Petit plaidoyer pour un kangourou
Pierre Desproges disait qu’on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. J’ai récemment vérifié la seconde moitié de la phrase.

On m’a accusé, l’autre jour, d’un crime dont je ne me savais pas capable : j’avais ri. Pire, j’avais fait rire. Pire encore, j’avais osé publier une plaisanterie, de celles qui se transmettent depuis que l’homme taquine la femme et que la femme le lui rend au centuple, dans cette vieille guerre amoureuse dont le rire fut toujours le traité de paix.
Desproges, qui savait de quoi il parlait puisqu’il riait de son propre cancer, avait posé la seule règle qui vaille : on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Notez bien la nuance. Il ne disait pas qu’il existe des sujets sacrés, des territoires interdits où l’humour devrait se déchausser avant d’entrer. Il disait qu’il existe des gens avec qui le rire ne passe pas et que c’est leur affaire, non celle du rire.
Car le second degré est un escalier : certains refusent obstinément de monter la première marche. Ils lisent une blague comme un procureur lit un aveu. Ils cherchent le monstre sous chaque calembour, le patriarcat sous chaque kangourou. À force de traquer le mal partout, ils finissent par le voir même là où il n’y a qu’un clin d’œil et c’est un curieux destin que de devenir soi-même le censeur qu’on prétendait combattre.
L’humour n’est pas le contraire du respect. Il en est peut-être la forme la plus haute : on ne taquine que ce qu’on aime, on ne moque que ce qui nous ressemble. La blague sur les femmes a sa jumelle sur les hommes – ronfleurs, incapables de trouver le beurre dans le frigo, persuadés de savoir lire une carte – et les deux vivent en bonne intelligence depuis des siècles, comme un vieux couple qui se chamaille pour ne pas s’ennuyer.
Car n’est-ce pas le propre de l’humour que de ne nous être accessible qu’à condition de ne pas venir titiller la corde sur laquelle nous sommes trop tendus ? Chacun rit volontiers de tout, sauf de son tout à lui. L’un s’offensera de sexisme, l’autre de validisme, un troisième de racisme, un quatrième de sa calvitie. Additionnez les susceptibilités de l’humanité entière, et il ne reste plus rien dont on puisse rire : l’intersection de toutes nos pudeurs est un ensemble vide. L’humour universellement inoffensif existe, d’ailleurs : il s’appelle le silence.
Les juges eux-mêmes s’y perdent. Quand il leur faut décider si une plaisanterie constitue un délit, ils ne jugent pas la blague, ils jugent le blagueur. Sa vie, ses fréquentations, sa personnalité globale, comme si le rire n’était coupable qu’en fonction de la bouche qui le prononce. Étrange jurisprudence : la même phrase serait humour dans une bouche et haine dans une autre. On ne condamne plus des mots, on condamne des âmes et il faut être bien sûr de soi pour prétendre lire dans celles-ci.
Et puis, qu’aurait-il fallu mettre en face de mon kangourou pour faire rire sans blesser quiconque ? Un homme ? Les hommes se seraient sentis visés (ou pire, ne l’auraient pas remarqué, ce qui prouverait quelque chose de vexant). Un chat ? La Société protectrice des animaux veille. Un philosophe ? Ils sont chatouilleux. Le ressort comique de l’inattendu exige une cible, n’importe laquelle, et toute cible a désormais son comité de défense. Reste alors une seule solution : ne pas faire la blague du tout. Mais si celle-ci doit disparaître, il faudra en censurer beaucoup d’autres avec elle et l’on videra les bibliothèques de Molière, de Feydeau et de Desproges lui-même, jusqu’à ce qu’il ne reste sur les rayons que des modes d’emploi et des circulaires ministérielles. On y rira moins, mais personne ne sera fâché.
Se draper dans l’offense est devenu un sport national. C’est un sport sans effort : il suffit de se déclarer blessé pour avoir gagné. Mais la victime perpétuelle se condamne à une vie épuisante, où chaque image est un attentat, chaque rire une agression, chaque légèreté une violence. Quelle tristesse que de porter le monde entier comme un grief.
Alors oui, rions. Rions du kangourou, rions de nous, rions de moi d’abord – c’est plus prudent. Le rire n’a jamais opprimé personne ; c’est son absence qui devrait nous inquiéter. Les sociétés qui cessent de rire commencent toujours par interdire les blagues, et finissent rarement bien.
Et si quelqu’un, quelque part, ne veut pas rire avec nous : qu’il passe son chemin en paix. Desproges avait tout dit. On ne rit pas avec tout le monde. Mais on continue de rire.