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L’homme exposé

Fragments

On ne vous reproche presque jamais ce que vous avez dit, on vous reproche de l’avoir dit. Hésiode le savait déjà, Beaumarchais l’a mis en scène, et les réseaux n’ont fait qu’accélérer le mouvement.

On connaît la tirade de Bazile, au deuxième acte du Barbier de Séville. Il explique à Bartholo comment on perd un homme sans le toucher. D’abord un bruit léger, « rasant le sol comme hirondelle avant l’orage ». Puis cela murmure, file, se répète d’oreille en oreille, et un jour on ne sait plus d’où c’est parti, parce que tout le monde le dit. Beaumarchais écrit cela en 1775. Deux ans plus tôt, l’affaire Goëzman l’avait traîné devant le Parlement, dans les pamphlets et les salons, et il avait dû se défendre à coups de Mémoires devant le public. Quand il fait parler Bazile, il ne parle pas d’une abstraction.

La mécanique est restée la même, seule la vitesse a changé. Un informaticien italien, Alberto Brandolini, l’a résumée en 2013 dans un tweet devenu proverbe : réfuter une ineptie coûte infiniment plus d’énergie que de la produire. Il suffit d’une phrase pour salir quelqu’un. Pour se laver, on n’a jamais fini.

Hésiode, qui n’avait rien d’un moraliste de salon, l’avait noté dès les premiers vers des Travaux et les Jours : le potier en veut au potier, le charpentier au charpentier, le mendiant au mendiant, l’aède à l’aède.

On n’envie guère ceux qui sont trop loin. Aristote le reprend dans la Rhétorique : l’envie vise nos semblables, par l’âge, la condition ou le métier. Girard en tirera toute une anthropologie du désir mimétique, où le modèle devient rival à mesure qu’il se rapproche. Pour celui qui prend la parole, la conséquence est un peu déprimante. Les coups viendront rarement de l’autre camp. Ils viendront du bureau voisin, du même colloque, de gens qui travaillent sur la même chose que lui depuis des années et qui ne l’ont pas écrite.

Spinoza range l’envie parmi les haines, mais une haine d’un genre particulier. Elle attriste l’homme du bonheur d’autrui et le réjouit de son malheur. Dans son vocabulaire, la tristesse est une diminution. L’envieux est quelqu’un qui rapetisse chaque fois qu’un autre grandit, et qui ne peut rien y faire, sinon souhaiter que l’autre rapetisse à son tour.

La Rochefoucauld va plus loin, en une ligne : « L’envie est plus irréconciliable que la haine. » On peut réparer une haine, parce qu’elle a une cause, un tort ou un intérêt lésé. L’envie n’a pour cause que votre existence, et vous ne pouvez guère vous en excuser.

C’est sans doute pourquoi les attaques portent si rarement sur ce qui a été dit. On vous reproche le ton, l’audace, la place prise, parfois la manière de vous tenir. Le fond, personne ne l’a vraiment lu.

Nietzsche appelle ressentiment cette disposition des êtres à qui l’action véritable est refusée et qui se dédommagent par une vengeance imaginaire (Généalogie de la morale, I, § 10). Scheler, quelques années plus tard, en décrit le ressort : quand on ne peut atteindre une valeur, on finit par la déprécier. Ce qui s’affirme devient de l’arrogance, ce qui réussit devient suspect.

Swift, lui, s’en amusait. Quand un vrai génie paraît dans le monde, on le reconnaît à ce que tous les sots se liguent contre lui. Il faut manier la phrase avec des pincettes. Être haï ne prouve rien, et beaucoup d’imbéciles se sont consolés avec elle. Elle dit pourtant quelque chose d’exact sur la manière dont les médiocres se rassemblent : plus facilement contre quelqu’un que pour quelque chose.

En 1933, Aksel Sandemose, un Danois installé en Norvège, publie En flyktning krysser sitt spor. Dans la petite ville imaginaire de Jante règne une loi en dix articles, dont le premier dit : tu ne croiras pas que tu es quelqu’un. Les neuf autres répètent la même chose sous d’autres formes. Sandemose écrivait une satire, mais la « loi de Jante » est devenue, en Scandinavie, le nom d’une réalité sociale que chacun reconnaît.

Les Australiens parlent de tall poppies, les grands coquelicots qu’on fauche parce qu’ils dépassent. Le psychologue Norman Feather a passé une bonne partie de sa carrière à mesurer ce phénomène. Son résultat le plus net est aussi le plus attendu : on se réjouit davantage de la chute de ceux dont on juge la réussite imméritée. La question reste entière, puisque c’est l’envieux qui décide de ce qui est mérité.

Une pellicule qu’on n’expose jamais reste intacte. On ne peut rien en tirer.

Faut-il se taire, alors ? Beaucoup le font, et on ne peut pas leur donner tort sur le plan du confort.

Arendt soutient pourtant, dans Condition de l’homme moderne, que c’est par la parole et l’action qu’on révèle qui l’on est, par opposition à ce qu‘on est : des qualités, des talents, une fonction. Elle ajoute que quitter l’abri du privé pour apparaître devant les autres suppose du courage, même quand l’enjeu paraît modeste. Foucault, dans ses derniers cours au Collège de France, est allé chercher chez les Grecs la parrêsia, le franc-parler de celui qui dit vrai et qui en paie le prix. Le risque y fait partie de la définition : une vérité dite sans rien risquer relève, chez les Grecs, d’une autre catégorie.

On peut trouver cela beau. On peut aussi trouver cela épuisant. Les deux sont vrais selon les jours.

Reste la question pratique de la boue.

Épictète propose, dans le Manuel, une réponse qui a l’air d’une plaisanterie. Si l’on te rapporte que quelqu’un dit du mal de toi, ne cherche pas à te justifier. Réponds plutôt qu’il ignorait sans doute tes autres défauts, sinon il n’aurait pas parlé seulement de ceux-là.

On aurait tort de n’y voir qu’une pirouette. Le calomniateur espère que vous passerez vos journées à lui répondre et qu’il deviendra le sujet de votre parole. La réplique d’Épictète le lui refuse sans même lui accorder la dignité d’un démenti. Il faut une bonne dose d’humour pour tenir cette position. Épictète était né esclave, et il avait eu le temps d’apprendre.

Références

  • Beaumarchais, Le Barbier de Séville (1775), acte II, scène 8. Sur l’affaire Goëzman : Mémoires contre Goëzman(1773-1774).
  • Alberto Brandolini, « principe d’asymétrie du baratin », message publié sur Twitter en janvier 2013.
  • Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 25-26, trad. P. Mazon, Les Belles Lettres.
  • Aristote, Rhétorique, II, 10.
  • René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961 ; Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.
  • Spinoza, Éthique (1677), III, définitions des affects, XXIII.
  • La Rochefoucauld, Maximes, éd. de 1678, maxime 328.
  • Nietzsche, Généalogie de la morale (1887), I, § 10.
  • Max Scheler, Über Ressentiment und moralisches Werturteil (1912), repris sous le titre Das Ressentiment im Aufbau der Moralen (1915) ; trad. fr. L’Homme du ressentiment, Gallimard.
  • Jonathan Swift, Thoughts on Various Subjects, Moral and Diverting, daté de 1706, publié dans les Miscellanies(1711).
  • Aksel Sandemose, En flyktning krysser sitt spor, Oslo, Tiden, 1933 ; version remaniée en 1955. Trad. anglaise : A Fugitive Crosses His Tracks, Knopf, 1936.
  • Norman T. Feather, « Attitudes towards the high achiever: The fall of the tall poppy », Australian Journal of Psychology, 41, 1989 ; « Attitudes toward high achievers and reactions to their fall », Advances in Experimental Social Psychology, 26, 1994. Les pages sont à vérifier.
  • Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958), chap. V, « L’action ».
  • Michel Foucault, Le Courage de la vérité, cours au Collège de France (1984), Gallimard/Seuil, 2009.
  • Épictète, Manuel, XXXIII, 9.

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