Le visage qui ne répond pas
Sur la négligence émotionnelle dans le couple et ses empreintes
Il existe une maltraitance qui ne frappe pas : elle se contente de ne pas répondre. Dans le couple, la négligence émotionnelle abîme par soustraction, et son empreinte chez l’autre va parfois du repli silencieux jusqu’au corps lui-même.

Il n’y a pas d’assiette brisée. Aucune gifle, aucune porte claquée assez fort pour réveiller les voisins. Toute la difficulté de la négligence émotionnelle tient dans cette discrétion : c’est une blessure sans scène, un délit qui n’a pas forcé la porte. On peut vivre des années auprès de quelqu’un et n’avoir rien à raconter, aucun épisode, aucune date à entourer, sinon ce vertige certains soirs, lorsqu’on tend la main vers une présence qui ne se retourne pas. La langue elle-même hésite. Comment nommer ce qui ne s’est pas produit ? Le manque ne laisse pas de marque, il laisse un creux. Et c’est parce qu’elle est faite d’absence, de regards non rendus, de questions jamais posées, de chagrins accueillis par un haussement d’épaules, que la négligence échappe si longtemps à celui qui la subit comme à celui qui l’inflige.
Elle n’a pas toujours de coupable, au sens où on l’entend d’ordinaire. Elle relève parfois d’un choix, lorsque la froideur devient une arme et le silence un levier. Le plus souvent, pourtant, elle tient de la panne. Un partenaire qui ne sait pas répondre, qui n’a jamais appris à le faire, ou qui, submergé, se retire à l’endroit même où l’autre attendait qu’il s’avance. Le mal qu’elle produit, lui, ne se règle guère sur l’intention. Une indifférence calculée et une maladresse sincère creusent le même sillon chez celui qui les reçoit. C’est ce décalage, entre la gravité du geste pour l’un et son inexistence pour l’autre, qui rend la négligence si singulièrement corrosive.
Nous sommes faits pour la réponse
Pour mesurer ce que coûte un visage qui ne répond pas, il faut revenir à une expérience devenue un classique de la psychologie du développement. En 1978, Edward Tronick et ses collègues publient le protocole du still face. Le dispositif est d’une simplicité presque cruelle. Une mère joue avec son nourrisson, sourires échangés, vocalises reprises, doigt qui pointe et regard qui suit, puis, sur consigne, elle fige son visage et le laisse vide. En quelques secondes, l’enfant perçoit la rupture. Il multiplie les appels, redouble de sollicitations pour ramener l’échange dans son cours habituel ; ses tentatives demeurant sans écho, il finit par se détourner, le corps affaissé, l’expression éteinte (Tronick, Als, Adamson, Wise & Brazelton, 1978). La séquence est si reproductible qu’on la dirait écrite à l’avance. Elle dit une chose : bien avant le langage, bien avant la mémoire, nous sommes accordés pour la réciprocité. L’absence de réponse ne se vit pas comme une contrariété passagère ; elle alarme l’organisme à la manière d’une menace.
Cette intuition, la théorie de l’attachement l’avait préparée. John Bowlby, dans Attachement et perte, a montré combien le lien à une figure stable et disponible conditionne l’exploration du monde et la sécurité intérieure. René Spitz, en observant dans les années 1940 des nourrissons matériellement nourris mais privés de soins individualisés en institution, a décrit la dépression anaclitique et l’« hospitalisme » : ces enfants se détournaient du monde, et certains en mouraient. Boris Cyrulnik a prolongé cette lignée avec la notion de carence affective et celle de niche sensorielle. Lorsque la figure d’attachement s’éteint, par dépression, par absence ou par incapacité, l’environnement de l’enfant s’appauvrit ; les jeux et les sourires se raréfient, les réponses sécurisantes manquent (Cyrulnik, 2023). L’enfant n’a pas besoin qu’on le frappe pour être abîmé. Il suffit qu’on ne lui réponde pas.
Un détail des travaux de Tronick mérite d’être gardé en réserve, car il éclairera la suite. Les mêmes recherches établissent que même les dyades les plus sécures passent une large part de leur temps désaccordées, à se manquer puis à se rattraper (Tronick & Cohn, 1989). Ce qui distingue un lien solide tient moins à la perfection de l’accord qu’à la fiabilité du retour qui suit le désaccord. Retenons-le : c’est la régularité du retour qui sécurise, bien plus que la rareté des ratés.
Quand l’enfant devient amant
On ne sort pas de ce besoin, on le transpose. L’adulte qui aime cherche dans son partenaire ce que le nourrisson cherchait dans le visage penché sur lui : la preuve qu’il est vu, qu’il compte, qu’on répondra s’il appelle. Harry Reis et Phillip Shaver ont placé au centre de l’intimité ce qu’ils nomment la réactivité perçue du partenaire, le sentiment d’être compris, validé et entouré lorsqu’on se livre (Reis & Shaver, 1988 ; Reis, Clark & Holmes, 2004). La confidence seule ne crée pas l’intimité ; c’est la qualité de l’accueil qu’elle reçoit qui la fonde. Là où la réponse fait défaut, se livrer devient un risque sans récompense, et l’on cesse peu à peu de le prendre.
Sue Johnson, fondatrice de la thérapie centrée sur les émotions, a fait de cette grammaire le cœur de son travail. L’amour adulte, pour elle, est un lien d’attachement à part entière, et la plupart des disputes conjugales, sous leur prétexte logistique (les corvées, l’argent, la belle-famille), expriment une protestation contre la déconnexion : es-tu là pour moi, puis-je compter sur toi (Johnson, 2008). La colère, à ce stade, demeure une forme d’espoir, puisqu’on ne réclame qu’à quelqu’un dont on espère encore une réponse. Le vrai danger s’installe plus tard, le jour où l’on ne réclame plus.
La mécanique du retrait
Entre deux êtres, la négligence prend souvent la forme d’une chorégraphie. Andrew Christensen et ses collègues l’ont décrite sous le nom de schéma demande-retrait : l’un s’approche, presse, insiste pour obtenir de l’écoute, tandis que l’autre se dérobe, se tait, s’absorbe dans le travail ou quitte la pièce. Plus l’un poursuit, plus l’autre fuit, chaque mouvement amplifiant son contraire (Christensen & Heavey, 1990). Ce schéma compte parmi les plus délétères qui soient ; on le retrouve avec une netteté particulière chez les couples en détresse ou en instance de séparation (Christensen & Shenk, 1991). Les rôles ne sont pas assignés par le sexe, contrairement à une lecture pressée ; ils se redistribuent selon qui soulève le sujet et selon ce que chacun voudrait voir changer.
Reste à comprendre ce qui se joue chez celui ou celle qui se mure. Les travaux de John Gottman et Robert Levenson ont ici apporté une nuance décisive. En suivant des couples sur plusieurs années et en enregistrant leurs réactions physiologiques pendant les discussions conflictuelles, ils ont mis en évidence que le retrait s’accompagne souvent d’une véritable submersion du corps : rythme cardiaque emballé, système nerveux en alerte, capacité de raisonnement et d’empathie qui s’effondre (Gottman & Levenson, 1992). Celui ou celle qui se ferme et ne répond plus n’est pas en train de l’emporter. Il se noie. C’est là que se loge la distinction entre négligence volontaire et involontaire. Il existe un silence-refuge, panique muette de qui ne supporte plus l’intensité, et il existe un silence-stratégie, retrait choisi qui punit et tient l’autre en respect. Les deux ne se valent pas sur le plan moral. Du côté de celui ou celle qui n’aperçoit que la porte close, pourtant, l’expérience reste identique : celle de l’abandon.
Ce que devient celui qui n’est pas vu
Au début, le partenaire délaissé imite sans le savoir le nourrisson du still face : il redouble d’appels. Il explique, reformule, s’applique à mieux dire, convaincu qu’avec les mots justes la réponse finira par venir. Puis le doute s’installe, et le doute se retourne contre soi. Peut-être suis-je trop exigeant. Peut-être mes besoins sont-ils déraisonnables. La négligence possède ce pouvoir pervers de déplacer la faute : faute de scène à montrer, celui qui souffre en vient à soupçonner que sa souffrance est une invention. L’absence de preuve devient une seconde peine.
Les effets, eux, n’ont rien d’imaginaire. Quand un partenaire se montre durablement froid, distant ou indisponible, l’autre voit monter l’anxiété, l’effritement de l’estime de soi, la défiance, et ce sentiment tenace d’être invisible dans sa propre maison. S’y ajoute une solitude d’un genre particulier, plus âpre que l’isolement : la solitude éprouvée à côté de quelqu’un. Et la blessure ne reste pas confinée au registre moral. La méta-analyse la plus ample sur le sujet, qui rassemble cent vingt-six études et plus de septante deux mille personnes, montre qu’une faible qualité conjugale s’associe à une santé dégradée, jusqu’à un risque accru de mortalité (Robles, Slatcher, Trombello & McGinn, 2014). L’impact, parfois, s’inscrit dans le corps lui-même. Au terme du processus, on retrouve la posture finale du nourrisson devant le visage figé : le détournement, puis l’extinction des appels. Le couple, en apparence, ne se dispute plus. C’est parfois le signe le plus inquiétant.
Et le renoncement n’est pas le dernier mot. Bowlby avait décrit, chez le jeune enfant séparé de sa figure d’attachement, une succession en trois temps : la protestation, le désespoir, puis le détachement, cette indifférence apparente où l’enfant ne réagit même plus au retour de l’absente (Bowlby, Attachement et perte). Le couple adulte suit parfois la même pente. Après avoir réclamé, puis s’être tu, le partenaire longtemps négligé finit par se détacher à son tour. Il retire son investissement et goûte une paix étrange : il ne souffre plus du manque, faute d’attendre encore. C’est alors que les rôles s’inversent quelquefois. Celui qui se dérobait, sentant le lien lui filer entre les doigts, se met soudain à poursuivre ; mais il poursuit quelqu’un d’intérieurement déjà parti, absent bien avant tout départ réel. Cette désaffection ne tient pas de la vengeance. Elle est le terme logique d’une faim qu’on a cessé de vouloir nourrir, et elle marque, sur la trajectoire que Gottman et Levenson ont nommée la cascade vers la dissolution, l’un des derniers paliers avant la fin (Gottman & Levenson, 1992 ; Johnson, 2008).
Le retour
Il faut pourtant refuser à ce tableau son allure de fatalité, même lorsque le détachement s’est installé et que le retour s’y fait plus rude. C’est ici que reprend le détail mis en réserve. Si même les liens sécures vivent dans le ratage permanent, alors ce n’est pas le ratage qui condamne, c’est le défaut de réparation. Le remède d’un visage qui ne répond pas, c’est un visage qui répond ; pas une fois seulement, mais assez régulièrement pour redevenir digne de confiance. La recherche le confirme au niveau du couple : la thérapie centrée sur les émotions, l’une des approches conjugales les mieux validées, obtient des taux de rétablissement substantiels en aidant chacun à entendre, sous la demande qui agace et sous le retrait qui blesse, la même question d’attachement, puis à y répondre (Wiebe & Johnson, 2016). Cyrulnik, du côté du développement, rappelle qu’un seul lien sécurisant peut compenser des carences anciennes : la disponibilité de l’un répare en partie l’absence de l’autre (Cyrulnik, 2023).
La négligence émotionnelle est l’histoire d’une question restée sans réponse. Sa gravité tient à ce qu’elle se transmet par le vide ; sa réversibilité, à ce que le vide peut encore se combler. Il suffit parfois, un soir, que la main tendue rencontre une présence qui se retourne.
Références
- Wiebe, S. A., & Johnson, S. M. (2016). A review of the research in emotionally focused therapy for couples. Family Process, 55(3), 390–407. Revue de l’efficacité de l’EFT au niveau du couple, dans le cadre de la science de l’attachement.
- Bowlby, J. Attachement et perte (3 vol.), Paris, PUF. Ouvrage fondateur de la théorie de l’attachement : le besoin d’une figure disponible et sécurisante comme nécessité du développement.
- Christensen, A., & Heavey, C. L. (1990). Gender and social structure in the demand/withdraw pattern of marital conflict. Journal of Personality and Social Psychology, 59(1), 73–81. Et Christensen, A., & Shenk, J. L. (1991), Communication, conflict, and psychological distance in nondistressed, clinic, and divorcing couples, Journal of Consulting and Clinical Psychology, 59, 458–463. Le schéma demande-retrait.
- Cyrulnik, B. (2023). Quarante voleurs en carence affective : bagarres animales et guerres humaines, Paris, Odile Jacob. Sur la carence affective, l’attachement sécurisant, la « niche sensorielle » et la résilience. Voir aussi l’entretien recensé sur Cairn.info (revue Journal du droit des jeunes, 2006), où Cyrulnik resitue les travaux de Bowlby et Spitz.
- Gottman, J. M., & Levenson, R. W. (1992). Marital processes predictive of later dissolution: behavior, physiology, and health. Journal of Personality and Social Psychology, 63(2), 221–233. Étude longitudinale (73 couples suivis de 1983 à 1987) reliant l’enregistrement physiologique en laboratoire aux trajectoires de séparation : socle empirique du retrait conjugal et de l’inondation physiologique. Pour la formulation grand public des « quatre cavaliers » et du stonewalling : Gottman, J. M. (1999), The Seven Principles for Making Marriage Work.
- Johnson, S. M. (2008). Hold Me Tight: Seven Conversations for a Lifetime of Love, Little, Brown. Thérapie centrée sur les émotions ; l’amour adulte comme lien d’attachement, le conflit comme protestation contre la déconnexion.
- Reis, H. T., & Shaver, P. (1988). Intimacy as an interpersonal process. In S. Duck (Ed.), Handbook of Personal Relationships, Wiley. Et Reis, H. T., Clark, M. S., & Holmes, J. G. (2004), Perceived partner responsiveness as an organizing construct in the study of intimacy and closeness, in Handbook of Closeness and Intimacy. La réactivité perçue du partenaire.
- Robles, T. F., Slatcher, R. B., Trombello, J. M., & McGinn, M. M. (2014). Marital quality and health: a meta-analytic review. Psychological Bulletin, 140(1), 140–187. Méta-analyse de 126 études portant sur plus de 72 000 personnes : la qualité conjugale est associée à la santé physique, jusqu’à un risque accru de mortalité.
- Spitz, R. A. De la naissance à la parole : la première année de la vie, Paris, PUF. Description de la dépression anaclitique et de l’« hospitalisme » chez les nourrissons affectivement délaissés.
- Tronick, E., Als, H., Adamson, L., Wise, S., & Brazelton, T. B. (1978). The infant’s response to entrapment between contradictory messages in face-to-face interaction. Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 17(1), 1–13. Le paradigme du still face.
- Tronick, E. Z., & Cohn, J. F. (1989). Infant-mother face-to-face interaction: age and gender differences in coordination and the occurrence of miscoordination. Child Development, 60(1). Sur la fréquence du « hors phase » même dans les dyades sécures et le rôle de la réparation.