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À celles et ceux qui tiennent la porte

Adresse aux enseignantes et enseignants de soutien, à l’aube de la rentrée

Rentrée oblige, il sera beaucoup question d’inclusion dans les discours des prochains jours. Je voulais m’adresser cette fois à celles et ceux qui la font tenir au quotidien et dont on parle peu : les enseignants de soutien. Ce texte est pour eux.

Vous n’êtes pas sur la photo de classe. Vous étiez dans le couloir ce matin-là, ou à l’étage avec l’enfant qui ne supporte pas le flash, ou dans le petit local qui servait de réserve avant qu’on vous y installe une table et deux chaises dépareillées. C’est à peu près le résumé de votre métier : être là où ça se joue, et absent des images qu’on garde.

Je ne vais pas vous dire que vous êtes formidables. Vous avez déjà entendu ce mot, il arrive en général juste avant qu’on vous annonce qu’il n’y aura pas d’heures en plus. On peut admirer les gens très longtemps sans rien changer à leurs conditions, et les institutions sont douées pour ça. Vous n’avez pas besoin d’être admirés. Vous avez besoin que l’on comprenne ce que vous faites, parce que ce que vous faites, on le décrit mal.

« Aider », « accompagner », « soutenir ». Des verbes mous. Ils laissent croire que l’enfant est en retard et que vous poussez derrière. Je préfère un autre mot : vous traduisez. Vous prenez une consigne écrite pour une classe de vingt-trois et vous la rendez praticable pour celui qui ne lit pas les implicites. Vous prenez un effondrement dans le couloir et vous le rendez lisible pour un collègue qui n’y voyait qu’un caprice. Et dans l’autre sens, vous expliquez à l’école que cet enfant-là n’est pas moins, qu’il est autrement, et qu’une bonne part de ce qu’on appelle son trouble tient à la pièce dans laquelle on l’a mis. Ce n’est pas une position militante. C’est ce que vous observez chaque fois qu’on vous laisse faire.

On vous laissera faire inégalement. Vous le savez. L’inclusion est dans les textes, et les textes sont plutôt bons, mais l’école demande encore bien plus souvent à l’enfant de s’adapter à elle que l’inverse. Il y aura des titulaires pour qui votre présence est un soulagement et d’autres pour qui c’est un reproche. Il y aura des parents à qui l’on a déjà annoncé trois fois que leur enfant « n’a pas sa place ici » et qui attendent, sans le dire, que vous le disiez à votre tour. Et il y aura, probablement vers la Toussaint, un enfant qui aura perdu tout ce qu’il avait gagné en septembre. Un soir, vous vous demanderez si ça sert à quelque chose.

Gardez la question. Dans ce métier, le doute est ce qui empêche de regarder le dossier à la place de l’enfant. Mais donnez-lui une direction : doutez de votre consigne avant de douter de sa capacité à la suivre. Partez de l’hypothèse qu’il comprend, et cherchez ce qui, dans votre façon de demander, lui interdisait de répondre. Vous aurez tort parfois. Vous aurez raison plus souvent que l’école ne le croit.

Votre calendrier n’est pas celui du programme. Le programme avance par trimestres. Vous avancez par gestes minuscules, et aucune case du bulletin n’est prévue pour eux : un enfant qui accepte le voisin de banc, un autre qui tient le réfectoire quatre minutes de plus, un autre qui dit « j’ai pas compris » au lieu de balancer sa chaise. Nommez-les. Devant l’enfant, devant le collègue, devant vous-même, en réunion quand on vous lance « et alors, ça avance ? ». Ce qui n’est pas dit finit par ne pas avoir eu lieu.

Une dernière chose, et c’est celle que les circulaires ne disent jamais. Vous n’êtes pas une ressource. On vous appelle comme ça, personne-ressource, enseignant-ressource, et le mot est dangereux parce qu’une ressource, on la consomme. La patience s’use. L’oreille s’use. La capacité à entendre la même phrase pour la cent-quarantième fois sans que la voix se durcisse, ça s’use aussi, et ça ne revient pas tout seul pendant les vacances. Dire « pas dans ces conditions » quand on vous confie un élève de plus sur un temps qui n’existe pas, ce n’est pas vous défiler. C’est protéger l’enfant d’un adulte épuisé. Il mérite mieux.

Alors pas de courage pour cette rentrée, vous en avez assez dépensé. Plutôt de la clarté : savoir ce qui dépend de vous, ce qui dépend du système, et ne porter que le premier. Un collègue au moins, dans chaque école, qui vous dise bonjour comme à quelqu’un de l’équipe. Et un enfant, un seul, qui en juin vous regardera avec la tranquillité de ceux qu’on a compris.

Vous n’êtes pas invisibles. Vous êtes sur le seuil. C’est là que l’école décide, chaque jour, enfant après enfant, si elle est une école pour tous ou seulement une école qui le dit.

Tenez la porte. Et quand vous n’en pourrez plus, dites-le, qu’on vienne la tenir avec vous.

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