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Sait clerc

D’un mur, d’un calembour, et de la différence entre l’erreur et la faute

Un mur, un tag, un jeu de mots, un procès en pédantisme. L’occasion de rappeler une distinction que l’école confond depuis cent cinquante ans : l’erreur n’est pas une faute.

I. Le mur

Au seuil de Notre-Dame de Paris, Hugo raconte qu’en furetant dans les tours de la cathédrale il découvrit, gravé à la main dans un recoin obscur, un mot en capitales grecques : ΑΝΑΓΚΗ. La forme des lettres, noircies par le temps, trahissait selon lui une main médiévale. Il s’interroge sur l’âme en peine qui avait tenu à laisser là son stigmate ; puis il note, presque en passant, que le mur a depuis été gratté ou badigeonné, et que le mot a disparu. De ce mot effacé il a fait huit cents pages.

Je n’ai pas trouvé de fatalité grecque. J’ai trouvé, sur un mur de béton lépreux, sous un arbre, au-dessus de quelques arceaux à vélos et de blocs de pierre posés là pour empêcher les voitures de passer (le système, donc, sous sa forme la plus littérale et la plus lourde), ces trois mots :

NIK LE CISTEME

Il faut regarder mieux. À gauche de l’inscription, quelqu’un a dessiné un cœur ; à droite, une fleur, avec sa tige et ses pétales appliqués. La colère a été encadrée de tendresse. Celui qui a écrit cela ne s’est pas contenté de cracher : il a décoré, il a pris le temps, il a composé.

II. Deux mots

J’ai publié la photographie sur le réseau social Facebook avec deux mots pour toute légende : Sait clerc.

Deux fautes volontaires pour dire « c’est clair », fabriquées avec l’outil même du mur : la transcription de ce qu’on entend. Mais le hasard des homophones est parfois d’une justesse insolente, et celui-ci mérite qu’on s’y arrête.

Le clerc, du latin clericus, désigne d’abord l’homme d’Église ; et comme, dans une société où le savoir appartenait au clergé, c’étaient les clercs qui étudiaient, le mot en est venu à nommer celui qui sait lire et écrire. Il en reste une trace dans notre langue : quand nous disons qu’il n’est pas besoin d’être grand clerc pour trancher une question, le clerc y est le savant.

Or le mot a glissé. Passé du chœur à l’étude, le clerc est devenu l’apprenti du notaire, de l’avoué, de l’huissier ; et comme les apprentis se trompent, le XVIᵉ siècle a forgé l’expression faire un pas de clerc, qui désigne la bévue commise par inexpérience. Le même mot porte donc les deux hommes : le lettré et le novice, celui qui détient le code et celui qui le rate. Cinq siècles avant le mur, la langue avait déjà logé dans une seule syllabe tout le sujet de ce billet.

Écrire « sait clerc » pour « c’est clair », c’était faire un pas de clerc sur le mot clerc lui-même. Personne ne surplombe rien quand il commence par se tromper.

III. La lectrice

Une lectrice n’a pas lu cela. Elle a lu l’inverse : l’orthographe du tag serait, selon elle, « en accord avec le message » (remarque qu’elle me prête, et que je n’avais pas faite), juger les gens à leur orthographe est discriminatoire et pédant, un psychopédagogue devrait le savoir, elle ne me confierait pas son enfant, et l’on bousille les enfants dyslexiques avec ce genre de propos.

Puis vient la dernière phrase, de très loin la plus intéressante :

et ça va j’ai pas fait de fautes ? Pardon d’erreurs orthographiques dans mon commentaire

Elle s’excuse par avance. Elle s’excuse auprès de l’homme qu’elle vient d’accuser d’être un juge, de comparaître devant lui mal orthographiée.

William Labov a donné un nom à ce mouvement dès 1966, en enquêtant sur la stratification sociale de l’anglais à New York : l’insécurité linguistique. Les locuteurs les plus anxieux devant la norme ne sont ni ceux qui la possèdent ni ceux qui l’ignorent, mais ceux qui la craignent ; ils la surappliquent, au point de se tromper à force de vouloir bien faire, et ils en deviennent les gardiens les plus sourcilleux, y compris lorsqu’ils croient la combattre. Le mot « faute » revient trois fois dans son message. Il ne figure pas une seule fois dans le mien.

IV. L’erreur et la faute

Jean-Pierre Astolfi a écrit un petit livre dont je recommande la lecture à quiconque s’occupe d’enfants : L’erreur, un outil pour enseigner (1997). Sa thèse tient dans un déplacement de vocabulaire.

La faute relève de la morale et appelle une sanction. Le mot vient du latin populaire fallita, dérivé de fallere, manquer, tromper, et il traîne derrière lui toute la théologie du péché : par ma faute, par ma très grande faute. L’erreur ne relève pas du tribunal mais de la connaissance. Elle est la trace visible d’un raisonnement en cours, un symptôme lisible, un renseignement sur celui qui apprend. Elle ne se punit pas, elle se lit.

Alors lisons. CISTEME n’est pas un échec de l’intelligence : c’est une réussite de l’oreille. /sistɛm/, quatre phonèmes, quatre graphèmes, chacun choisi dans la correspondance la plus régulière que le français propose. Le scribe du mur a parfaitement entendu et parfaitement transcrit. Ce n’est pas lui qui est infidèle au son ; c’est notre orthographe.

Et cette infidélité a un coût mesurable. L’enquête de Seymour, Aro et Erskine (2003), menée sur treize orthographes européennes, établit que les enfants de la plupart des pays européens deviennent des lecteurs exacts et fluides dès la fin de la première année de scolarité, à quelques exceptions près : le français, le portugais, le danois, et l’anglais tout particulièrement. Le français figure donc, noir sur blanc, dans le groupe des langues qui font payer cher l’apprentissage du décodage. Le même trouble ne coûte pas le même prix selon la langue où l’on naît ; un enfant dyslexique acquitte, en français, une dette contractée par d’autres.

Par qui, au juste ?

V. La norme est un sédiment

Notre orthographe n’est pas un ordre naturel : c’est un dépôt, et une part de ses complications a été introduite par des lettrés soucieux de rendre aux mots un air latin ou grec, en ajoutant des lettres dites étymologiques. Le procédé était souvent juste. Il fut parfois faux, et les deux cas les plus célèbres méritent d’être rappelés à qui se pique d’orthographe.

Poids ne vient pas de pondus mais de pensum, la quantité de laine qu’une servante devait filer dans sa journée. L’ancien français écrivait pois. Le d a été greffé au XVIᵉ siècle par rapprochement avec un mot latin qui n’était pas le bon. Littré, dans son article, ne prend pas de gants : la graphie par un d est vicieuse, dit-il, et due à une fausse étymologie. Et l’exemple est si parfait que Saussure s’en sert dans le Cours de linguistique générale pour montrer comment une étymologie fantaisiste finit par imposer une graphie. (L’Académie, dans sa neuvième édition, adoucit prudemment en parlant d’une simple « influence » de pondus. On la comprend.)

Nénuphar est un cas plus tardif et plus embarrassant encore. Le mot vient de l’arabo-persan nīnūfar, lui-même issu du sanskrit ; il s’écrivait nénufar dans le Dictionnaire de l’Académie depuis le XVIIIᵉ siècle, et Littré, là encore, avait dénoncé la graphie savante comme étymologiquement fautive. C’est pourtant en 1935, dans la huitième édition de son Dictionnaire, que l’Académie a adopté nénuphar, sur la fausse supposition d’une origine grecque, probablement par contagion des nymphes et du genre Nymphaea. Les rectifications de 1990 ont rendu au mot son f. On peut objecter que la règle n’est pas appliquée avec constance (personne ne réclame de toucher à camphre ni à pharmacie), et l’objection est recevable ; elle ne change rien au fait qu’une institution a gravé une erreur savante dans le marbre pendant cinquante-cinq ans.

Voilà l’état du code : celui que le tagueur enfreint et que la lectrice défend. Il a été bâti, pour partie, par des clercs qui voulaient avoir l’air de savoir.

VI. La panique a cent cinquante ans

Il faut ajouter un mot sur le « niveau », puisque c’est toujours par là qu’on finit.

Entre 1873 et 1877, l’inspecteur général Beuvain d’Altenheim fit passer une même dictée, tirée de Fénelon, dans quelque deux cents écoles de France : trois mille copies. En 1986 et 1987, André Chervel et Danièle Manesse ont dicté le même texte à trois mille élèves de dix à quinze ans, du CM2 à la troisième. La comparaison, publiée en 1989, tourna à l’avantage des enfants de 1987, et pour un temps d’enseignement bien moindre. L’âge d’or n’avait pas existé.

L’honnêteté oblige à donner la suite. En reprenant le même protocole pour comparer 1987 et 2005, Danièle Manesse et Danièle Cogis ont cette fois constaté une chute nette : là où les collégiens faisaient huit erreurs en 1987, ils en font treize en 2005 ; les élèves de CM2 passent de douze à dix-huit ; la proportion de ceux qui font moins de six fautes tombe de la moitié à un peu plus d’un cinquième.

Le niveau bouge donc, dans les deux sens, et ce n’est pas ce que je conteste. Ce que je note est ailleurs : ce qui n’a pas bougé d’un pouce depuis 1873, c’est le ton. La conviction que l’on assiste à un effondrement, la conversion immédiate d’une performance scolaire en verdict sur les personnes, et le mot « faute » pour dire une erreur.

VII. Où sont les enfants qu’on bousille

On ne bousille pas les enfants dyslexiques avec un jeu de mots publié sous une photographie. On les bousille avec un dispositif, et ce dispositif a été démonté depuis longtemps.

Bourdieu l’a nommé le marché linguistique. Il existe une langue légitime, inégalement distribuée avant même l’entrée à l’école ; et l’école, en la sanctionnant comme si elle était un mérite, transforme un héritage social en qualité personnelle, et son absence en défaut personnel. C’est le cœur de La Reproduction (1970) et de Ce que parler veut dire (1982). Ce qui se joue dans une dictée n’est pas seulement une compétence : c’est une conversion, celle d’une inégalité en verdict.

On les bousille avec le stylo rouge qui écrit faute là où il faudrait écrire erreur. Avec la note globale qui punit deux fois la même difficulté, dans le texte et dans son orthographe. Avec la phrase dite d’un ton bienveillant, « il est intelligent, mais brouillon ». Avec le soupçon durable, intériorisé pour la vie, que mal écrire c’est mal penser.

L’adversaire est là. Il est massif, institutionnel, et il ne se trouve pas dans les légendes de photographies. Confondre la complicité avec le mépris ne coûte rien à personne, sinon au combat qu’on prétend mener ; et il est, disons-le, plus simple d’humilier un inconnu en ligne que de s’attaquer à un système d’évaluation.

VIII. Coda

Il faut sans doute que je dise ce que je n’avais pas dit, et qui n’aurait pas dû être nécessaire : je suis dyslexique.

Si je peux rire de « cisteme », ce n’est pas malgré cela, c’est à cause de cela. L’autodérision est la dernière liberté de ceux qu’on a longtemps jugés, et le calembour de ma légende était le laissez-passer qui l’attestait, pour qui voulait bien le lire.

Je reviens au mur. Quelqu’un y a écrit son insulte au monde et l’a encadrée d’un cœur et d’une fleur. Il a manqué à la norme et réussi tout le reste : le son, l’adresse, la colère, la beauté. Aucun correcteur ne lui accordera jamais le point qu’il mérite.

Le mot de Hugo a été effacé du mur de la tour, et c’est pour cela qu’il en a fait un livre. Celui-ci disparaîtra aussi, sous le karcher ou sous la peinture grise, un matin de septembre. C’est pour cela qu’il en a été fait une photographie, puis ce billet.

Sait clerc.

Références

  • Astolfi, J.-P. (1997). L’erreur, un outil pour enseigner. Paris : ESF.
  • Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard.
  • Bourdieu, P. & Passeron, J.-C. (1970). La Reproduction. Paris : Minuit.
  • Catach, N. (1980). L’orthographe française. Traité théorique et pratique. Paris : Nathan.
  • Chervel, A. & Manesse, D. (1989). La Dictée. Les Français et l’orthographe, 1873-1987. Paris : INRP / Calmann-Lévy.
  • Dehaene, S. (2007). Les Neurones de la lecture. Paris : Odile Jacob.
  • Fayol, M. & Jaffré, J.-P. (2008). Orthographier. Paris : PUF.
  • Hugo, V. (1831). Notre-Dame de Paris, préface.
  • Labov, W. (1966). The Social Stratification of English in New York City. Washington : Center for Applied Linguistics.
  • Littré, É. (1873-1874). Dictionnaire de la langue française, art. « poids » et « nénufar ».
  • Manesse, D. & Cogis, D. (2007). Orthographe : à qui la faute ? Paris : ESF.
  • Saussure, F. de (1916). Cours de linguistique générale, ch. VI (« Représentation de la langue par l’écriture »).
  • Seymour, P. H. K., Aro, M. & Erskine, J. M. (2003). Foundation literacy acquisition in European orthographies. British Journal of Psychology, 94(2), 143-174.

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