Le partage n’est pas une caution

Relayer un article, c’est dire : ce texte mérite d’être lu. Ce n’est pas signer un chèque en blanc pour tout ce que d’autres viendront y déposer en commentaires – souvent sans qu’on les ait lus, parfois sans qu’on les ait même vus.

Il y a une confusion qui circule avec une désinvolture croissante dans les espaces numériques, et elle mérite qu’on s’y arrête avec précision. Partager un article – le relayer, le diffuser parce que son propos nous semble juste, documenté, utile – c’est adhérer à une thèse, pas à un fil de commentaires. Ce sont deux actes radicalement distincts, et les confondre n’est pas seulement une erreur de logique : c’est une forme de procès en sorcellerie.

Quand quelqu’un publie sous un article partagé une opinion agressive, une sortie idéologique, un commentaire qui dérive vers le complotisme ou la brutalité verbale, cette personne engage sa propre responsabilité. Pas celle de celui qui a partagé le texte source. La chaîne de causalité est simple : je partage un contenu ; d’autres, que je ne connais pas, que je n’ai pas sollicités, que je n’ai souvent pas même lus, s’y agrippent et y déposent leurs propres pensées. Que ces pensées me plaisent ou non, elles ne me sont pas imputables. Je n’ai pas de prise sur elles, je n’en ai pas voulu la présence, je n’en suis pas le garant.

L’argument inverse – celui qui prétend que partager un article revient à cautionner l’ensemble des réactions qu’il engendre – repose sur une logique de contamination par proximité. C’est le même raisonnement qui condamne quelqu’un pour les fréquentations de ses fréquentations, qui tient un auteur pour responsable de l’usage que des lecteurs font de son œuvre, qui accuse une bibliothèque de promouvoir les thèses les plus sulfureuses qui s’y trouvent sur une étagère. Le mécanisme est connu : il s’appelle la culpabilité par association, et il n’a jamais été un outil d’analyse – c’est un outil de contrôle.

Il est par ailleurs matériellement impossible de lire tous les commentaires qui s’accumulent sous un contenu partagé. Sur des publications à fort engagement, ils se comptent parfois par centaines, arrivent en vagues, se répondent entre eux, évoluent sur plusieurs jours. Exiger qu’un partage implique une surveillance active et exhaustive de ces échanges, c’est soit méconnaître le fonctionnement réel des réseaux sociaux, soit décider (ce qui est plus grave) de tenir les gens responsables de ce qu’ils ne pouvaient raisonnablement pas savoir. Ce glissement-là, de l’exigence vers l’impossibilité, est précisément la structure du double bind : quoi que vous fassiez, vous avez tort.

Cela ne signifie pas que le partage soit un acte neutre. On peut légitimement débattre du choix de relayer tel ou tel texte, de la pertinence de sa source, de la solidité de ses arguments, de son positionnement éditorial. C’est un tout autre débat – honnête, recevable, qui porte sur ce que l’article dit effectivement. Mais attaquer la personne sur ce que d’autres ont dit à propos de l’article, c’est déplacer le terrain pour esquiver la discussion sur le fond. C’est aussi, souvent, un signe que le fond ne supporte pas l’examen.

La responsabilité morale et intellectuelle d’un partage s’arrête là où le jugement personnel s’est exercé : sur le contenu partagé. Elle ne se propage pas, par capillarité, à l’ensemble des réactions qu’il suscite dans un espace public qu’on ne maîtrise pas. Vouloir l’étendre jusqu’aux commentaires revient à rendre le partage lui-même suspect par défaut, et donc à décourager toute diffusion d’idées dès lors qu’elles pourraient attirer des réponses indésirables. Ce serait une victoire pour ceux qui préfèrent le silence à la circulation des idées.

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