l’esprit.

Je préfère une autre image : je vis dans un monde où les intentions sont transparentes parce que je projette mes propres intentions (directes, littérales, sans agenda caché) sur autrui. C’est moins un déficit qu’une axiologie implicite : je ne mens pas, donc les autres ne mentent pas. Ce syllogisme, je l’ai longtemps porté sans voir qu’il était là, sans même soupçonner qu’il gouvernait mes lectures des autres.

I. La confiance comme architecture cognitive

La naïveté dont il est question ici n’est pas celle de l’enfant qui ignore le monde. C’est quelque chose de plus structurel, de plus intime au fonctionnement neurologique. Simon Baron-Cohen, dès ses travaux fondateurs sur la théorie de l’esprit (Baron-Cohen, Leslie & Frith, 1985), a montré que les personnes autistes présentent des difficultés à inférer les états mentaux d’autrui (croyances, désirs, intentions, surtout lorsqu’ils divergent des leurs). Ce que l’on nomme mentalisation est, pour une large part du spectre, un effort conscient et coûteux là où il est, pour les neurotypiques, une opération largement automatique.

Réduire cette réalité à un simple manque serait commettre l’erreur classique du modèle déficitaire. Ce que les neurosciences cognitives nous apprennent de plus fin, c’est que les difficultés de mentalisation autiste se situent en premier lieu au niveau implicite, ce traitement spontané, non délibéré, qui capte en temps réel les intentions et états mentaux d’autrui à travers des micro-signaux non verbaux. Les personnes autistes développent souvent en compensation une mentalisation explicite, analytique, verbale, laborieuse : une compréhension construite après coup, par déduction plutôt que par intuition (Rosenblau et al., 2015 ; ScienceDirect, 2025).

Ce n’est pas la même chose que de ne pas comprendre les autres : c’est de comprendre autrement, avec du retard, à contre-temps. Et ce retard ouvre une fenêtre. Une fenêtre dans laquelle certaines personnes s’engouffrent.

II. Ce que le monde social dissimule

Je me souviens d’une collègue, au début de ma carrière académique. Elle me demandait conseil, souvent, avec une admiration ostensible qui me touchait. Je lui transmettais mes idées, mes références, le squelette de mes réflexions en cours. Elle me remerciait chaleureusement. Quelques mois plus tard, je lisais ses publications. Mes idées y vivaient, repeintes d’une autre couleur, sans mention.

Ce que je n’avais pas vu – et que je comprends maintenant, intellectuellement, même si quelque chose en moi résiste encore à l’intégrer – c’est que ses questions n’étaient pas des questions. Elles étaient des extractions. Son admiration, un outil. Et moi, incapable de lire l’incongruence entre le registre chaleureux et l’intention froide, j’avais simplement cru ce que j’entendais.

Cette anecdote n’est pas singulière. Elle est, statistiquement, banale. Weiss et Fardella (2018) ont documenté que les adultes autistes présentent des taux de victimisation significativement supérieurs à ceux de la population générale, couvrant maltraitance, harcèlement émotionnel et contact sexuel non consenti. Douglas et Sedgewick (2024), dans une étude qualitative auprès d’adultes autistes, décrivent un pattern troublant : les agresseurs instrumentalisent délibérément les traits autistiques de leurs victimes pour rendre l’abus plus efficace en provoquant des crises pour faire passer la victime pour l’élément instable, ou en exploitant la loyauté intense pour asseoir un contrôle progressif.

La surexposition n’est pas corrélée au niveau intellectuel. Gibbs et al. (2023), dans une étude sur la poly-victimisation des adultes autistes, soulignent que les difficultés à lire les intentions des autres, le désir intense d’appartenance sociale et une tendance à la compliance accrue constituent des facteurs de vulnérabilité indépendants du QI. Les personnes autistes à haut potentiel y sont aussi exposées, parfois davantage, parce qu’elles surinvestissent la rationalité dans des contextes où c’est la vigilance émotionnelle qui protège.

Le paradoxe est réel, et il est vertigineux à vivre : plus je comprends cognitivement les mécanismes de la manipulation, plus je peux les décrire, les analyser, les enseigner… et moins cela me protège pendant qu’ils opèrent. La compréhension différée ne se substitue pas à la détection immédiate.

III. La phénoménologie de l’être-trahi

Il faut essayer de dire ce que ça fait, de l’intérieur.

Quand je réalise qu’on m’a manipulé, ce n’est généralement pas dans l’instant. C’est après. Parfois longtemps après. La prise de conscience a une texture particulière : moins de la douleur brute que de la désorientation, comme si le sol sous les pieds s’était révélé rétrospectivement creux. Non pas qu’il s’effondre maintenant, mais qu’il l’était depuis le début, et que je n’avais pas entendu la sonorité du vide.

Cette phénoménologie résonne avec ce que décrit Donna Williams dans Nobody Nowhere (1992) : une expérience du monde social comme un espace dont on ne maîtrise pas les codes implicites, où les intentions cachées circulent dans une langue que l’on n’a pas apprise nativement. Milton (2012), avec son concept de double empathie, renverse utilement la perspective : le problème n’est pas unilatéral. Les neurotypiques comprennent mal les autistes autant que l’inverse. Mais les structures sociales sont construites par et pour les neurotypiques. La vulnérabilité n’est donc pas symétrique. C’est nous qui évoluons en territoire étranger, sans carte, souvent sans savoir que nous sommes étrangers.

Et dans ce territoire, certains et certaines chassent.

IV. La prédation sociale comme système

Le terme est fort. Il mérite d’être assumé plutôt que contourné.

Il existe une littérature croissante sur ce que l’on pourrait nommer la vulnérabilité sociale ciblée des personnes neurodivergentes. Tint et Weiss (2018) ont analysé les expériences d’adultes autistes dans leurs parcours de soins et de soutien, documentant des patterns récurrents de mécompréhension institutionnelle et de marginalisation. Sur le plan des relations interpersonnelles, Douglas et Sedgewick (2024) ont identifié une dynamique particulièrement perverse : le fait même d’être autiste devient une ressource rhétorique pour l’agresseur. C’est elle qui a mal interprété. C’est lui qui prend tout au premier degré. La victime se retrouve ainsi décrédibilisée par ses propres traits neurologiques, retournés contre elle.

La manipulation trouve dans le profil autiste un terrain d’élection pour plusieurs raisons qui se renforcent mutuellement. La loyauté intense d’abord : une fois qu’une relation est investie, elle l’est profondément, et la remettre en question implique un coût cognitif et affectif considérable. Ensuite, la difficulté à traiter l’incongruence entre le discours et le comportement : un sourire chaleureux couplé à une intention hostile produit une information contradictoire que le système de traitement autiste a du mal à résoudre en temps réel. Enfin, et peut-être surtout, le masking – cette performance épuisante de la normalité sociale (Pearson & Rose, 2021) – mobilise une telle quantité de ressources attentionnelles qu’il n’en reste que peu pour surveiller les signaux d’alarme relationnels. Jouer un rôle et observer la salle en même temps est un luxe cognitif que le masking ne laisse pas.

V. Ce que la naïveté n’est pas

Je veux défendre quelque chose ici, contre la tentation de pathologiser ce dont je parle.

La naïveté autiste (si l’on accepte le terme) n’est pas une faiblesse morale, ni simplement un déficit neurologique à compenser. Elle est, à bien y regarder, la trace fossilisée d’une éthique. Celle d’un rapport au monde fondé sur la cohérence, la réciprocité attendue, la parole donnée comme parole tenue. Si je ne mens pas, si je ne manipule pas, si je donne sans calculer le retour, c’est parce que je vis selon une logique dans laquelle ces comportements sont simplement absurdes ou immoraux. Et je suppose, par défaut, que les autres font de même.

Cette supposition est fausse, empiriquement. Mais elle est cohérente avec une certaine idée de ce que les relations humaines devraient être.

Hobbes voyait l’état de nature comme une guerre de tous contre tous. Les personnes autistes tendent plutôt vers une sorte de contrat social imaginaire, intériorisé, appliqué unilatéralement. Épuisant. Dangereux. Et pourtant, je ne parviens pas à m’en défaire entièrement, ni même à vouloir vraiment le faire.

VI. Apprendre sans se durcir

La question qui me hante, celle que je pose aussi à mes étudiants travaillant sur la neurodivergence ou à tout intervenant accompagnant ce public, est celle-ci : comment développer une vigilance sociale sans trahir sa propre façon d’être au monde ?

Ce n’est pas une question rhétorique. C’est un problème clinique et existentiel qui n’a pas de réponse propre.

Certains travaux en thérapie cognitive adaptée aux adultes autistes (Gaus, 2011) proposent des heuristiques apprises consciemment pour compenser le défaut de détection implicite, des sortes de prothèses cognitives relationnelles. Elles fonctionnent, partiellement, pour certains contextes. Mais elles ne règlent pas la question de fond : celle des conditions structurelles qui rendent la prédation possible et rentable. Cela passe par des environnements institutionnels qui reconnaissent la vulnérabilité spécifique des personnes neurodivergentes, par des formations à la bientraitance qui ne réduisent pas le handicap à une liste de symptômes, par une culture qui cesse de confondre naïveté et candeur béate.

La naïveté n’est pas ce qui doit changer. Ce sont les conditions qui permettent d’en abuser.

Épilogue

Il y a des matins où je me réveille avec cette certitude tranquille que les gens disent ce qu’ils pensent.

Je sais maintenant que c’est faux, souvent. Je sais pourquoi je le crois quand même. Je sais que cette croyance m’a coûté, et que le prix n’est pas fini d’être payé.

Mais je sais aussi que le monde dans lequel je vis spontanément – ce monde transparent, cohérent, sans arrière-salle – est un monde que j’aimerais habiter pour de vrai. Pas par naïveté. Par exigence.

Références

  • Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., & Frith, U. (1985). Does the autistic child have a « theory of mind »? Cognition, 21(1), 37-46.
  • Douglas, S., & Sedgewick, F. (2024). Experiences of interpersonal victimization and abuse among autistic people. Autism, 28(5).
  • Gaus, V. L. (2011). Cognitive-Behavioral Therapy for Adult Asperger Syndrome. Guilford Press.
  • Gibbs, V. et al. (2023). Poly-victimization of autistic adults: An investigation of individual-level correlates. Autism Research, 16(10).
  • Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: The ‘double empathy problem’. Disability & Society, 27(6), 883-887.
  • Pearson, A., & Rose, K. (2021). A conceptual analysis of autistic masking. Autism in Adulthood, 3(1).
  • Rosenblau, G. et al. (2015). Approximating implicit and explicit mentalizing with two naturalistic video-based tasks in typical development and autism spectrum disorder. Journal of Autism and Developmental Disorders, 45, 953-965.
  • Tint, A., & Weiss, J. A. (2018). A qualitative study of the service experiences of women with autism spectrum disorder. Autism, 22(8), 928-937.
  • Weiss, J. A., & Fardella, M. A. (2018). Victimization and perpetration experiences of adults with autism. Frontiers in Psychiatry, 9, 203.
  • Williams, D. (1992). Nobody Nowhere. Doubleday.

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