De l’intolérance d’être contredit
On croyait la tolérance faite pour protéger les personnes ; certains l’invoquent désormais pour immuniser leurs opinions. Contredisez-les avec arguments, sources et raisonnements : vous voilà « intolérant », coupable, en somme, de n’avoir pas adhéré. Portrait, à la manière des moralistes, d’un tour de passe-passe qui déplace le débat du terrain de la logique vers celui de la morale.

Théodule a des opinions comme d’autres ont des organes : il ne conçoit pas qu’on les touche sans l’ouvrir vif. Il entre dans la conversation comme on entre en scène, dépose sa thèse au milieu de la table ainsi qu’un objet de culte, et attend. Il n’attend pas qu’on l’examine, il attend qu’on s’incline.
Survient Éliante, qui a le tort d’avoir lu, réfléchi, comparé. Elle ne l’insulte point ; elle argumente. Elle distingue, elle nuance, elle oppose un fait à une croyance, une source à une rumeur, un raisonnement à un ressenti. Elle fait, en somme, ce que l’on faisait jadis dans les académies et que l’on nommait, sans rougir, discuter.
Alors Théodule pâlit. Il ne répond pas à l’argument, il répond à l’affront. Car pour lui il n’y a pas eu objection : il y a eu agression. On n’a pas contesté son idée, on a profané sa personne. Et le voici qui prononce le mot magique, celui qui dispense de penser, le sésame qui referme toutes les portes que la raison avait ouvertes : vous êtes intolérant.
Le tour est joué. Éliante, qui n’a fait qu’exercer son jugement, se retrouve accusée d’un crime contre l’humanité de Théodule. La charge de la preuve s’est inversée, le débat s’est mué en procès, et l’on ne discute plus d’une thèse mais d’une blessure.
D’où vient cette étrange alchimie qui transforme un désaccord en persécution ? De ce que Théodule confond deux choses que tout sépare : la tolérance des personnes et l’adoption des idées. La première commande qu’on le laisse penser ce qu’il veut, qu’on ne le bâillonne ni ne le brûle (et personne, autour de cette table, n’a songé à allumer le moindre bûcher). La seconde exigerait qu’on pense comme lui, et c’est là précisément ce que nulle tolérance n’a jamais promis. Tolérer une opinion, ce n’est pas l’épouser ; c’est consentir à ce qu’elle existe, tout en gardant le droit entier de la trouver fausse, et de le dire.
Mais Théodule a fait de son opinion une prothèse de son âme. Il ne pense pas quelque chose : il est ce qu’il pense. Dès lors toute réfutation devient amputation. Qui touche à sa thèse touche à sa chair, et comme il serait barbare de mutiler un homme, il devient barbare de le contredire.
Il entre dans cette posture une ruse inavouée, peut-être inconsciente. L’accusation d’intolérance est la seule réplique qui ne demande aucun argument ; elle ne coûte rien et rapporte tout. Elle transporte le litige du terrain de la logique, où Théodule perdait, vers celui de la morale, où il triomphe sans combattre – car qui oserait plaider contre la tolérance ? C’est le coup du lutteur faible : ne pouvant vaincre la force de l’adversaire, il retourne contre lui sa propre vertu.
Et voici le paradoxe, si savoureux qu’on hésite entre le rire et l’effroi : au nom de la tolérance, Théodule exige l’unanimité. Il ne réclame pas le droit d’être entendu, il l’a eu, on l’a écouté, on lui a même fait l’honneur de lui répondre. Il réclame le droit d’être approuvé. Il veut que son idée circule dans le monde escortée d’une garde d’honneur, exemptée de douane, dispensée d’examen.
Or qu’est-ce qu’une opinion qui ne souffre pas la contradiction, sinon un dogme ? Et qu’est-ce qu’un homme qui exige l’adhésion sous peine d’anathème, sinon, le mot est cruel mais juste, un petit inquisiteur de salon ? L’intolérant véritable n’est pas celle qui dit : je pense que vous avez tort, et voici pourquoi. C’est celui qui répond : vous n’avez pas le droit de penser que j’ai tort.
Éliante honorait Théodule en le contredisant. On n’argumente qu’avec ceux qu’on estime capables d’entendre ; aux sots, on sourit et l’on passe. La contradiction est un hommage rendu à l’intelligence de l’autre, le désaccord une forme exigeante de considération. C’est le silence poli, l’acquiescement distrait, le chacun sa vérité murmuré en regardant sa montre, qui sont les vrais visages du mépris.
On tolère les hommes ; on éprouve les idées. Malheur au siècle qui inverse la formule : il éprouvera les hommes et tolérera toutes les idées, c’est-à-dire qu’il n’en pèsera plus aucune.
Que Théodule se console pourtant, nul ne lui veut de mal. On lui veut seulement ce que l’on veut à tout esprit qu’on respecte : un adversaire. Le jour où plus personne ne le contredira, qu’il ne s’y trompe pas, ce ne sera pas qu’il aura enfin raison. Ce sera qu’on aura cessé de le prendre au sérieux.