Les mains occupées, l’attention perdue
On a conçu un objet pour aider les enfants TDAH à se concentrer. Il les distrait davantage. Ce n’est pas une anecdote, c’est ce que montre la littérature scientifique.

Il y a quelque chose de presque touchant dans l’objet. Une petite masse symétrique, trois lobes autour d’un roulement à billes, qui tourne entre le pouce et l’index avec ce ronronnement ténu qu’on aurait pu croire apaisant. On a vendu ça comme une prothèse de l’attention, un auxiliaire discret, presque médical, pour les cerveaux qui débordent. Les parents ont coché la case. Les enseignants ont soupiré. Et pendant quelques mois de 2017, les fidget spinners ont envahi les classes comme une évidence bienveillante, portés par le marketing du soin et l’impatience de solutions simples.
Le problème avec les solutions simples, c’est qu’elles supposent des problèmes simples. Et l’attention n’est pas un problème simple.
Ce que l’on sait avec une certaine solidité, c’est que le mouvement corporel global aide les enfants TDAH à performer cognitivement. Les travaux de Rapport et ses collègues ont montré que les garçons de 8 à 12 ans diagnostiqués TDAH bougent davantage lors de tâches de mémoire de travail, et que ce mouvement accru est associé à de meilleures réponses : pas malgré l’agitation, mais par elle (Rapport et al., 2009). Sarver et al. (2015) ont raffiné cette lecture : l’hyperactivité fonctionnerait comme un mécanisme de régulation de l’éveil cortical, une façon pour le cerveau de se maintenir à flot. On a alors cru qu’un objet qui occupe les mains pourrait reproduire cet effet. Que la toupie ferait le travail du corps entier.
Ce glissement méritait d’être vérifié.
Graziano, Garcia et Landis ont été parmi les premiers à le faire rigoureusement. Soixante jeunes enfants diagnostiqués TDAH, un protocole A-B-A-B, des accéléromètres aux poignets, des séquences vidéo codées image par image. Résultat : l’usage du fidget spinner était associé à une détérioration de l’attention sur l’ensemble des phases, y compris dans le cadre d’une intervention comportementale validée (Graziano et al., 2020). Ce n’est pas une nuance négligeable, cela signifie que l’objet dégrade même des conditions par ailleurs favorables. Hulac et ses collègues ont observé une baisse significative des performances en mathématiques lors de l’utilisation du spinner en classe ordinaire (Hulac et al., 2020). Soares et Storm ont mesuré l’ampleur du problème en laboratoire : une chute de 44% de la rétention pour l’utilisateur lui-même, et de 13% pour les camarades assis à proximité (Soares & Storm, 2020).
Il existe une étude qui va dans le sens contraire. Aspiranti et Hulac (2021) rapportent une augmentation du comportement en classe chez trois élèves de deuxième année primaire avec TDAH utilisant un fidget spinner – à condition que l’outil soit introduit simultanément à la tâche, et non comme récompense. C’est un résultat réel, sur un échantillon minuscule, dans un protocole à cas unique. Il ne renverse pas l’ensemble de la littérature, mais il dit quelque chose d’utile : le contexte d’introduction de l’objet n’est pas neutre. Un spinner remis comme gadget est vécu comme un jouet. La distinction est banale à énoncer. Elle est apparemment difficile à tenir en classe.
Pourquoi le spinner distrait-il là où d’autres formes de fidgeting n’ont pas cet effet ? Parce qu’il capte le regard. Pas métaphoriquement : physiquement, il exige une surveillance visuelle pour être maintenu en rotation. Gigoter sur sa chaise, triturer un trombone sans le voir, laisser son pied battre la mesure sous le bureau : ces comportements se passent en périphérie de la conscience, ils n’entrent pas en compétition directe avec la tâche. La toupie, elle, entre dans le champ. Elle devient la tâche. Kriescher et ses collègues, après avoir passé en revue l’ensemble de la littérature disponible, formalisent cette distinction entre l’outil de fidgeting (discret, tactile, infravisuel) et le jouet de fidgeting, qui sollicite l’œil (Kriescher et al., 2023). La frontière n’est pas dans la taille ou le prix. Elle est dans la charge cognitive que l’objet impose.
Ce qui est en jeu dépasse les spinners. On prend un résultat réel – le mouvement aide la cognition TDAH – on le simplifie jusqu’à l’abstraction – bouger les mains équivaut à bouger le corps – on l’habille d’un discours du soin, et on commercialise l’ensemble avant que la recherche ait eu le temps de se prononcer. Le marché n’a pas attendu la science. Il l’a précédée, et certains l’ont citée rétrospectivement, en sélectionnant ce qui arrangeait.
Les parents qui ont mis un spinner dans le cartable de leur enfant n’ont pas mal fait. Ils ont fait confiance à ce qui se présentait comme du soin.
L’attention est un phénomène exigeant. Elle ne se gère pas avec un gadget. Elle se construit dans des environnements pensés pour elle – moins de stimulations concurrentes, pas davantage. Donner à un enfant TDAH un objet visuellement captivant en lui demandant d’écouter, c’est lui demander de traverser une rue en regardant ses chaussures. Ça ressemble à de la prudence. Ça ne l’est pas.
Références :
- Aspiranti, K. B., & Hulac, D. M. (2022). Using fidget spinners to improve on-task classroom behavior for students with ADHD. Behavior Analysis in Practice, 15(2), 454–465. https://doi.org/10.1007/s40617-021-00588-2
- Graziano, P. A., Garcia, A. M., & Landis, T. D. (2020). To fidget or not to fidget, that is the question: A systematic classroom evaluation of fidget spinners among young children with ADHD. Journal of Attention Disorders, 24(1), 163–171. https://doi.org/10.1177/1087054718770009
- Hulac, D. M., Aspiranti, K., Kriescher, S., Briesch, A. M., & Athanasiou, M. (2020). A multisite study of the effect of fidget spinners on academic performance. Contemporary School Psychology, 25, 582–588. https://doi.org/10.1007/s40688-020-00292-y
- Kriescher, S. L., Hulac, D. M., Ryan, A. M., & King, B. L. (2023). Evaluating the evidence for fidget toys in the classroom. Journal of Special Education Technology. https://doi.org/10.1177/10534512221130070
- Rapport, M. D., Bolden, J., Kofler, M. J., Sarver, D. E., Raiker, J. S., & Alderson, R. M. (2009). Hyperactivity in boys with attention-deficit/hyperactivity disorder (ADHD): A ubiquitous core symptom or manifestation of working memory deficits? Journal of Abnormal Child Psychology, 37(4), 521–534. https://doi.org/10.1007/s10802-008-9287-8
- Sarver, D. E., Rapport, M. D., Kofler, M. J., Raiker, J. S., & Friedman, L. M. (2015). Hyperactivity in attention-deficit/hyperactivity disorder (ADHD): Impairing deficit or compensatory behavior? Journal of Abnormal Child Psychology, 43(7), 1219–1232. https://doi.org/10.1007/s10802-015-9996-2
- Soares, J. S., & Storm, B. C. (2020). Putting a negative spin on it: Using a fidget spinner can impair memory for a video lecture. Applied Cognitive Psychology, 34(1), 277–284. https://doi.org/10.1002/acp.3610